Marianne2 2012

Sommes nous des censeurs ? Maurice Szafran répond à Daniel Schneidermann

Samedi 12 Juin 2010 à 16:02 | Lu 23801 fois I 96 commentaire(s)

Maurice Szafran - Marianne

Daniel Schneidermann accuse sur son site Marianne de censure. Maurice Szafran, directeur de la publication, lui répond. Et Marianne2 publie les deux articles du litige.


Louison
Louison

1) Directeur de Marianne, j’avais pris l’initiative, il y a quelques mois, de proposer à Daniel Schneidermann et à son équipe du site Arrêt sur Images de nous livrer deux pages hebdomadaires de décryptage du contenu des médias. Marianne, depuis sa création, a toujours considéré que ce secteur était primordial dans sa mission d’information. Schneidermann et son équipe ont évidemment bénéficié d’une liberté rédactionnelle totale.
2) Pourquoi ai-je donc décidé de ne pas publier cette semaine deux articles proposés par Schneidermann (et que vous pouvez lire ci-dessous) sachant pertinemment que j’allais ainsi passer pour un censeur ?
3) L’article consacré à Didier Porte [qu’on peut lire intégralement ci dessous] est en fait un éditorial de soutien inconditionnel à l’humoriste de France Inter, et non pas un décryptage de l’affaire. C’est le droit de Schneidermann d’apprécier la saillie de Porte (« J’encule Sarkozy »). Ce n’est ni la position ni la sensibilité de Marianne, rien de plus, rien de moins. Daniel Schneidermann nous aurait proposé ce même éditorial pour une « Carte Blanche » (l’une des rubriques où s’expriment des points de vue antagonistes et contradictoires aux nôtres), nous l’aurions publié.

L'artice d'@SI sur DIdier Porte

Silence ! Silence, dans la tranche du matin de France-Inter, sur la mise à mort à ciel ouvert de Didier Porte. Mais aussi silence dans les médias traditionnels du lundi sur l'avertissement en recommandé expédié par Val à Porte, après une chronique provocatrice (nous vous le révélions hier), avertissement ratifié quelques jours plus tard sur Canal+ par Demorand, poignardant Porte en expliquant que "ce n'est pas la radio qu'il veut faire". Comme l'Histoire se répète ! Ah, ce choeur navré de Val et Demorand ! Ah ces chastes oreilles bouleversées par le "J'encule Sarkozy" ! Ah ces voix tremblantes évoquant le mail du père d'une petite fille de huit ans, choquée, la pauvre petite, par l'insoutenable obscénité de l'humoriste ! Ah comme leurs pas filent droit, quarante ans plus tard, dans ceux des censeurs gaullistes des années 60 ! S'agissant du moine-soldat Val, à vrai dire, ce n'est pas une surprise. Mais voir Demorand commander le peloton, quelle navrante démonstration de la superiorité des mécaniques sur les esprits les plus brillants, qui ne sont pas nécessairement, c'est vrai, les âmes les plus solides.
C'est absurde, idiot, excessif, mais c'est ainsi : France Inter étant le premier média audiovisuel public à avoir eu le privilège de voir son président nommé par Sarkozy, est légitimement le thermomètre du contrôle du pouvoir sur les médias audiovisuels. Et sur France Inter, la tranche du matin, la plus écoutée. Et dans la tranche du matin, le fameux « quart d'heure » de 7 h 45 à 8 h, qui rassemble notamment la chronique politique de Thomas Legrand, la chronique économique de Philippe Lefébure, (toutes deux souvent excellentes et pertinentes) et, donc, la chronique du bouffon. Que lesdites chroniques soient plus, moins, ou moyennement réussies, en devient (c'est absurde, mais c'est la mécanique, qui a produit cette absurdité) secondaire.
Brillamment, pertinemment, Legrand analysait la semaine dernière l'infernale tenaille du soupçon, introduite par la nomination de Hees par l'Elysée. Il détaillait parfaitement comment chaque mot, chaque point virgule, même les plus scrupuleux, en deviennent instantanément soupçonnables. Il ne s'imaginait pas, sans doute, devoir passer si vite aux travaux pratiques.

4) Dans cette affaire Porte, Schneidermann nous soupçonne fortement de connivence avec la direction de France Inter. Parce que l’un des principaux responsables de l’information sur la radio publique, Renaud Dély, était encore récemment directeur adjoint de la rédaction de Marianne ; parce qu’il se trouve que Nicolas Demorand a exprimé une position identique à la nôtre (ou nous à la sienne) sur le vocabulaire utilisé par Porte. Deux remarques : il se trouve que je n’ai eu aucun contact, aucun, avec Dély depuis qu’il a intégré France Inter ; il se trouve aussi – c’est d’ailleurs de notoriété publique - que Nicolas Demorand (c’est d’ailleurs son droit) n’apprécie guère Marianne, et c’est une litote. La complotite aigüe, c’est toujours dangereux parce que intellectuellement et journalistiquement réducteur.
5) L’article sur le processus de la vente du Monde est également un éditorial parsemé de quelques inexactitudes (voir ci-dessous). Même cause, même effet : un édito évidemment publiable en « Carte Blanche » :

L'article d'@SI sur Le Monde

Ah les petits malins ! Revoilà le château, dans le feuilleton de la prise de contrôle du Monde. Oh, certes pas par la grande porte. Mais par la fenêtre. Une grande et belle fenêtre, tout de même. Ainsi donc, à en croire ses confidences à l'agence Reuters, Stéphane Richard, patron de France Télécom, et accessoirement ancien directeur de cabinet de Christine Lagarde et ami de Nicolas Sarkozy, serait "intéressé par un partenariat industriel avec Le Monde, pour l'accompagner dans sa transition vers les contenus numériques". On notera avec délice le choix du moment, et le choix des mots. Le choix du moment, d'abord. Richard a soigneusement pris le temps de la réflexion. Alors que l'affaire dure depuis des mois, c'est à quelques jours de la date limite du dépôt des dossiers, que Richard a pris cette décision stratégique. Le choix des mots, ensuite. L'ami du président ne propose certes pas de racheter Le Monde. Ca ferait tout de même désordre. D'ailleurs, ne rêvons pas. Il ne dispose pas des 40 millions nécessaires. Un "partenariat industriel", c'est plus propre., plus neutre, tellement plus présentable. Accompagnons, accompagnons.
 
Le matinaute ne déjeune pas avec Stéphane Richard, ni ne petit-déjeune avec Claude Perdriel, fondateur du Nouvel Obs, et son allié potentiel. Mais le scénario n'est pas difficile à reconstituer. Aux yeux de l'Elysée, dans le feuilleton du Monde, il y a un diable : il s'appelle Xavier Niel, patron de Free. A en croire notre confrère Emmanuel Berretta, habituellement très bien informé (sauf apparemment en ce qui concerne la disponibilité de la fortune personnelle de Richard), Sarkozy aurait appelé voici quelques jours le directeur actuel du journal, Eric Fottorino, pour le mettre en garde contre la proposition de rachat par Niel, cet « homme du peep show ». Diantre ! On ne connaissait pas cette délicieuse pudeur à l'ami intime de Balkany. Plus vraisemblablement, ce qui le dérange, c'est la perspective de voir accéder au capital du Monde un millionnaire (Niel) qui ne doit rien à l'Etat. Circonstance aggravante, Niel finance des sites mal-pensants (Bakchich, Mediapart). Incontrôlable. De gauche ou de droite, depuis Louis XIV, l'Etat a un tropisme : contrôler. Une insulte au contrôle, ce Niel. A éliminer.
Or, le trio constitué par le millionnaire geek Niel, le banquier Matthieu Pigasse, et le mécène Pierre Bergé, est à ce jour le candidat le plus sérieux au rachat du Monde. Que faire ? L'omniprésent Minc, grillé par ses intrigues et ses échecs, est hors course dans cette affaire. Son seul nom fait fonction de muleta aux yeux des journalistes du Monde, qui décideront en dernier ressort, entre quelles mains ils déposent leur pouvoir. Que faire, que faire ? Bouygues ? Bolloré ? Tout d'un coup, à l'idée de reprendre le gouffre du Monde, ils se découvrent des oursins dans la poche. Que faire ? Trouver un Minc clean, vierge ou presque, présentable. A moi, ami Richard ! Ledit Richard (suppose le matinaute), pas fou, se fait prier, lanterne, temporise (d'où, à quelques heures du coup de gong, la proposition à Reuters, qu'il faut lire et relire, pour avoir une idée de ce que peut être l'enthousiasme humain). Orange rachetant Le Monde avec Perdriel, c'est tout de même baroque. Mais comment refuser au château ? Comment refuser un geste à l'ami Nicolas, qui, en lui remettant la Légion d'honneur, se laissait aller à ce gentil compliment : «Tu as réussi, Stéphane. Tu es riche. Tu as une belle maison. Tu as une belle femme.» Et maintenant, un beau journal ?

Remarquons que sur ce dossier très important pour l’avenir et l’indépendance des médias, Marianne a été en pointe, tant sur le site que dans l’hebdo. Sur Marianne2, Philippe Cohen (qui fut, avec Perrine Cherchève le premier à révéler que si l’offre du groupe Nouvel Observateur était retenue, Denis Olivennes prendrait la direction du groupe Le Monde) a très récemment montré avec force détails comment l’opération « Orange » était téléguidée par l’Elysée et, qu’en réalité, elle nuisait à la crédibilité du Nouvel Observateur. Alors, suggérer, comme le fait Schneidermann, que nous « roulerions » pour l’Obs… Samedi prochain, dans notre édition papier, nous consacrerons d’ailleurs une longue enquête aux nouveaux épisodes de cette vente du Monde.

6) Que cela plaise ou déplaise, nous entendons rester maîtres et seuls maîtres de notre ligne éditoriale. C’est précisément le gage de notre indépendance et, concomitamment, de notre ouverture à d’autres sensibilités, à d’autres pensées, à d’autres expressions. Depuis treize ans, depuis le premier numéro de Marianne, nous publions chaque semaine des points de vue, des analyses, des coups de gueule opposés aux nôtres et ce, dans des rubriques spécifiques, clairement identifiées (Forum, Ils ne pensent pas (forcément) comme nous, Carte Blanche, D’ici et d’ailleurs, etc.) dans l’hebdo et, bien entendu tribunes, blogueurs associés, vent des blog, etc., sur le site. Nous n’avons même jamais hésité – et c’est quasiment un cas unique dans la presse française – à laisser s’exprimer nos divergences internes, par exemple sur le Traité Constitutionnel européen. Plus que jamais, nous entendons poursuivre dans cette double voie, celle de la remise en cause permanente, tant en interne qu’en externe. Dans ce cadre-là, Daniel Schneidermann pourra publier dans Marianne toutes les tribunes qu’il souhaite.








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