Sollers, l'antimatière littéraire
Samedi 7 Janvier 2012 à 16:01 | Lu 5888 fois I 4 commentaire(s)
Marin de Viry - Marianne2
Un début d'inceste, des considérations sur Dieu et la peinture, une bonne dose d'adultère mondain, «l'Eclaircie» est le nouveau roman de Philippe Sollers.
L'Eclaircie de Philippe Sollers est un dossier un peu compliqué, qu'il faut prendre avec calme et méthode.
Première difficulté : ce « roman » en est-il un ? La réponse est normande : oui et non. Non, car un roman nécessite de l'auteur un minimum de désir de s'absenter de la narration, de laisser vivre ses personnages, même quand il en est lui-même un.
Or, nous avons ici une volonté de présence permanente du moi délibérant du narrateur, qui s'accroche de toutes les griffes de ses neurones au centre du récit. Mais... oui, c'en est un quand même, car on comprend que le narrateur, dans la vie, suit son « dieu roman ». Et qu'il ne faut donc pas lire « roman » en espérant découvrir une histoire, mais en se disant que c'est l'aimantation romanesque de la vie de l'auteur qui justifie ce mot. Ce qui nous mène à la bonne méthode de lecture de l'Eclaircie : quand on sent que c'est peut-être « ça », c'est donc que ça ne l'est sûrement pas.
Ensuite, il faut faire face à la composition chargée et à l'ambivalence régnante. C'est plutôt bon signe, car le réel se présente souvent ainsi à nous : beaucoup de choses arrivent, contradictoires, en plus. Sollers met la dose : il y a énormément de choses, et extrêmement contradictoires.
Première difficulté : ce « roman » en est-il un ? La réponse est normande : oui et non. Non, car un roman nécessite de l'auteur un minimum de désir de s'absenter de la narration, de laisser vivre ses personnages, même quand il en est lui-même un.
Or, nous avons ici une volonté de présence permanente du moi délibérant du narrateur, qui s'accroche de toutes les griffes de ses neurones au centre du récit. Mais... oui, c'en est un quand même, car on comprend que le narrateur, dans la vie, suit son « dieu roman ». Et qu'il ne faut donc pas lire « roman » en espérant découvrir une histoire, mais en se disant que c'est l'aimantation romanesque de la vie de l'auteur qui justifie ce mot. Ce qui nous mène à la bonne méthode de lecture de l'Eclaircie : quand on sent que c'est peut-être « ça », c'est donc que ça ne l'est sûrement pas.
Ensuite, il faut faire face à la composition chargée et à l'ambivalence régnante. C'est plutôt bon signe, car le réel se présente souvent ainsi à nous : beaucoup de choses arrivent, contradictoires, en plus. Sollers met la dose : il y a énormément de choses, et extrêmement contradictoires.
Arguments contraires
Entre en scène, d'abord, une soeur aînée : Anne. Avec Anne, le lecteur assiste, un peu gêné, à une entame d'inceste : le narrateur et elle s'embrassent goulûment. Heureusement, la question de l'inceste s'évaporera dans une bonne vieille engueulade bourgeoise et bordelaise autour de l'héritage familial : à qui la radassière Louis XV ? A qui les sermons de Bossuet en cuir pleine fleur ?
Brouille polaire autour du legs de la génération précédente. Distanciation. Tendresse mémorielle, quand même. Lâchement, le lecteur respire : on préfère que la fratrie soit dévastée par le pognon plutôt que par la transgression des interdits anthropologiques. Puis Anne apparaît sous d'autres angles : la soeur enfant, la grande soeur qu'on ne voit pas, la soeur qui meurt, etc. Le portrait d'Anne est confus et juste. Justesse et confusion à la fois : la patte Sollers, un truc qu'on ne voit pas ailleurs.
Ensuite, un kit, constitué d'un studio rue du Bac voué à l'adultère mondain, livré avec sa philosophie libertine, ses « séances » (quel horrible mot), et sa maîtresse : Lucie. Mariée, intelligente, riche et cultivée. Ces scènes ne « passent » pas, pour deux raisons :
a) le côté éventé de la chose. Chacun sait bien qu'à partir de 5 heures du soir, en semaine, on assiste à un embouteillage d'adultères mondains dans les étages élevés du VIIe.
b) en raison de ce parfum flatteur de mauvaises moeurs que le narrateur croit attaché à la chose, tandis que le lecteur sait bien, lui, que le magazine Elle recommande l'adultère, au même titre que les massages faciaux au concombre. Si l'auteur avait vraiment cherché à provoquer la morale bourgeoise, il aurait causé chastement avec une célibataire sans cervelle et fauchée, à La Courneuve. On peut comprendre qu'il laisse le job aux curés, cela dit.
Puis Manet, Picasso, les femmes — qui sont en réalité nues quand elles sont habillées, dit Sollers, et on aimerait lui louer son oeil — les tableaux qui disent aux passants s'ils sont vivants ou morts. Intéressants développements sur la fonction IRM d'une grande peinture. Une toile de maître nous dit où en sont nos fonctions vitales. J'aurais dû commencer par ce thème de la peinture. L'auteur aussi, d'ailleurs, car c'est le sujet principal. Sur ce point, il est convaincant, inspiré, si on veut bien faire l'effort de relier entre eux des passages jetés comme des gravillons sur la route.
Brouille polaire autour du legs de la génération précédente. Distanciation. Tendresse mémorielle, quand même. Lâchement, le lecteur respire : on préfère que la fratrie soit dévastée par le pognon plutôt que par la transgression des interdits anthropologiques. Puis Anne apparaît sous d'autres angles : la soeur enfant, la grande soeur qu'on ne voit pas, la soeur qui meurt, etc. Le portrait d'Anne est confus et juste. Justesse et confusion à la fois : la patte Sollers, un truc qu'on ne voit pas ailleurs.
Ensuite, un kit, constitué d'un studio rue du Bac voué à l'adultère mondain, livré avec sa philosophie libertine, ses « séances » (quel horrible mot), et sa maîtresse : Lucie. Mariée, intelligente, riche et cultivée. Ces scènes ne « passent » pas, pour deux raisons :
a) le côté éventé de la chose. Chacun sait bien qu'à partir de 5 heures du soir, en semaine, on assiste à un embouteillage d'adultères mondains dans les étages élevés du VIIe.
b) en raison de ce parfum flatteur de mauvaises moeurs que le narrateur croit attaché à la chose, tandis que le lecteur sait bien, lui, que le magazine Elle recommande l'adultère, au même titre que les massages faciaux au concombre. Si l'auteur avait vraiment cherché à provoquer la morale bourgeoise, il aurait causé chastement avec une célibataire sans cervelle et fauchée, à La Courneuve. On peut comprendre qu'il laisse le job aux curés, cela dit.
Puis Manet, Picasso, les femmes — qui sont en réalité nues quand elles sont habillées, dit Sollers, et on aimerait lui louer son oeil — les tableaux qui disent aux passants s'ils sont vivants ou morts. Intéressants développements sur la fonction IRM d'une grande peinture. Une toile de maître nous dit où en sont nos fonctions vitales. J'aurais dû commencer par ce thème de la peinture. L'auteur aussi, d'ailleurs, car c'est le sujet principal. Sur ce point, il est convaincant, inspiré, si on veut bien faire l'effort de relier entre eux des passages jetés comme des gravillons sur la route.
Acre et mystérieux
Puis Dieu, l'invisible, le non-Dieu, la vie. Sur ce terrain, on ne sait pas très bien si l'auteur est animiste (un cèdre semblerait en être le signe), agnostique, athée, théiste. C'est un peu comme la sexualité : la question reste en suspens...
Puis Charlotte Corday. On se demande un peu ce qu'elle fait là, mais l'auteur a raison de l'évoquer, car cette figure sublime est à sa place partout.
Puis le narrateur : un réprouvé à «mauvaise réputation», un oncle altier, mécontemporain, donneur de leçons de vie. Au fond : un important qui se déguise en importun. Sans succès.
Puis : le temps, l'époque, l'aujourd'hui, l'absence de temps. L'idée générale : on ne vieillit pas. L'expérience dit le contraire, mais on s'en fout, on est infini. Sujet de thèse : pour Sollers, l'absence de temps est-elle l'alibi de la désinvolture ?
Puis : exister, être, jouir, voir, entendre. La recette : «suivre le dieu», vous comprenez ? Puis vient la philosophie générale : libertinage et gnose. Certes, mais pourquoi pas chasteté et mathématiques ? On ne sait pas.
Tous ces sujets fusionnent, font lave. Cette lave creuse une cheminée dans la croûte narrative. La lave perce la page, et de la fumée en sort. On dirait de l'encens. C'est âcre, c'est mystérieux ; ça se voudrait purificateur, c'est parfois drôle.
Terminons sur l'impression de lecture : c'est un roman bizarrement intransitif. En général, l'auteur crée une oeuvre et l'oeuvre rencontre un lecteur. Avec Sollers, le lecteur est aspiré par l'oeuvre vers le cerveau de l'auteur, qui se promène comme un paquet d'antimatière errant dans le cosmos. Si le lecteur est attiré par la gravité au centre du système, il flottera à jamais entre des propositions réversibles, accompagnées de leurs arguments contraires.
L'Eclaircie, de Philippe Sollers, Gallimard, 240 p., 17,90 €. En librairies le 5 janvier.
Puis Charlotte Corday. On se demande un peu ce qu'elle fait là, mais l'auteur a raison de l'évoquer, car cette figure sublime est à sa place partout.
Puis le narrateur : un réprouvé à «mauvaise réputation», un oncle altier, mécontemporain, donneur de leçons de vie. Au fond : un important qui se déguise en importun. Sans succès.
Puis : le temps, l'époque, l'aujourd'hui, l'absence de temps. L'idée générale : on ne vieillit pas. L'expérience dit le contraire, mais on s'en fout, on est infini. Sujet de thèse : pour Sollers, l'absence de temps est-elle l'alibi de la désinvolture ?
Puis : exister, être, jouir, voir, entendre. La recette : «suivre le dieu», vous comprenez ? Puis vient la philosophie générale : libertinage et gnose. Certes, mais pourquoi pas chasteté et mathématiques ? On ne sait pas.
Tous ces sujets fusionnent, font lave. Cette lave creuse une cheminée dans la croûte narrative. La lave perce la page, et de la fumée en sort. On dirait de l'encens. C'est âcre, c'est mystérieux ; ça se voudrait purificateur, c'est parfois drôle.
Terminons sur l'impression de lecture : c'est un roman bizarrement intransitif. En général, l'auteur crée une oeuvre et l'oeuvre rencontre un lecteur. Avec Sollers, le lecteur est aspiré par l'oeuvre vers le cerveau de l'auteur, qui se promène comme un paquet d'antimatière errant dans le cosmos. Si le lecteur est attiré par la gravité au centre du système, il flottera à jamais entre des propositions réversibles, accompagnées de leurs arguments contraires.
L'Eclaircie, de Philippe Sollers, Gallimard, 240 p., 17,90 €. En librairies le 5 janvier.
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