Socialisme ou barbarie? On a les deux !
Lundi 11 Octobre 2010 à 16:42 | Lu 11019 fois I 13 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur
Sa mort, survenue la semaine dernière, n'a pas fait grand bruit. Pourtant, Claude Lefort était l'un des plus grands philosophes contemporains, co-fondateur de la revue Socialisme ou barbarie.
Claude Lefort
L’un des plus grands philosophes contemporains est mort la semaine dernière. Dans la presse, les hommages posthumes se comptent sur les doigts d’une main. Claude Lefort avait 86 ans.
Marxiste dans sa jeunesse, Lefort devient trotskyste avant de rompre avec le mouvement et de fonder la revue Socialisme ou Barbarie avec le philosophe Cornelius Castoriadis. Un groupe qu’il qualifiait de « cellule de dégrisement stalinien». La revue se retrouve pleinement dans le soulèvement hongrois de 1956. Elle y voit la première révolution antitotalitaire. Penseur pionnier de l’antitotalitarisme en France, il met en évidence le caractère inachevé de la démocratie. Selon Claude Lefort, la démocratie diffère des régimes totalitaires en ce qu'elle institutionnalise le conflit sans tomber dans le désordre.
Son parcours croise celui de grands intellectuels auxquels il n’hésite pas à apporter la contradiction : Jean-Paul Sartre, dont il dénonce la capacité à décréter le Parti Communiste comme identique à la classe ouvrière ; Raymond Aron, un proche pourtant, dont il ne supporte pas les prises de position en 1968. Les nouveaux philosophes plus tard, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann entre autres, élevés médiatiquement au rang de penseurs en cols blancs de l’anti-totalitaire. Dans son livre La condition historique, le philosophe et historien Marcel Gauchet membre également de Socialisme ou barbarie se rappelle de la lecture en commun de La Barbarie à visage humain, un brûlot anti-communiste qui allait marquer la naissance du phénomène BHL : « nous avons eu tout de suite la plus mauvaise opinion de ces personnages. Quant à leurs livres, nous n’avons pas eu besoin de débats théoriques pour conclure qu’ils ne valaient rien. Je me rappelle encore de notre lecture en commun de La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy, qui oscillait entre le fou rire et l’indignation devant le grotesque de la rhétorique et l’indigence du propos ».
Marxiste dans sa jeunesse, Lefort devient trotskyste avant de rompre avec le mouvement et de fonder la revue Socialisme ou Barbarie avec le philosophe Cornelius Castoriadis. Un groupe qu’il qualifiait de « cellule de dégrisement stalinien». La revue se retrouve pleinement dans le soulèvement hongrois de 1956. Elle y voit la première révolution antitotalitaire. Penseur pionnier de l’antitotalitarisme en France, il met en évidence le caractère inachevé de la démocratie. Selon Claude Lefort, la démocratie diffère des régimes totalitaires en ce qu'elle institutionnalise le conflit sans tomber dans le désordre.
Son parcours croise celui de grands intellectuels auxquels il n’hésite pas à apporter la contradiction : Jean-Paul Sartre, dont il dénonce la capacité à décréter le Parti Communiste comme identique à la classe ouvrière ; Raymond Aron, un proche pourtant, dont il ne supporte pas les prises de position en 1968. Les nouveaux philosophes plus tard, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann entre autres, élevés médiatiquement au rang de penseurs en cols blancs de l’anti-totalitaire. Dans son livre La condition historique, le philosophe et historien Marcel Gauchet membre également de Socialisme ou barbarie se rappelle de la lecture en commun de La Barbarie à visage humain, un brûlot anti-communiste qui allait marquer la naissance du phénomène BHL : « nous avons eu tout de suite la plus mauvaise opinion de ces personnages. Quant à leurs livres, nous n’avons pas eu besoin de débats théoriques pour conclure qu’ils ne valaient rien. Je me rappelle encore de notre lecture en commun de La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy, qui oscillait entre le fou rire et l’indignation devant le grotesque de la rhétorique et l’indigence du propos ».
Le communisme: une forme inédite de société
Claude Lefort poursuivra, sans relâche, son analyse du phénomène totalitaire. A l’inverse de François Furet, auteur du Passé d’une illusion, qui caractérise un système échafaudé sur la seule croyance, décrit un faux pas historique, une simple parenthèse dans le 20ème siècle vouée à disparaître avec l’échec de sa mise en pratique et qui trouverait ses racines dans les idéaux de la Révolution Française, Claude Lefort voit dans le totalitarisme l’émergence d’une forme inédite de société. Il établit des liens très serrés entre la démocratie et le phénomène totalitaires : « L'histoire du communisme montre qu'il a «importé» quelque chose du monde occidental démocratique, puisque l'on y voit transposés l'idée de la souveraineté du peuple, l'idée de l'égalité qui est censée devenir réelle, l'idéal de l'organisation rationnelle - propre au capitalisme industriel, notamment allemand. On voit simultanément une négation de la liberté individuelle, une volonté de soumettre tous les secteurs aux mêmes normes, qui sont plutôt le signe du despotisme qui avait régné en Russie. A mes yeux, le communisme est le produit d'une combinaison entre des éléments hétérogènes, des schèmes d'action et de pensée qui sont empruntés à la fois à la démocratie capitaliste et au despotisme séculaire russe », déclarait-il à l’Express en 1999 au moment de la sortie de l’un de ses livres importants, La Complication.
Expliquant qu’en monarchie, la souveraineté est visible, concentrée et incarnée dans le corps du roi, Lefort souligne qu’en démocratie, la souveraineté est invisible d’où « un lieu vide du pouvoir », une société « sans corps ». Et la tentation de refaire corps dans la « totalité » du totalitarisme…
Expliquant qu’en monarchie, la souveraineté est visible, concentrée et incarnée dans le corps du roi, Lefort souligne qu’en démocratie, la souveraineté est invisible d’où « un lieu vide du pouvoir », une société « sans corps ». Et la tentation de refaire corps dans la « totalité » du totalitarisme…
Bousculer toujours la démocratie
Concentré sur l’histoire sociale du communisme, Claude Lefort estime que la victoire du totalitarisme s’explique aussi par le fait qu’il fut soutenu par une partie de la population et l‘idée que la propension totalitaire du stalinisme a pu séduire des hommes tentés par « la servitude volontaire » : « Le communisme n'est pas le signe d'une pathologie de la démocratie, comme si, en voulant suivre la pente de l'égalitarisme, on en était arrivé à un nouveau système, à la pleine domination de l'Etat. Il y a là un événement qui résulte du processus de mondialisation, de la formation d'un espace-monde au début du XXe siècle, quand des structures politiques et des traditions différentes sont mises en rapport et qu'en surgit quelque chose d'inédit. Le bolchevisme est le résultat d'un alliage de contraires ».
Des paroles qui résonnent encore aujourd’hui. Evidemment, les totalitarismes du XXe siècle ne referont pas surface, en revanche, Claude Lefort incite à inventer sans cesse de nouvelles façons de « bousculer » la démocratie, pour la réinventer toujours. Notamment par le conflit, les divisions, les clivages politiques que la chute du communisme a rendu évanescents. L’indigence des oppositions et débats politiques entre les partis dits de gouvernement dans les sociétés occidentales –en crise- en ce début de XXIè siècle devrait inciter à une lecture toujours attentive et vigilante de Claude Lefort.
Des paroles qui résonnent encore aujourd’hui. Evidemment, les totalitarismes du XXe siècle ne referont pas surface, en revanche, Claude Lefort incite à inventer sans cesse de nouvelles façons de « bousculer » la démocratie, pour la réinventer toujours. Notamment par le conflit, les divisions, les clivages politiques que la chute du communisme a rendu évanescents. L’indigence des oppositions et débats politiques entre les partis dits de gouvernement dans les sociétés occidentales –en crise- en ce début de XXIè siècle devrait inciter à une lecture toujours attentive et vigilante de Claude Lefort.
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