Sloterdijk joue les pourfendeurs de l'Etat fiscal, la presse adore...Régis Soubrouillard - Marianne | Lundi 10 Août 2009 à 07:01 | Lu 5461 fois
Farouche défenseur des systèmes de redistribution et connu pour sa virulence à l’encontre des dérives du système néolibéral, le philosophe allemand Peter Sloterdijk signe un texte déroutant dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung où il dénonce l’Etat fiscal. Repris par Courrier International, certains passages laissent pourtant suggérer que l'exercice relève presque de la farce. Les deux journaux seraient-ils tombés dans le panneau ?
Le philosophe Peter Sloterdijk
C’est une véritable provocation à laquelle s’est livré le philosophe allemand Peter Sloterdijk. Dans un texte paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, le philosophe livre une lourde charge contre l’état fiscal. D’ailleurs l’article a eu un certain retentissement, abondamment cité dans la blogosphère allemande, on y fait référence sur les sites libéraux français et l’hebdomadaire Courrier International y consacre ses pages Débat sous le titre « Oui, le pauvre exploite le riche ».
C’est que Sloterdijk tape fort : « des Etats fiscaux organisés réclament chaque année la moitié des bénéfices économiques de leurs classes productives pour les remettre au fisc, sans que les personnes concernées tentent de trouver leur salut dans la réaction la plus plausible qui soit, la guerre civile antifiscale. Une fois ces considérations faites, on comprend aisément pourquoi la question le capitalisme a-t-il encore un avenir ? est mal posée. A l'évidence, nous ne vivons pas le moins du monde dans un système capitaliste - comme le suggère de nouveau, depuis peu, des discours aussi irréfléchis qu'hystériques. Nous vivons dans un ordre des choses qu'il faut définir, avec prudence, comme une forme de semi-socialisme animé par les médias de masse, qui se développe grâce à l'Etat fiscal... ». Ou encore : « Les observateurs libéraux de ce monstre kleptocrate, pilier de l'Etat providence actuel, ont le mérite d'avoir attiré l'attention sur les dangers inhérents à ce système : la surréglementation, qui réfrène à l'excès l'élan entrepreunarial; la surimposition qui pénalise la réussite ; et le surendettement, où la rigueur budgétaire - dans le secteur public comme privé - se trouve contrecarrée par une frivolité spéculative ». Sloterdijk: Sans impôts, les nations auraient disparu
Peter Sloterdijk n’est pas spécialement connu pour ses affinités avec les penseurs libéraux. En 2005, dans la revue Mouvements, questionné sur « le partage du confort » et la complexité des méthodes de redistribution, il répond : « les forces de redistribution à l'œuvre ont toujours été liées à l'Etat, qui dispose du privilège d'imposer les impôts ; c'est la réalité majeure de l'âge contemporain. On ne peut pas se fier à la générosité des individus si on ne l'ordonne pas. Ce fondement moral des collectivités modernes est tout à fait paradoxal ; il peut être exprimé par cette formule : la générosité obligée.
Les impôts permettent de céder à une totalité anonyme une partie des revenus – et des parties croissantes si vous êtes de ceux qui gagnent davantage. Sans ce viol généreux, pas de trésor public suffisamment rempli. Il s'agit du noyau dur de la solidarité nationale qui, très souvent, aimerait bien se faire passer pour une solidarité sans frontières. On a parfois trop tendance à l'oublier : les nations auraient disparu depuis longtemps s'il n'y avait pas eu la redistribution fiscale. La plupart du temps, la population a des vues absolument erronées sur ce qui se passe réellement au niveau de la fiscalité et de la gestion de la richesse moderne. A partir du moment où nous prendrons réellement conscience de la richesse qui est la nôtre, un nouvel impératif de générosité deviendra inévitable ». Sloterdijk, l'insaisissable
L’impôt : une générosité- dont Sloterdijk se désole qu’elle soit « obligée »- mais aussi le noyau dur de la solidarité nationale sans lequel les nations auraient disparu depuis longtemps. Difficile d’être plus clair. Encore récemment en 2009, dans un de ses derniers ouvrages « jours de colère, l’esprit du capitalisme », Peter Sloterdijk abordait le mécanisme de la pyramide de Ponzi, méthode de spéculation à l’origine de la généralisation de l’hyperlibéralisme dans les anciens pays de l’Est par le système des « banques pyramidales » ou encore plus près de nous les milliards récoltés par le désormais célèbre Bernard Madoff.
Aussi, le texte du Frankfurter Allgemeine Zeitung repris par Courrier International prend parfois des allures surréalistes. Evoquant la « kleptocratie étatique », Sloterdijk souligne qu’en ce système « la corruption reste un facteur limité », prenant pour exemple « la situation dans la Russie post-communiste, où un homme parti de rien comme Vladimir Poutine a pu amasser, en quelques années passées à la tête de l’Etat, une fortune personnelle de plus de 20 milliards de dollars ». On ne peut s’empêcher de pouffer et se demander comment interpréter ce texte largement critiqué par des universitaires allemands, navrés de cette critique de l’Etat fiscal surtout de la part d’un recteur d’université rémunéré par l’Etat. Farce ? Provocation ? Retournement brutal de veste ? L’exercice relève plutôt de la figure de style et rappelle le déconcertant écrivain russe, Alexandre Zinoviev, l’un des plus talentueux pourfendeurs de l’Union Soviétique qui préférait délaisser les extrêmes pour la norme, décrivant le communisme au quotidien : « Quelqu'un de beaucoup plus dangereux qu'un dissident ou un opposant, parce qu'à lui seul, il dynamite tout un système en le décrivant » disait de lui Le Figaro, à sa mort en 2006. Toujours soucieux de prendre ses contemporains à rebrousse-poil, Sloterdijk démontre là qu'il maîtrise l'art de la déroute.
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