Marianne2 2012

Slim404: «Mes potes ne voulaient pas me voir ministre!»

Mercredi 1 Juin 2011 à 16:01 | Lu 10988 fois I 0 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Marianne2 a rencontré plusieurs cyber-activistes tunisiens, dont Slim Amamou (@slim404) , l'ancien secrétaire à la jeunesse et aux sports et Azyz Amami (@azyyoz), invités à Paris par le quai d'Orsay et le Ministère de la culture à s'exprimer sur l'engagement 2.0. Ils reviennent sur la révolution tunisienne, leurs engagements respectifs, leurs désaccords de fond et leur volonté de construire une nouvelle démocratie participative.


Tout juste débarqués de Tunis, la  «bande des quatre » - comme les surnomme un de leurs potes - a pris ses quartiers à la Sorbonne, bastion et lieu emblématique d’une autre révolte violente, celle des « enragés » de mai 68. Qu’ont-ils en commun avec ces révoltés d'un autre temps ? Pas grand chose à première vue, sinon un goût de la contestation politique, quelque chose d’une explosion vitale, une libération de la parole, la volonté farouche de construire une nouvelle démocratie et…Daniel Cohn-Bendit, unanimement loué pour son soutien affiché au mouvement tunisien et son souci de ne pas le récupérer politiquement contrairement à tant d’opportunistes arrivés après la bataille. D’aucuns y verront peut-être un besoin de filiation.

A peine arrivé, Slim Amamou, blogueur et ancien secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux Sports, fait le buzz sur…twitter. A 10 heures, lors d’une conférence à la Sorbonne sur l’engagement 2.0 avec Luc Ferry, Jeannette Bougrab et un député socialiste, le blogueur activiste, ministre-démissionnaire jette un froid : « Je suis étonné du nombre de fois où on a cité le nom de Sarkozy ce matin. C’était assez surprenant pour moi. Ca m'a rappelé Ben Ali quand tous les journaux télévisés commençaient par l’actualité du président ». Le ton est donné.

Slim a gardé l’insolence et l’esprit frondeur de ses activités de pirates mais n’a heureusement pas pratiqué la politique suffisamment longtemps pour maîtriser l’art de la langue de bois. Ses mots font mouche : « Il y avait un petit côté laudatif par les officiels qui rappelait le culte de la personnalité de Ben Ali. C’était juste une petite remarque qui a été très mal prise par Monsieur Luc Ferry, qui est parti. Apparemment, on ne pratique pas le dialogue même dans un pays dit démocratique » confie-t-il.

Les leçons de révolution de Luc Ferry

Slim404: «Mes potes ne voulaient pas me voir ministre!»
Déjà, lors de sa nomination au gouvernement, Slim404, son pseudo sur twitter, était en marge,  « live-tweetant » les conseils des ministres. Une pratique pas toujours du goût  du premier Ministre Mohamed Ghannouch qui lui demandait parfois de mettre twitter en veille.

Loin du conseil des Ministres, ils sont quatre attablés à la terrasse d’un café, clopes au bec, un iPad dans les mains. Slim Amamou, Aziz Amami, chômeur « bon vivant », tête brulée, citant Hegel et Pierre Desproges, Lamia Slim, cadre dans une société, et Haythem Mekki, journaliste à Radio Mosaïque. Tous activistes, blogueurs actifs sous le régime Ben Ali, pas d’accord sur tout, c’est le moins qu’on puisse dire sinon qu’ils partagent en commun le goût de la subversion, une passion pour l’informatique, les réseaux sociaux, l’intuition depuis quelques années déjà que Ben Ali avait fait son temps et la volonté de bâtir une nouvelle démocratie loin des normes occidentales qu’ils jugent obsolètes.

« On a eu droit à une leçon de révolution ce matin de la part de Monsieur Luc Ferry. J’ai compris que j’y comprenais rien » rigole encore Aziz Amami.  « Nous avons trouvé ça assez humiliant. Nous parlons de la révolution tunisienne, nous nous souvenons tous de la position officielle française et on ne cesse pas de nous dire « Merci Sarkozy » ajoute Aziz Amami « mais les jeunes ont bien rigolé par contre. La discussion avec les jeunes était plutôt fructueuse, ils nous demandaient comment déclencher une révolution. On leur a donné des tuyaux. Mais nous étions là pour débattre pas pour apporter des réponses. Le sens de notre combat, c’est justement une certaine horizontalité partout ».

Des tuyaux pour une frenchrevolution

Slim404: «Mes potes ne voulaient pas me voir ministre!»
Des tuyaux pour déclencher une révolution ? Slim Amamou a tenté d'esquisser une réponse à la Sorbonne « Le mouvement de la ‘french revolution’ doit être plus inventif. Je pense que les Français ne comprennent pas ce qui se passe à la Bastille. Il faut rester sur place, lutter, continuer, crier jovialement la rébellion ! ». « Ne jamais s’épuiser », conseille Aziz Amami et « amener des filles avec vous », ajoute Lamia Slim.

La France, ses hésitations, sa complicité avec le Prince Ben Ali, son hypocrisie, n'est pas épargnée : « si elle ne peut pas déclarer une dette odieuse (NDLR: dette contractée par un état contre l'intérêt des citoyens) ou s’impliquer réellement, au moins qu’elle arrête avec ce tourisme des grandes déclarations . Les politiques débarquent en Tunisie, ils nous font de beaux discours sur la révolution, le soutien de la France pour finalement maltraiter les clandestins et dire on n’a pas besoin de maçons etc. Dans toutes les déclarations, la France est le meilleur ami du peuple tunisien, dans tout ce qu’il fait, c’est l’ennemi numéro 1 » s’énerve Haythem Mekki.

Faussement naïfs, ils avouent une certaine surprise de voir toutes les récupérations dont ils sont l’objet : « ils viennent tous nous voir et s’en gargarisent » confie Lamia Slim « Bertrand Delanoë, Eric Besson, Arnaud Montebourg, Nadine Morano, Eva Joly. C’est très bas. Alors que le seul politicien français qui a pris une position courageuse et nous a vraiment supporté, c’est Daniel Cohn-Bendit. Et il n’essaye pas de prendre contact, de nous récupérer. Juppé aussi a été discret. Sinon, étrangement, c’est maintenant qu’ils essayent tous de rentrer en contact avec nous, venir à Tunis. C’est vendeur la Tunisie».

Bien plus que la France, leur obsession reste la Tunisie. Alors que le report des élections est de plus en plus probable, tous redoutent que les questions fondamentales s’estompent avec le temps : « les institutions n’ont plus de légitimité et tout le corpus législatif est fragile. On retarde les élections qui vont redonner une légitimité aux institutions, la justice par exemple et on aura du mal à ramener devant les tribunaux les anciens tortionnaires. Là, on constate que l’Etat est mou, lorsqu’il s’agit de traduire les responsables devant les tribunaux ou de rapatrier les avoirs des Ben Ali ou des Trabelsi à l’étranger. Il y a une volonté politique à ne pas tuer l’establishment, l’état dans sa conception bourguibienne. Pour moi, c’est pourtant cette structure qu’il faut anéantir » estime Aziz, dont le discours est de loin le plus radical.

Complicités de lutte, mais désaccords de fond

Slim404: «Mes potes ne voulaient pas me voir ministre!»
Complices de lutte, Slim et Aziz n‘ont pas suivi la même trajectoire. L’un s’affiche toujours révolutionnaire, l’autre est entré au gouvernement. Chacun son caractère et des désaccords de fond. Dans le dernier texte de Slim Amamou sur son blog, au moment de l’annonce de sa démission, affleure une certaine de désillusion par rapport à son passage au gouvernement : « Les « déclarations conspirationnistes de Farhat Rajhi (NDLR : Ministre de l’Intérieur tunisien  du 27 janvier au 28 mars 2011) ont déclenché des émeutes dans la rue », rappelle-t-il. « Des manifestations ont été réprimées très violemment par la police à Tunis, des journalistes ont été tabassés ». C’est à la suite de cet évènement qu’il dit avoir pris la décision de présenter sa démission au président Fouad Mebazaa, lequel aurait refusé.
« Mon problème, c’est que la situation était très grave. Les gens dans la rue exigeaient la chute du gouvernement, ce qui impliquait que les élections soient retardées, ce que je ne voulais absolument pas ».

Aziz n’a pas vécu la même situation : « Pendant 4 jours, il y avait des violences policières et que Slim le veuille ou non, c’est son article qui a sauvé le Ministère de l’Intérieur. Parce que venir en tant que icône de la jeunesse révolutionnaire tunisienne et dire « ils sont en train de vous frapper mais j’ai confiance dans le Ministre de l’intérieur, c’est comme dire la police est une chose et le Ministère une autre…».
Slim encaisse, quelque peu sonné : « sur le terrain, c’était le cas ».  Aziz n’est pas convaincu. Loin s’en faut.

Tunisie-Espagne, la même révolution

Slim404: «Mes potes ne voulaient pas me voir ministre!»
L’échange exprime toutes les difficultés de passer du statut d’informaticien, blogueur-pirate, à icône révolutionnaire puis Ministre, quasi-traître à son camp.
La violence des mises en cause à l’égard de Slim Amamou sur les forums en témoignent : « je ne m’y attendais pas. C’est la partie la plus difficile » admet-il, « le plus dur ce n’est pas tellement d’être critiqué sur les forums, mais par mes amis. C’est dur, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté le gouvernent. Les gens avec qui je menais ce combat depuis 2007 me disaient depuis le premier jour« tu n’as rien  à faire dans le gouvernement». Cela devenait un obstacle pour participer à la construction de la Tunisie. Mais il fallait sans doute que je sois là pour m’assurer que les élections seraient vraiment propres ».      
 
A ce jour, il ne s’imagine pas s’engager à nouveau en politique mais plutôt travailler avec des partis dans l’optique de l'élection de l'Assemblée constituante pour faire avancer ses idées. : « l’enjeu principal des prochaines élections est de faire en sorte que tout le monde vote, que les élections soient transparentes et qu’il y ait beaucoup de listes indépendantes. Il faudra travailler sur la démocratie locale, une forme primaire d’auto-gestion de localité, où un peuple citoyen pourra questionner celui qui gère ses intérêts quotidiens sinon cela ne fera que nous ramener aux systèmes sclérosés que l’on observe en Europe ou aux Etats-Unis. Il y a un modèle à recréer ».

Changer les modes de gouvernance : voilà leur objectif. En ce sens,  selon eux, le mouvement des indignés espagnols s’inscrit dans la lignée du mouvement tunisien : une démocratie participative basée sur l’opengouvernance qui garantit la pratique réelle de la démocratie sur le terrain et pas une caste de privilégiés. « C’est la même révolution ! » clament-ils, tous d’accord là-dessus. 







LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez