«Si la dette espagnole est attaquée, le fonds européen s'effondrera»
Alors que le Portugal, en pleine déroute financière et politique, vient de faire appel à l'Europe, Evariste Lefeuvre, chef économiste Amérique du Nord chez Natixis livre son analyse sur la situation économique de son grand voisin. Pour lui, que l'Espagne fasse à son tour appel à la bouée européenne, et c'est tout le système qui s'effondre. Il ne croit pas à cet scénario, mais décrit un avenir bien sombre pour les Espagnols.
Après la Grèce et l’Irlande, c’est au tour du Portugal de se tourner vers le système de soutien aux pays de la zone euro mis en place en catastrophe durant la crise. Doit-on s’attendre à ce que l’Espagne soit le prochain pays à y recourir ?
Évariste Lefeuvre : Non je ne crois pas. L’Espagne a fait d’importants efforts pour consolider son système bancaire. On a beaucoup glosé sur la fragilité des banques espagnoles. La chute de l’immobilier qu’elles ont financée massivement aurait pu faire craindre à une déstabilisation de leur bilan. Mais les Espagnols sont moins cigales qu’on ne l’a dit. Les obligations des banques en termes de garantie furent, bien avant la crise, plus importantes qu’ailleurs. Mieux depuis la crise, le gouvernement a pris à bras le corps la réorganisation du système et poussé efficacement aux rapprochements des Caisses d’Epargne, établissements les plus fragiles.
Le Portugal est lui dans une profonde crise depuis 2003. Ses caractéristiques macro-économiques le rapprochent d’avantage de la Grèce que de son voisin immédiat. En réalité, ce qui se passe en l’Espagne se compare à ce qui s’est passé en Irlande. Le niveau de la dette, la bulle immobilière et des statistiques publiques biaisées sont autant de symptômes partagés par les deux pays. Mais les finances publiques de l’Irlande ont plongé après que le gouvernement a décidé de prendre à son compte les énormes passifs du système bancaire. Ce risque semble pour l’heure contenu en Espagne.
Aussi, n’y a-t-il pas vraiment de modèle ibérique qui inclurait dans un même schéma, le Portugal et l’Espagne. A preuve les marchés financiers n’ont pas pénalisé l’Espagne après l’annonce du recours du Portugal au fonds européen (EFSF-ESM), ni même quand Moody’s, l’agence de notation, a abaissé la note lusitanienne.
Mais s’il advenait que ce risque se matérialise. L’Espagne pourrait-elle se refinancer au guichet européen ?
Non. L’EFSF n’est pas dimensionné pour l’Espagne qui est la quatrième économie de la zone euro. Si l’Espagne se présente à son guichet avec ses 800 milliards de dettes publiques, le système s’effondre. L’EFSF dispose de 500 milliards d’euros, et ne peut mobiliser qu’au mieux 700 milliards.
L’Espagne n’est donc pas l’homme malade de l’Europe comme certains l’affirmaient?
Il y a une différence sensible entre la santé du système financier et celle du pays. L’Espagne ne va pas bien. Le gouvernement de Zapatero s’est engagé sur la voix des réformes structurelles au sens où la BCE et les orthodoxes des finances publiques les entendent. À l’instar du plan qui a, lui, fait sauté le gouvernement portugais de Socrates, José Luis Zapatero a mis en œuvre la baisse des retraites, ou encore la libéralisation du marché du travail. Il sait ses réformes impopulaires, et s’est d’or et déjà mis hors-jeu pour un prochain mandat. C’est un deal étonnant qui voit un responsable politique en place se désister avant d’avoir saturer le nombre de ses mandats possibles…
Quelle est la situation économique du pays ?
Il ne faut pas s’en cacher : elle est très mauvaise. La dette des ménages atteint des niveaux stratosphériques, notamment sous l’effet d’une généralisation de la politique du « tous propriétaires ». Rapportée à leur revenu disponible, ce ratio s’approchent des niveaux que connaissent les ménages des pays anglo-saxons, c’est à dire supérieurs à 100%, quant la France est à moins de 80% et l’Italie à 40%. En plus de ce besoin de désendettement, les ménages espagnols, craignant pour leur futur, se sont mis à épargner comme des fourmis, ils ont mis jusqu’à 19% de leur revenus dans leurs économies en 2009.
Résultat la consommation a flanché et le pays s’est enfoncé dans la récession et le chômage. Le niveau d’emploi est catastrophique. Le chômage compte pour 20% de la population, touchant particulièrement les jeunes de moins de 25 ans qui sont privés d’emploi pour 45% d’entre eux. L’appauvrissement de la population espagnole se lit dans les revenus des ménages. Le salaire nominal s’est réduit de 0,1% en moyenne. Compte tenu de l’inflation de 3,5%, le pouvoir d’achat des ménages a fondu de presque 4% l’année dernière. C’est ce qu’il y a de pire pour une économie.
Que s’est-il passé ?
L’économie espagnole s’est largement spécialisée dans la construction. Si l’on prend un peu de distance et que l’on regarde l’évolution de chacun des pays de la zone euro depuis une dizaine d’années, on peut observer une spécialisation régionale au sein de la zone. Soumis à une politique monétaire unique initiée à Francfort, les pays ont du trouver leur chemin. Soit par choix, comme l’Allemagne qui a clairement poussé son avantage dans l’industrie et a approfondi sa spécialisation dans ce secteur, notamment aux dépens de ses voisins européens. Soit en réponse, on pourrait dire par défaut, dans la construction comme l’Espagne.
On voit clairement que si l’Europe vis-à-vis de l’extérieur peut former un tout, relativement équilibré dans ses échanges, en son sein l’Allemagne profite d’importants excédents commerciaux quant, en contrepartie, l’Espagne, et la France dans une moindre mesure, creusent leur déficit.
C’est cette spécialisation qui est à l’origine de la chute de l’Espagne ?
Oui. L’emploi dans la construction a chuté de 45% entre 2008, et fin 2010. C’est terrible pour les ménages comme on l’a vu, mais aussi pour les finances publiques qui tiraient de ce secteur une part substantielle de ses recettes. Un chiffre montre cette dépendance. En 2007, les taxes de l’Etat central représentaient 24% du PIB. Avec la crise, ce ratio est tombé à 18% ! Et ce alors que la dette publique s’est envolée. On voit mal dans ces conditions comment un gouvernement peut espérer retourner à l’équilibre budgétaire. Les maigres économies réalisées sur les dépenses et que payent au prix fort la population n’y suffiront pas.
Mais alors que l’Allemagne jouit d’une forte croissance, l’Espagne elle s’enfonce. Le deal n’est pas très équilibré ?
Comme je l’ai dit auparavant, si l’on prend l’Europe comme un tout, cela ne pose pas de problème. Mais ce « tout » n’a pas de réalité politique, il n’y a pas de fédéralisme européen. Ni horizontal comme en Allemagne, ou les régions sont solidaires entre-elles, ni vertical comme aux Etats-Unis où l’Etat central soutient par son budget les régions les moins dynamiques.
Dans ces conditions, et si l’on est cynique, la seule solution pour l’Espagne consiste à pousser davantage sa spécialisation déjà avancée dans le tourisme et la construction. Dans ce modèle, il faut que l’Espagne devienne la Floride de l’Europe, c’est à dire que les Allemand achètent d’avantage d’appartements sur les cotes ensoleillées de l’Espagne et passent plus de jours de vacances dedans, ou mieux qu'ils s’y installent pour leur retraite.
Comme la perspective des eurobonds qui fonderait un transfert intra-européen des richesses depuis l’Allemagne vers l’Espagne par exemple, n’est pas à l’ordre du jour, cette architecture assure, pour l’heure, le seul flux envisageable entre les deux régions, de la riche vers la pauvre. C’est terrible, mais la logique de cette dynamique est simple : en Espagne, la perspective de l’émergence d’un lumpenprolétariat, encore plus imposant qu'il ne l'est déjà, est la plus probable.
Il n’y pas d’autres alternatives, que la marrakechisation de l’Espagne ?
Si évidemment. Il faut convaincre l’Allemagne de partager sa croissance. L’avantage qu’elle retire de son hyperspécialisation dans l’industrie n’existe que sous les cieux avantageux de la zone euro. Que l’euro explose et le futur Deutsch Mark vaudra 6 dollars. Plus question d’exporter massivement dans ces conditions. Cette perspective, dont les Allemands n’ignorent rien, constitue un instrument appréciable dans les futures négociations entre les pays de la zone.
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