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Si Soumaré a vraiment un casier, pourquoi le PS l'a-t-il présenté?

Lundi 22 Février 2010 à 17:01 | Lu 27003 fois I 368 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Un élu UMP accuse Ali Soumaré, tête de liste PS dans le Val d'Oise d'être un "délinquant multi-récidiviste". Le magistrat-blogueur Philippe Bilger estime que si ces accusations sont vraies, la vraie question n'est pas de savoir comment l'affaire est sortie, mais pourquoi le parti socialiste présente ce jeune homme aux élections.


Il faudrait que ce billet soit chanté avec la musique de Simon et Garfunkel. Pourtant, la gaîté ne sera pas sa tonalité dominante.

Avant d'en venir à Ali Soumaré tête de liste socialiste pour les régionales dans le Val d'Oise, puisqu'il s'agit de lui, une autre face superbe et discrète de notre société qui offre- c'est une banalité- le pire et le meilleur, le paroxysme d'une moralisation qui pour le moins se trompe de cible mais aussi des comportements qui font honneur à l'humain.

La Dépêche du Midi nous apprend qu'un petit enfant de quatre-cinq ans tombé dans l'eau avec son vélo était en train de se noyer quand un jeune homme l'a secouru. Un témoin l'a vu jeter ses écouteurs, son téléphone et ses lunettes puis plonger. L'enfant sauf, ce héros du quotidien s'est éclipsé sans préciser son identité mais seulement qu'il était polonais. Cette scène s'est déroulée le 18 février vers 15 heures.

Polémique politique

C'est une autre page qui s'ouvre avec Ali Soumaré. Axel Poniatowski, chef de file de l'UMP pour le Val d'Oise, le maire UMP de Franconville Francis Delattre, qui s'en était déjà pris sans finesse à Ali Soumaré, et Sébastien Meurant, maire de Saint-Leu-La-Forêt  l'ont gravement attaqué en le qualifiant de "délinquant multirécidiviste chevronné".

Immédiatement s'est mise en branle la double mécanique classique. D'une part la polémique politique avec les inévitables accusations, d'autre part l'émoi médiatique avec les soupçons prévisibles. En effet, à les supposer exactes, les informations diffusées sur Ali Soumaré par l'UMP n'avaient pu être obtenues qu'à la suite d'une complaisance policière ou judiciaire coupable. Ce point était acquis et d'ailleurs il n'a pas semblé être véritablement contesté par ceux qui avaient bénéficié de ce processus choquant.

Les réactions du parti socialiste ont été celles qu'on attendait, un tantinet gênées mais seulement ciblées sur la manière dont l'UMP de ce département avait pu recueillir ces données et sur le scandale que représentait, selon lui, leur exploitation au cours de cette campagne des régionales.

L'excellent Benoît Hamon jugeait l'affaire "insupportable", ne faisant pas dans la nuance en accusant l'UMP de prendre les jeunes des banlieues "pour des délinquants ou des footballeurs". Jean-Paul Huchon adoptait le même registre en s'interrogeant sur les méthodes de l'adversaire qui avait osé une manoeuvre relevant "d'une campagne de caniveau" et insinuant "qu'on sait à qui cela profite".  Ali Soumaré, quant à lui, annonçait son intention de porter plainte pour diffamation.

Le scandale cachée

Pour l'ensemble des médias, le scandale, le seul, était là : dans cette instrumentalisation, par l'UMP, de renseignements qui auraient dû demeurer secrets et cette dégradation de la vie publique. Par exemple, Claude Askolovitch, dans le Journal du Dimanche, sous le titre: Pyromanes, s'indignait sur ce registre.

Je lisais, j'entendais, je regardais mais les uniques obsessions étaient celles que je viens de relater : ce qu'a fait l'UMP à l'égard d'Ali Soumaré n'est pas bien, comment cela a-t-il pu se réaliser ? On commence même à imaginer des complicités parce qu'un candidat UMP en Seine Saint-Denis a été un syndicaliste policier important. Bref, on s'occupe de tout sauf de l'essentiel. Plutôt, on se montre incapable d'embrasser deux scandales à la fois, le premier réel mais infiniment moins préoccupant pour la démocratie que le second.

Le second ? Qui s'est demandé une seconde si Ali Soumaré avait ou non un passé judiciaire ? Qui s'est, si la réponse était affirmative, questionné sur cette République capable d'envoyer au combat électoral, par l'entremise de l'un des partis qui la structurent, un jeune homme déjà condamné, peut-être à plusieurs reprises ? "Campagne de caniveau" certes mais quid du caniveau ? La nausée évidemment mais par quoi exactement est-elle suscitée ?

Délitement de la morale publique

Le coeur du débat est là, bien plus que dans les modalités sujettes à caution du recueil de l'information. Si Ali Soumaré, en effet, est déjà passé sous les fourches caudines de la justice, le proposer comme candidat aux citoyens sur une liste - alors qu'on avait le choix de ne pas le faire- constitue une dérive qui manifeste en profondeur un délitement de la morale publique, de l'exigence civique.

Condamné, il a pu purger sa ou ses peines et il fallait tout faire pour favoriser sa réinsertion. Mais celle-ci devait-elle passer par un recyclage sur la liste PS des régionales ? N'y a-t-il pas d'autres moyens pour faciliter le retour à la norme ? Notre vivier militant est-il si pauvre que nos partis soient contraints, pour leur cause, de ne pas faire "la fine bouche" ? La démocratisation, serait-ce une tendance à ne plus offrir des modèles mais des repoussoirs ?

L'éthique demeure un impératif en dépit des multiples transgressions ici ou là qui donnent bonne conscience à ceux qui n'ont qu'une envie : la relativiser. La pureté est peut-être dangereuse mais surtout elle est épuisante à assumer, je le conçois. Mais pourquoi alors venir dans le champ public ? Au nom de quoi ?

Et Soumaré se retirait ?

Frédéric Lefebvre, déclarant que "ces documents très précis" sur Ali Soumaré se trouvaient sur Internet, a souligné sur RTL cette évidence qu'il n'était pas indécent de s'intéresser au passé d'un candidat et Valérie Pécresse a fait preuve d'une mesure rare en soulignant seulement que "si les condamnations judiciaires sont vraies, c'est au PS de prendre sa responsabilité pour ces faits".

Comme ce pourrait l'être demain, pour un autre parti, si une telle situation se reproduisait. Il y a des scandales à double détente. On fonce indignation au vent, tête baissée dans le premier pendant que le second s'étale ostensible et provocant. Il est vrai que la démocratie n'est que l'enjeu de ce dernier ! Rien que cela. L'électeur n'a pas à trancher les questions de morale quand elles peuvent être résolues avant.

Et si Ali Soumaré- si ce passé judiciaire est bien le sien- se retirait avec une élégance plus estimable que l'aval du code électoral ? Il deviendrait à sa manière, autrement que comme notre jeune héros polonais, une référence pour temps républicains troublés.









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