Ce 10 novembre 1630 au matin, Richelieu ressasse l'incident survenu la veille: M. le Frère du roi, Gaston d'Orléans, ne l'a pas salué. Cela peut paraître futile, mais, à l'époque, l'Etat, le pouvoir est incarné, et le moindre geste est interprété comme un signe de disgrâce. Le roi lui garde-t-il sa faveur? Or, il apprend que Louis XIII s'est rendu ce matin auprès de la reine, dans le palais du Luxembourg, qui se trouve juste à côté du sien. N'y tenant plus, il s'y précipite, arrive devant l'entrée de la chambre de la reine et trouve porte close. Marie de Médicis, la reine mère, parle à son fils. Richelieu est convaincu que c'est de lui que l'on parle et que la reine demande sa tête. H cherche quelqu'un qui pourrait lui ouvrir une porte, quelqu'un de l'entourage de la reine qu'il aurait connu à l'époque où il était son principal agent.
Car Richelieu, il faut s'en souvenir, a bâti sa carrière en célébrant d'abord les mérites de Concino Concini, le favori de Marie de Médicis, alors régente. Ce Concini haï de tous, qui pressurait fiscalement les Français et qui fut assassiné sur ordre de Louis XIII. Passant au service de Marie, il s'est fait le négociateur des accords qui rétablissent, en 1621, la paix entre la reine mère et son fils. Quand Richelieu entre au Conseil en 1624, c'est parce que la reine l'a exigé, quasi en gage de sa réconciliation avec le roi.
Mais le cardinal a changé de stratégie et de protecteur, passant dans la dépendance directe du roi. Si bien que la reine s'est sentie trahie et réclame la tête du ministre. Elle a profité du fait que, quelques semaines auparavant, Louis XIII gravement malade a eu besoin du réconfort de ses proches. Auprès de Gaston, son frère, et de Marie, sa mère, Louis XIII a trouvé ce réconfort et, en échange de gestes d'amitié, d'amour maternel, si rares, la reine espère obtenir le renvoi du ministre. Richelieu en est conscient. Par chance, une servante de sa connaissance passe, lui indique une voie détournée par la chapelle attenante à la chambre de la reine et, sans doute moyennant finance, lui ouvre la porte.
Grâce à lui, un peu plus d'un siècle après avoir été assiégé par les protestants allemands dans Rome, le Vatican deviendrait une puissance diplomatique et militaire unique. En cette période où les prémices de l'italianité sont perceptibles, avec le développement d'académies aussi prestigieuses que celle des Lincei, la papauté catalyse les énergies et pousse précocement à une fédération sous l'autorité du souverain pontife. Richelieu a su amplifier l'action des intellectuels en devenant un des «lynx». Adieu, Académie française, qui ne sera jamais créée! Les Mémoires théologicopolitiques du Cardinal, rédigés pour servir à l'édification de l'administration papale, sont restés un modèle du rôle que les intellectuels et la propagande peuvent jouer. C'est à Rome que le premier quotidien italien a été lancé avec l'aide d'un transfuge venu de France: Théophraste Renaudot, lui aussi victime de la cabale de la reine et des campagnes contre les réformés. La Rome de Richelieu utilise l'Eglise comme laboratoire pour la modernité, revenant sur les analyses de Galilée, favorisant les arts et les sciences. Curieusement, alors que le centre de la catholicité s'ouvre à une intense activité culturelle d'où jaillissent bientôt les Lumières, la France devient la terre d'un mélange inédit de dévotion radicale et de régionalisme.
Une telle division ne manque pas de profiter à ses ennemis traditionnels, à commencer par la Grande-Bretagne. Elle prend possession des colonies françaises au Canada et contrecarre les tentatives marchandes de lancement de grandes compagnies commerciales. La France manque définitivement la course à l'outre-mer et Champlain abandonné ne sera pas le pionnier d'une «belle province» québécoise où l'on parlerait... anglais. Mais ce repli forcé sur son pré carré aura aussi permis aux provinces de l'Ouest de connaître un développement industriel et agricole exceptionnel, grâce à leur gouvernement local et surtout grâce à cette possibilité nouvelle de faire du commerce sans déroger qui porte au capitalisme une fraction notable de la rente nobiliaire. Avec cent ans d'avance sur l'Angleterre et la Prusse, c'est un pays déjà moderne qui, sous le règne d'un Orléans, conteste le joug de l'Autriche et de l'Italie.
Quant à Richelieu, quand il meurt en 1643, il laisse une papauté si reconnaissante qu'elle décide de placer son chapeau dans la nef de Saint-Pierre de Rome, tandis que son corps est enterré à Saint-Jean de Latran, presque comme celui d'un pape. On murmure que son seul regret fut de n'avoir pas créé une ville à son nom, qui aurait été, croyait-il, un modèle d'urbanisme moderne.
L'épilogue se laisse aisément deviner. Si Richelieu avait vraiment été disgracié, les Trois Mousquetaires auraient effectivement combattu le cardinal et servi la reine, dans le premier volume de leurs aventures. Richelieu aurait conduit le siège de La Rochelle et cherché à affaiblir l'Angleterre à l'aide de sa précieuse agente Milady de Winter, saisie finalement par le bourreau de Béthune. En revanche, Vingt ans après et le Vicomte de Bragelonne répondraient à des scénarios différents. D'Artagnan, Athos, Portos et Aramis auraient sûrement préféré aller aider le comte Olivares, frappé d'exil en 1643, plutôt que de se rendre au chevet de Charles Ier d'Angleterre. Le masque de fer et l'éventuel frère jumeau de Louis XIV ne seraient pour eux que des chimères. Au lieu de cela, une solide intrigue en terre bretonne pour faire rentrer dans le droit chemin un seigneur rebelle serait le moyen formidable d'illustrer la conversion de d'Artagnan, naguère mousquetaire pour l'honneur de son sang et finalement soldat au service de la loi, seul instrument de reconstruction d'un Etat centralisateur.
Sans l'aide de Saint-Simon...
Brusquement, Richelieu se retrouve face à Louis XIII et à Marie de Médicis. Il interrompt leur conversation. La reine le fixe, avec l'oeil glacial qu'a peint Rubens, dans un tableau aujourd'hui conservé au Prado. Elle refuse de parler. Mais Richelieu insiste. Et, là, l'orage éclate. Marie lui crache au visage des années de rancoeur accumulée; elle tient sa vengeance. Devant ce déferlement, Louis XIII, assez coutumier du fait, recule, s'efface... et prend la fuite. Richelieu, lui, doit rester dans la pièce quelques instants à entendre encore son procès tenu par une reine mère que plus rien ne maîtrise. Pourrait-il répliquer? Non. On ne réplique pas à une reine de France. On ne réplique pas à celle à qui l'on doit le début de sa fortune. Le ferait- il que le roi lui-même le regarderait comme une sorte de bête, comme un être incapable de vraie fidélité. Or, la fidélité à cette époque est la plus haute des qualités. Richelieu essaie de se défendre: il ne veut que le bien du roi, que le bien de la famille royale, que le bien de la reine. Mais c'est peine perdue. La reine a été convaincue par le chancelier de Marillac, par Mlle de Montpensier, par les ennemis de Richelieu et les tenants du parti dévot que le seul moyen de restaurer une bonne politique en France, c'est de chasser le ministre qui sert les protestants. Richelieu sort donc de la pièce. Conscient de sa défaite, il se réfugie dans son palais du petit Luxembourg et prépare ses malles pour prendre la fuite et retourner sur ses terres, à Luçon. «Tout est perdu!» lâchet-il au maréchal de Bassompierre, un de ses fidèles, qu'il croise. Reste à échapper à la vindicte de ses adversaires. Mieux vaut attendre le moment propice pour revenir. Il ne se doute pas que, dans l'entourage du roi, des hommes comme le duc de Saint-Simon, le père du chroniqueur du Grand Siècle, travaillent pour lui.
Imaginons qu'il n'ait pas reçu le message de Saint-Simon l'invitant à venir retrouver le roi à Versailles. Il achèverait le rangement, d'autant plus vite que la nouvelle lui parviendrait des courtisans de la reine fêtant sa disgrâce. Voilà Richelieu transformé en paria, contraint de fuir la France et de chercher, fort de son statut d'homme d'Eglise, un refuge auprès de la papauté. En attendant, c'était une autre politique qui allait s'imposer. Fiers de leur réussite, les amis de la reine et ses vassaux ont commencé à se partager les dépouilles. Le chancelier de Marillac, prévenu tôt du succès de l'opération, est venu en hâte célébrer la victoire de son parti. Il espère devenir le principal ministre et tenir le Conseil du roi. Il pense que désormais son code, le code Michau, qui autorise la noblesse à faire du commerce et du trafic maritime sans perdre son statut, va pouvoir pleinement s'appliquer. Richelieu, qui, après avoir voulu en bloquer l'enregistrement, cherchait à en limiter l'impact, n'est plus là pour l'en empêcher. Marillac compte que la reine discutera avec lui des grands événements avenir. Son frère, le maréchal de Marillac, capitaine des gens d'armes de la reine, ne se tient plus quand la nouvelle lui parvient en Italie, où il se trouve. Son visage, impassible d'ordinaire, s'éclaire d'un sourire de triomphe, tant sa haine de l'homme rouge était grande. Désormais, il pense à Richelieu avec une joie teintée d'une sourde frayeur, car il imagine que, si la partie avait été perdue, sa tête passerait sur le billot à moins qu'il soit enfermé dans une forteresse comme celle de Châteaudun.
Gaston Ier à la place de Louis XIV
A Versailles, le roi s est couche tôt. La chasse a été si captivante, l'après-midi, qu'il en a oublié Richelieu. Avant d'entrer dans les songes, il pense un moment à l'avenir et se souvient du ministre congédié. Il le laissera en paix pour maintenir la pression sur le parti proespagnol et obtenir d'eux la servilité nécessaire. Mais le pays, lui, va entrer en activité. La France qu'il veut dédier à la Vierge Marie va soutenir les royaumes catholiques. Elle fera provisoirement alliance avec l'Espagne et l'Autriche contre les princes protestants. Louis XIII aidera Philippe IV, le frère de sa femme, et surtout Ferdinand II, aux prises avec la rébellion protestante. Ensuite, il pourra étendre son domaine et prendre les terres qui donneront à la France la sécurité dont elle a besoin.
Le retournement politique du roi se traduirait vite dans les faits. Les soldats français épaulent ceux de la Ligue catholique et contribuent largement à l'écrasement des princes protestants allemands. Les troupes du roi de Suède, Gustave Adolphe, entré dans la guerre sans excès d'argent, sont défaites à Lutzen le 15 novembre 1632 grâce à l'action combinée des dragons de Louis XIII et du génie stratégique de Wallenstein. Au cours de la terrible bataille, Gustave Adolphe est tué. Voici l'Allemagne livrée à l'Autriche, qui rompt l'équilibre de la paix d'Augsbourg, laquelle depuis quatre-vingts ans voulait que chaque Etat suive la religion de son souverain. Les princes protestants et leurs troupes trouvent refuge dans les pays voisins qui soutiennent leur religion: les Pays-Bas, le Danemark, la Suède et, plus loin, l'Angleterre. Ils entretiennent une guerre endémique et un désordre qui poussent la France dans des expéditions punitives coûteuses.
En France même, le parti catholique contraint le roi à une radicalisation d'autant plus facile que, les places fortes protestantes ayant été détruites, la minorité ne dispose plus des moyens militaires d'agir. Les révoltes sporadiques sont réprimées dans le sang et les provinces qui s'en rendent responsables frappées de lourds impôts. Surtout, en 1635, Louis XIII révoque l'édit de Nantes, contraignant à l'exil ou à la conversion les réformés. Le chancelier de Marillac, ardent partisan de la répression des soulèvements, tombe en disgrâce quand il proteste contre cette décision dont il mesure le caractère négatif sur le commerce et l'industrie.
Le règlement de la question protestante a laissé pendant le rôle dévolu à la haute aristocratie. Sollicités pour mener la répression, les gouverneurs des grandes provinces et les familles princières ont tenté d'accroître leur autonomie et cherchent toutes à rogner la puissance du pouvoir. Louis XIII ruine sa santé en se lançant dans des tours de France afin de manifester universellement sa majesté. Au cours de son voyage à Saintes, en pleine agitation paysanne, en 1636, il s'effondre en laissant la France sans héritier. Son frère accède alors au trône. Louis XTV ne sera pas, lui qui en vérité devait naître deux ans plus tard. Le nouveau roi Gaston Ier, ancien prince d'Orléans, est une tête frivole qui veut s'essayer à la profondeur, en suivant les conseils de sa mère. Marie de Médicis exulte, enfin elle tient véritablement le pouvoir. Elle veut renforcer l'ancrage catholique du royaume. Mais un tel projet suppose le soutien du pape.
Or, Richelieu à Rome n'est pas resté inactif. Il a rejoint l'équipe d'Urbain VIII, après avoir fait acte de contrition et décidé de placer ses puissants réseaux de renseignements au service de Sa Sainteté. Le père Joseph, l'éminence grise, continue donc son oeuvre, mais pour renforcer la puissance pontificale. Le projet de Richelieu suppose l'affermissement de la confession catholique par la reconquête des territoires perdus de la mission chrétienne en Europe, et en poursuivant l'oeuvre de conversion outremer. Mais il veut aussi réduire la superbe des empereurs et des rois dont l'étoile désormais trop haute risque de ternir l'influence du pape. Dans cette optique et sous le regard amusé d'Urbain VIII, Richelieu saisit l'occasion de semer des embûches à ceux qui jadis l'avaient chassé.
Adieu, Académie française!