Pas question de libérer Barabbas. Certes, depuis bientôt un siècle qu'ils administraient la province de Judée, les gouverneurs romains avaient coutume de relâcher un prisonnier, la veille de la pâque des juifs. Prétexte commode pour rappeler que le représentant de l'empereur détenait seul le pouvoir de vie et de mort, doublé d'une finesse démagogique puisqu'en général il exauçait le voeu du peuple. Précaution utile à l'égard de gens prompts à secouer le joug romain, comme quinze ans auparavant lors du passage des légions de Germanicus en Syrie. Mais élargir Barabbas, c'était faire la publicité des voleurs, des pillards de caravanes, de tous ceux qui payaient mal ou pas du tout l'impôt dû à Rome et auquel le gouverneur émargeait.
D'autant que Ponce Pilate disposait d'un client idéal, ce Jésus le Nazaréen, entré à Jérusalem en marchant sur les manteaux de la foule et sous les ovations, à en croire un de ses partisans, Marc. Lui, au moins, exhortait ses coreligionnaires à «rendre à César ce qui est à César». Certes, Caïphe, le grand prêtre, l'accusait de blasphème contre le temple de Salomon et de s'être fait proclamer le messie qu'attendent les juifs. Mais, pour un Romain tel que Ponce Pilate, habitué à convoquer Esculape l'Egyptien quand il était malade, à sacrifier aussi bien à Isis qu'à Junon avant une naissance, c'était là une querelle de préséance et, sans doute, d'intérêt, qu'un rappel à la paix romaine saurait, avec quelques deniers trébuchants, apaiser.
A sa stupéfaction, rien ne se passa comme prévu. Lorsqu'il demanda: «Lequel voulez-vous que je vous relâche?», ils répondirent: «Barabbas.» Il eut beau argumenter: «Quel mal Jésus a-t-il donc fait?» A chaque fois, la foule exigeait la crucifixion du prisonnier. L'impasse préoccupait d'autant plus Pilate qu'au début de son audience une estafette lui avait transmis un message de sa femme ainsi libellé: «Ne te mêle point de l'affaire de ce juste; car aujourd'hui j'ai été très affectée dans un songe à cause de lui.» Aucun Romain ne se serait risqué à ignorer ces messages directs des dieux; seul cet inconscient de Jules César s'y était essayé la veille des ides de mars et on avait vu le résultat. Surtout, libérer Barabbas, c'était prendre le risque de déplaire à un personnage influent jusqu'à Rome, le préfet de l'annone, l'homme qui assurait l'approvisionnement en blé et le principal accusateur de Barabbas. Tant que les greniers étaient pleins, la plèbe murmurait mais n'agissait pas; crucifier ce Jésus au risque d'une émeute frumentaire et d'un rapport rédigé contre lui par le préfet de l'annone, non merci.
Comme la foule s'impatientait, Pilate eut alors une inspiration: «Relâchez cet homme; les coups et les crachats qu'il a reçus sont un châtiment suffisant. Qu'il soit reconduit sous escorte jusqu'en Galilée et qu'il y fasse là-bas ce qu'il lui plaira, sans jamais reparaître ici.»
Satisfaire l'Etat
Caïphe eut beau déchirer ses vêtements, la populace cessa vite de gronder après quelques moulinets de glaive. Quant à Pilate, après avoir rassuré son épouse, il prit soin de faire procéder, au nom de l'empereur Tibère, à une sparsio: on jeta des pièces à la foule. Il y eut quelques dizaines de blessés et beaucoup plus de satisfaits qui avaient même oublié le prétexte de cette soudaine générosité romaine.
De retour à Nazareth, Jésus aurait sans doute repris ses voyages prosélytiques. Matthieu l'évangéliste notait déjà avant son arrestation qu'il avait prêché à Tyr et à Sidon (aujourd'hui Saïda), sur les côtes de l'actuel Liban. De surcroît, sa réputation d'exorciste et de guérisseur aurait continué d'attirer les gens. Il n'aurait même pas eu à empêcher la concurrence. Marc raconte ainsi la perplexité des disciples après qu'à Carphanaüm Jésus eut soigné un enfant épileptique - alors qu'eux-mêmes s'y étaient exercés en vain - puis ignoré les rodomontades d'un rival en démonologie que ses compagnons allaient rosser parce qu'il refusait de croire: «Ne l'en empêchez pas, car il n'est personne qui puisse faire un miracle en invoquant mon nom et sitôt après parler mal de moi.» Au contraire, la répétition de ces épisodes lui aurait assuré sa publicité, car «qui n'est pas contre nous est pour nous».
A cela se serait ajoutée la ferveur de certains juifs, au moins aussi nombreux que ceux qui continueraient de le tenir pour un dangereux agitateur, voyant en Jésus la réincarnation du prophète Elie et le prélude à la fin des temps. Entre ces derniers, les adeptes de Mithra en Syrie, ceux d'Osiris en Egypte, voire de Zoroastre en Perse, l'Orient ne manquait pas de fidèles sacrifiant à des cultes qu'on disait sotériologiques parce qu'ils étaient censés sauver l'individu de l'angoissante question de sa fin dernière et de ses suites. Sans crucifixion, c'est-à-dire sans la dimension eschatologique que donne au chrétien la certitude d'avoir une chance d'être racheté au jour du Jugement dernier, Jésus et ses adeptes seraient entrés dans la compétition de ces religions à mystères dont la vogue touchait alors jusqu'à Rome.
Et c'était là le danger. Gracié par l'autorité romaine, Jésus aurait bénéficié d'une protection tacite, à moins qu'un empereur se fût avisé de vouloir sacraliser sa personne et la dynastie qui devait lui survivre. Or, c'est précisément ce qu'entreprit le successeur de Tibère, Caligula, à partir de 38, en commençant par faire diviniser sa soeur, à peine celle-ci morte. Celui-ci avait senti qu'il fallait à la fois réformer la politique impériale en privilégiant l'alignement sur les goûts de la plèbe plutôt que du Sénat (moyen de la tenir en laisse par du pain, des sports et des spectacles) et moderniser des dieux qui, comme le Jupiter du Capitule, n'étaient plus utiles, ni socialement, ni politiquement. Or, seules les religions venues d'Orient pouvaient désormais satisfaire les besoins du citoyen et surtout de l'Etat. Six ans après sa grâce, Jésus se serait ainsi trouvé sous la menace d'une concurrence en reconnaissance d'amour paternel: le père de la patrie contre celui qui est aux deux. C'est pourquoi les chrétiens contribuèrent à répandre la rumeur d'un Caligula fou. Qu'on en juge: les disciples, comme les Romains de la république, se donnaient l'accolade entre gens égaux; en 39, Caligula exigea qu'on baisât le pied qu'il vous tendait: l'empereur n'était plus le premier entre les gens égaux, mais recevait des hommages rendus à un dieu. De là à imaginer qu'il veuille transformer la statue de Jupiter Capitolin en y mettant sa propre image, il n'y avait qu'un pas. A l'hiver 39-40, la crise religieuse avait cristallisé et les juifs en étaient les déclencheurs autant que les victimes.
Victime de la reprise en main...
A Alexandrie en effet, un autel consacré à l'empereur avait été détruit par des juifs, suite à un imbroglio commercial avec leurs concurrents grecs. Rien n'interdit de conjecturer que des partisans de Jésus auraient voulu faire d'une pierre deux coups: abattre une idole païenne et, en bons juifs, manifester leur hostilité contre un projet de religion impériale inacceptable pour eux. Rappelons qu'ils étaient déjà les seuls à refuser de prêter serment au nom de l'empereur. L'épisode de l'autel offrait pourtant un prétexte que Caligula ne manqua pas de saisir: il ordonna qu'on installe sa statue géante à l'intérieur du temple de Salomon, à Jérusalem. En clair, blasphème suprême contre les juifs, mais aussi avertissement à toutes les sectes religieuses: l'empereur vient quand (et où) il veut Jésus aurait évidemment protesté... et se serait attiré ce commentaire de Caligula sur les juifs «plus malheureux et sots que pervers puisqu'ils ne croyaient pas qu'il avait hérité la nature d'un dieu». Au mieux, il aurait été traité comme le philosophe Philon, venu d'Alexandrie plaider la cause des siens jusqu'à Rome: après des semaines d'antichambre, il se serait vu infliger une conversation-promenade avec l'empereur, aussi loufoque que celle rapportée pour Philon par l'historien Dion Cassius et qui ressemble à un sketch de Chevallier et Laspalès. Plus vraisemblablement, Jésus aurait compté parmi les victimes de la reprise en main conduite sur place par les troupes du gouverneur Petronius.
Admettons donc pour notre propos que, bien aidé par l'assassinat de Caligula fin 40 à la veille de son départ pour l'Orient (on disait alors à Rome «pour se faire Egyptien», c'est-à-dire comme un souverain divinisé; beau prétexte pour un hypothétique complot des vieux Romains républicains, ou des juifs inquiets de voir débarquer un tel concurrent...), Jésus ait survécu. Alors, il se serait trouvé devant une perspective prometteuse. Car, depuis sept ans désormais et avec ou sans crucifixion et pentecôte, la stratégie de conversion des païens par la parole et les guérisons aurait mécaniquement permis de grossir les troupes. Même si la structure égalitaire de départ, autour des 12 premiers disciples, aurait été modifiée pour tenir compte de cet afflux, ce qui aurait sans doute précipité une hiérarchisation des responsabilités et des tâches, difficile à faire admettre à un leader refusant la violence et les rapports de force.
La conclusion est facile à imaginer: les «hérésies» auraient débuté avec un siècle d'avance. Et, pour le coup, vu les transformations orales subies par la parole de Jésus et l'habitude des communautés de faire écrire leurs textes particuliers, Irénée, l'évêque de Lyon vers 200, célèbre pour les cinq tomes de sa Réfutation de la fausse gnose, aurait dû doubler la dose. Sauf que personne n'aurait parlé d'hérésies, mais de controverses talmudiques entre les «petits-enfants de Jésus», tous ces arianistes, nestoriens, monophysites ou donatiens capables de s'étriper sur le rapport précis entre la parole du maître et celle de Dieu, comme leurs ancêtres au temps d'Elie...
Ils seraient juste allés un peu plus loin que la diaspora des temps héroïques. En Ethiopie, en Arménie, jusqu'à la vallée de l'Indus puis en Irlande et, plus tard, en Chine. Là où se repèrent aujourd'hui les traces des premiers chrétiens. Et l'histoire de Jésus aurait commencé à se fondre dans une tradition à la fois mythique et religieuse. Beaucoup aurait évidemment dépendu de la date et des conditions de sa mort. Imaginons qu'il ait fini ses jours vers l'an 90, en ermite du désert, à la manière d'Antoine ou de Jérôme. Alors, la gnose aurait été non seulement multipliée, mais concurrentielle: ce même Irénée, formé par Polycarpe de Smyrne - un élève de l'apôtre Jean -, aurait été dans la même position que les historiens qui aujourd'hui racontent la Première Guerre mondiale. Il aurait sans doute écrit une sorte d'évangile critique, prenant en partie le contre-pied de celui de Jean.
...de Rome
La suite aurait découlé d'une vulgaire question d'offre et de demande: parmi ces boutiques religieuses, laquelle aurait proposé les perspectives d'outre-tombe les plus intéressantes et surtout les plus durables? Car en cette matière la mode ne compte pas: au milieu du IVe siècle, note le patriarche Jérôme, tout le monde ou presque se réveillait arianiste; cinq cents ans plus tard, on n'en trouvait plus qu'au fin fond des Carpates. Compte tenu des caractéristiques observées à l'époque, trois raisons militent pour un avantage comparatif décisif de Jésus et des siens. A commencer par la chaîne de commandement, réduite à 12 personnes (en dehors de Jésus) mais à l'effet multiplié par la prédication de ces 12, un «commando» si l'on veut. Les recrues connaissaient forcément au moins un des apôtres et cela pendant de longues années. Ensuite, le fait que Jésus eût échappé à la crucifixion ne l'aurait nullement empêché de se prétendre le Messie, donc de conserver le même discours salvateur, à l'origine de sa popularité.
Enfin, les sermons de Jésus l'auraient fait assimiler à la longue lignée des prophètes et des missionnaires juifs de la diaspora qui annonçaient, depuis des siècles, le temps de la réconciliation entre tous les fils d'Abraham.
Dans ces conditions, le principal obstacle aurait une nouvelle fois été Rome: sans Jésus en clef de voûte d'un système politico-religieux, à quoi bon se convertir au judaïsme pour un empereur comme Constantin? Face à la menace venue d'Asie, il avait besoin d'une double structure pyramidale enserrant son peuple jusque dans sa manière de prier, ce que l'on a appelé le césaro-papisme. Quelles qu'eussent été la popularité et l'audience des héritiers de Jésus, elles n'auraient en rien justifié une conversion généralisée. Tout au plus Constantin aurait-il sans doute ouvert une synagogue à Rome puisque le judaïsme aurait été, depuis trois siècles, la religion conquérante en Méditerranée. Quant à Byzance, elle n'aurait jamais existé. Et pas d'avantage les croisades. On devrait toujours écouter sa femme...