Comment avait-il pu commettre une pareille erreur? Confier à ce lambin de Bernadotte la mission de contenir au sud les Austro-Russes. Napoléon lui avait ordonné de ramener à marche forcée les troupes du 3e corps depuis Vienne et de verrouiller la position de Telnitz. Et voilà qu'une estafette l'informait que l'ineffable «Belle Jambe», surnom gagné dans les guinguettes républicaines et pas à la tête de ses cuirassiers, venait de bivouaquer à l'abbaye de Raigern, à 6 km de Telnitz. Pis, il n'y avait autour de lui que quelques centaines de soldats harassés et transis, le reste s'égrappant le long de la route vers Vienne. Pendant ce temps, le général Legrand, assailli à un contre dix, retraitait en profitant du brouillard pour sauver une poignée d'hommes.
De son côté, Bernadotte était aussi en plein brouillard, mais tactique celui-là. Il était en retard, inquiet de la prévisible fureur impériale et surtout contrarié d'être cantonné à une tâche qu'il jugeait subalterne. D'où son erreur, par paresse et frustration, d'adopter la défense en ligne. Certes, les Français étaient en infériorité numérique, affaiblis par une longue marche, mal nourris, mais en installant ses bataillons en redoutes statiques, il pensait gagner les trois heures nécessaires au succès de la manoeuvre impériale.
Mais pas plus le 48e que le IIIe de ligne ne parviennent à disloquer l'avance des colonnes russes: on se bat au corps à corps dans Telnitz et Sokolnitz; Lochet et ses hommes défendent chaque maison. En vain: à 9 heures du matin, quand le brouillard se dissipe enfin, les fumées qui accompagnent la poussée des Russes vers ses arrières sont autant de signaux de mauvais augure pour Bonaparte.
Fausse manoeuvre
Décidément, Bernadotte était incapable que redoutait Napoléon
En 1809, il le congédiera du champ de bataille de Wagram pour ce motif.
: il lui avait conseillé d'«économiser [ses] forces», c'est-à-dire de hiérarchiser les objectifs et de porter à l'ennemi des coups choisis afin de désorganiser ses mouvements et de l'obliger à reculer pour reformer ses colonnes. Au lien de quoi, la fausse manoeuvre de Bernadotte obligeait Napoléon à changer ses plans: plus question d'envelopper l'adversaire, il fallait livrer une bataille ligne contre ligne à un contre quatre. Pour comble de malchance, Bagration et la garde russe s'étaient regroupés sur le plateau de Pratzen. L'empereur, l'oeil rivé à sa lunette, observe d'interminables minutes le champ de bataille; Soult, Lannes, Murât, Oudinot, le pressent de lancer l'assaut. A vrai dire, entre les lambeaux du brouillard, les nuages de la canonnade, les feux de ligne et la crasse qui empêche de distinguer la couleur des uniformes, Napoléon n'y voit goutte. Lui qui a toujours compté sur la justesse de son coup d'oeil pour décider au bon moment de la stratégie idéale ne saisit plus l'intelligence de la bataille qui se joue.
Napoléon se tourne enfin vers Soult: «Combien de temps vous faut-il pour couronner ce sommet? - Dix minutes», répond l'officier. Les Français s'élancent, mais, à la surprise de l'Empereur qui avait pourtant expliqué la manoeuvre cinq jours plus tôt à ses généraux, au lieu de monter sur une ligne, le reste des régiments suivant en colonne, ils grimpent en file indienne, à l'aveuglette, infanterie légère et artillerie en tête. On se croirait à Valmy. Mais ce remake de la furia francese supposait effet de surprise et rapidité conjugués, faute de quoi les soldats étaient exposés à une contre-attaque de flanc.
Quarante jours après Trafalgar
Le vieux Koutouzov n est pas long à saisir l'aubaine. Muré depuis trois jours dans une torpeur silencieuse que l'état-major attribuait à l'âge et à la vodka, le général russe expédie un bataillon bloquer le village de Pratzen et, presque un crime de lèse- majesté dans cette armée où un titre de noblesse compte davantage qu'un grade, il ordonne au grand-duc Constantin, le frère du tsar, de soulager la 4e armée. Le garde russe balaie le 4e de ligne et le 24e léger, permettant aux batteries de Semenovski de foudroyer les colonnes parties à l'assaut du plateau. Lancer la garde impériale? Impossible, elle serait prise en étau par la remontée des Austro-Russes qui avaient débordé Bernadotte. L'essentiel est d'échapper à la poursuite des «géants d'Alexandre». En ce 2 décembre 1805, voilà Napoléon général d'une Grande Armée errant à plus de 1000 km de Paris et songeant d'abord à sauver sa peau.
Quarante jours après le désastre de Trafalgar, ce second revers aurait sans doute sonné le glas de l'Empire, mais pas de son chef. Pour les peuples européens, en effet, la prévisible fin des hostilités aurait annoncé le retour à un âge d'or à peine savouré quatre ans auparavant: la chance d'une paix durable - et pourquoi pas «perpétuelle», pour ceux qui avaient lu les projets de Kant. En 1801, quatre traités successifs
Il s'agit des paix de Lunéville, le 9 février, avec l'Autriche; d'Aranjuez, le 21 mars, avec l'Espagne; de Florence, le 28 mars, avec le royaume de Naples et d'Amiens, le 25 mars 1802, avec l'Angleterre.
avaient semblé clore une décennie de guerres continues. Or, Bonaparte avait été le chef d'orchestre de ce grand jeu diplomatique et les dividendes de ce succès étaient si considérables qu'on imagine mal l'opinion française se détourner de son «pacificateur», surtout après deux défaites, et l'opinion européenne ne pas se contenter de voir le «torrent révolutionnaire» français enfin endigué, sans même songer à l'assécher. Tabler sur la chute de Napoléon, ce serait surtout négliger les prodigieuses ressources de son esprit, capable de créer de toute situation des rapports inaperçus, de croire qu'à force de vaincre les obstacles il les surmonterait toujours.
Au reste, il lui aurait suffi d'exhumer le programme rédigé par l'un de ses soutiens lors du coup d'Etat de brumaire: dans un article de la Décade philosophique du 1er novembre 1799, Daunou avait démontré combien il avait été suicidaire pour la République de fixer des limites constitutionnelles à la grande nation, ce qui avait tétanisé les partisans du statu quo européen, Russie et Autriche en tête. Daunou suggérait de procéder à quelques rectifications de frontière en Wallonie et en Sarre, ce qui assurait à la France le contrôle de sa frontière rhénane, obsession nationale depuis Richelieu, sans chambouler l'ordre international.
En réendossant les habits et les idées de premier consul, Napoléon aurait ainsi fait d'une pierre trois coups. Ce règlement rapide aurait écarté la nécessité d'une Restauration, perspective honnie à cette époque des Français et solution sans avantage diplomatique pour les vainqueurs d'Austerlitz, tout comme le danger (vu d'Europe) d'une revanche révolutionnaire. Le rêve expansionniste impérial évanoui, la France bourgeoise aurait profité de sa révolution. En second lieu, contraint de traiter avec Vienne et Saint-Pétersbourg seuls, Napoléon aurait paradoxalement atteint son ambition majeure: mettre le Royaume-Uni hors jeu de l'Europe. Ame de la remise en ordre, le tsar Alexandre Ier n'aurait eu aucun gage à donner à Pitt; du coup, la Sainte- Alliance antirévolutionnaire concoctée par le Premier ministre anglais huit mois auparavant serait devenue caduque. Plus question de corseter la France entre des Pays-Bas agrandis jusqu'à Dunkerque, un Piémont grossi jusqu'à la Côte d'Azur et une Prusse établie sur le Rhin. Au contraire, à quelques semaines de sa mort, Pitt aurait vu se concrétiser le cauchemar des Anglais: les Français maîtres d'Anvers, «ce pistolet pointé sur le coeur de l'Angleterre».
La défaite d'Austerlitz aurait enfin validé la stratégie diplomatique de Talleyrand. Selon le principe du billard où l'important est de jouer toujours deux boules contre une, ce qui permet un effet de bascule opportuniste (le «renversement des alliances»), Talleyrand aurait proposé à l'empereur d'Autriche de renouer la fameuse alliance de 1756 conclue du temps de Choiseul. Il aurait d'autant plus volontiers offert des Etats tampons sur le Danube inférieur, en Bavière ou en Italie, que cela aurait opposé les intérêts des Habsbourg à ceux des Romanov et des Hohenzollern. Quant à la Russie, Talleyrand aurait soutenu ses prétentions d'une fédération slave construite sur les ruines de l'Empire ottoman avec Constantinople pour capitale et Malte pour tête de pont en Méditerranée, perspective intolérable aux Britanniques comme aux Autrichiens. Superbe manoeuvre probablement soutenue par Czartoryski, ministre russe des Affaires étrangères, obnubilé par le panslavisme et l'expansion orientale de son pays, ainsi que par son homologue autrichien Cobenzl, favorable à la paix pour sauver ce qui restait de Saint Empire romain germanique.
On a gardé le meilleur pour la fin: ces diverses dispositions auraient assuré, sans doute pour un bon siècle, le démembrement et l'encerclement de l'Allemagne, soit les deux principes fondateurs de la stratégie continentale française. Resté en dehors de la troisième coalition parce qu'il avait été impressionné par les menaces diffusées contre son royaume dans les Bulletins de la Grande Armée, Frédéric- Guillaume de Prusse n'aurait pas plus joué les médiateurs que profité de la défaite française pour augmenter ses possessions. Au contraire, si Czartoryski avait mis en place son «empire slave», la Russie aurait exigé de la Prusse les territoires que celle-ci contrôlait en Pologne. Au lieu de se forger un destin unificateur, la Prusse du XIXe siècle aurait dû lutter à nouveau pour sa survie, coincée qu'elle eût été entre les ogres russe et autrichien.
Déjà l'exception française
Quant à l'Allemagne centrale et méridionale, rien ne se serait opposé à la mise en application du fameux recès de février 1803, le nouveau statut des Etats germaniques imposé à la Diète par Bonaparte, avec le soutien de la Russie! Sur les dépouilles des principautés ecclésiastiques et des villes libres (il n'en restait que 6 sur 51), les Etats protestants auraient servi de tampons avec l'Autriche catholique et ceux du Sud, indépendamment de leur religion, seraient entrés dans la clientèle de la France. Ce morcellement, garanti par la paralysie institutionnelle résultant du recès, couplé à l'encerclement conjoint par la France, l'Autriche et la Russie, aurait vitrifié la menace allemande. Alors, Bonaparte aurait pu légitimement revendiquer la concrétisation de cette vieille lune: l'exception française. Non pas, comme on le croit à tort, la prétention à la différence ou à la particularité, réflexe commun aux nations. Mais la manifestation tangible d'un sentiment de supériorité, nourri d'un rêve de prééminence né à l'âge louis-quatorzien, obscurci en 1763 par la catastrophe de la guerre de Sept Ans, puis rebronzé au feu de la Révolution française et de l'épopée napoléonienne. Or ce mythe fonctionne aussi bien porté par la puissance que comme consolation à la grandeur évanouie. Et nul mieux que Napoléon n'a su l'utiliser dans ses deux acceptions, transmuant la France en un royaume béni dont la grandeur et la réputation échappent même aux désastres. Nul doute donc qu'il aurait eu le génie d'une de ses proclamations écrites dans l'urgence d'une course contre la montre alors que le pays aurait vacillé après la défaite. Exaltant, sans doute avec le même succès qu'au printemps 1815 lors du vol de l'Aigle, le corps glorieux de la France des rois et de la Révolution, il aurait convaincu compatriotes et adversaires que son pays disposait de cette capacité unique à comprendre où se situait le destin d'une Europe, forcément française. En un sens, le vaincu d'Austerlitz aurait dit, un siècle et demi avant un autre général: «Je vous ai compris.»