Marianne2

Si Jeanne d'Arc était morte à Orléans

Rédigé par FABRICE D'ALMEIDA le Samedi 12 Juillet 2008


Le 8 mai 1429, Orléans assiégé tente d'attaquer la principale bastille anglaise qui empêche son ravitaillement. La prise de la gigantesque construction qui fait face à la ville est si vitale que le roi de France a envoyé des renforts commandés par Jeanne d'Arc et Dunois. La veille, ils ont remporté un grand succès. Mais un nouvel effort est nécessaire.

L'assaut est lancé depuis peu quand Jeanne d'Arc, s'approchant du théâtre du combat, ressent une violente douleur à la poitrine. Une flèche tirée depuis le fort anglais l'a transpercée. Le sang coule en abondance de la plaie. Ses proches la recueillent alors qu'elle tombe à la renverse. Pâle, plus qu'à l'habitude, la jeune femme veut les rassurer, mais nul son ne sort de sa bouche, déjà encombrée, tant l'hémorragie est soudaine. Elle se souvient que le Christ a saigné sur la croix. Le médecin appelé à la hâte voit avec terreur l'héroïne qu'il pensait immortelle écrasée sur le sol. Il fait de son mieux pour ôter le trait et placer des tissus huilés afin d'empêcher les plaies de saigner. Il incline la tête car il espère éviter un étouffement. A cet instant, un Gascon qui a ramassé l'étendard resté à terre s'approche. Jeanne veut lui dire d'avancer, de poursuivre l'attaque et qu'aussitôt que sa bannière touchera le rempart, la victoire sera donnée à la France. Mais le souffle lui manque. Une larme coule de ses yeux avant qu'elle ne s'éteigne. Ainsi commence un autre parcours de l'histoire de France, car le décès prématuré change la physionomie de l'époque en un instant.













Des allures de débandade
Demeuré indécis, en effet, le Gascon comprend le drame qui vient d'advenir et, soudain, se met à courir en hurlant que tout est perdu, que la bonne Pucelle n'est plus. Les combattants français sont pourtant proches de la victoire. Encore un effort et ils prendraient le chemin extérieur de cette satanée bastille, où s'est retranché le gros des troupes anglaises, qui mène le siège de la ville d'Orléans. Victor Hugo écrirait que le cri de désespoir changea l'âme de la bataille. En un instant, les épées se font plus lourdes aux mains des Français. Les capitaines essayent de maintenir les lignes, de motiver la troupe. Rien n'y fait La vague de reflux ne se heurte pas comme la veille à l'énergie d'une guerrière nourrie de sa propre légende pour renverser le cours des événements. Les Anglais tiennent bon. La retraite française a des allures de débandade. Bientôt retranchés derrière les murs de la cité, La Hire et Dunois décident qu'une nouvelle tentative aura lieu de lendemain. La nuit se passe en une longue veillée funèbre. Dans les rues d'Orléans, le peuple pleure, comme s'il pressentait les tourments que le royaume allait vivre. Comme s'il devinait aussi que le siège ne serait plus levé et qu'il faudrait bien songer à parlementer et à se rendre à l'ennemi.

Bien sûr, l'ultime tentative ne donna rien. Elle laissa sur le champ une partie de l'armée royale, affaiblit la garnison et brisa le moral de la ville. Les satanés «Godden» avaient mis à profit la nuit pour renforcer leur position en faisant converger les troupes d'un autre fort. Ignorant la manoeuvre, les Français avaient été bernés et vaincus. Le siège continuait. Combien de temps le verrou Orléanais tiendrait-il? Les assiégés avaient déjà envoyé des messagers au duc de Bourgogne pour obtenir son intercession. En sous-main, ils contactaient aussi Salisbury, afin de ne pas perdre les dernières troupes royales...

Charles VII en apprenant la double nouvelle de la mort de la Pucelle et la poursuite du siège avait accusé ce nouveau coup du sort d'un mot: «Dieu me garde.» Tant d'efforts et d'espoirs brisés. Il comprit qu'il lui faudrait revenir sur les bases les plus fiables de son pouvoir et se tourna vers ses vieux conseillers dont plusieurs avaient servi ardemment le clan armagnac au point de menacer son propre pouvoir. Mais l'instant était trop grave pour tergiverser. Le conseil qui se tint à Gien rassemblait les plus grands barons du parti royal. Les Anglais n'avaient pas encore reçu le secours d'une nouvelle armée. Ils demeuraient faibles. Mais l'ost de Charles VII l'était plus encore et ignorait sa capacité. De plus, les caisses étant vides, il fallait trouver de nouveaux subsides pour entretenir les troupes et leur fidélité.

Le sacre? Il en fut question. Arrivé en hâte, Renault de Chartres, l'archevêque de Reims, ferme soutien de Charles VII, qui en avait fait son grand chancelier préconisait de l'organiser prompte- ment. Si gagner Reims était difficile sans une forte suite, il pensait que l'on pourrait conduire la cérémonie dans une autre ville en maintenant strictement le cérémonial. Lyon serait adapté. Deux papes y avaient été intronisés. Pourquoi pas un roi? Christine de Pisan, la grande poétesse qui avait brièvement croisé Jeanne, scrutait les astres en attendant un autre signe du ciel. Les lys, écrivait-elle, sont des signes divins. Or, les lys viennent du Sud. La voie de la renaissance se trouvait dans cette direction. Le conseil comme le roi hésitaient, voulant maintenir la légitimité du sacre dans son entier et préserver au nord ce qui pouvait encore l'être de l'héritage des Valois.

Nouveaux impôts
En août 1429, Orléans se rendait aux Anglais, moins par faiblesse militaire que par lassitude des habitants. Le peuple avait chassé la garnison royale lors des fêtes de la Vierge. Le Bourgeois de Paris, chantre du parti bourguignon pour l'heure favorable aux Anglais, adversaire résolu du parti armagnac passé au service de Charles VII, dans son Journal, exultait à cette nouvelle. Car la ville, pour éviter le pillage, avait obtenu la protection du duc de Bourgogne.

Dans l'urgence, Charles VII prit sa décision. Il quitterait Bourges trop exposé aux troupes anglaises qui risquaient maintenant d'établir une jonction durable entre leurs fiefs normands et bordelais. Il irait au sud et prendrait Lyon pour capitale. En ce lieu, il réunirait les états pour lever de nouveaux impôts en invoquant l'aide au cas de guerre. Il faudrait que ses bonnes villes de Languedoc, que ses paysans, que ses ecclésiastiques et même son aristocratie payent à nouveau pour la guerre.

La réunion des états fut la grande affaire de l'année 1430. Dans un contexte de disette, la levée de nouveaux impôts soulevait d'énormes difficultés. Clergé et villes se reprochaient mutuellement leur réticence, tout en se livrant à une étrange course d'influence sur le roi pour obtenir des exemptions. Des provinces montait un mécontentement dont la rumeur résonnait au palais.

Pourtant, l'emprise anglaise sur le nord du pays était inégale, car les occupants manquaient de troupes. Le jeune roi Henri VI d'Angleterre et son régent, le duc de Bedford, n'en recevaient pas suffisamment pour tenir le pays: la chevalerie anglaise ne gagnait plus assez d'argent en pillage pour prendre la mer. Bedford et ses hommes n'en étaient pas moins arrogants, refusant de céder de nouvelles places et terres au duc de Bourgogne, leur allié, qui seul pouvait leur apporter les renforts manquants pour le contrôle du territoire. La victoire d'Orléans leur était montée à la tête. Devant la faiblesse française, Philippe le Bon comprit que l'heure était venue de pousser son avantage et de voir si son cousin Charles VII serait plus généreux qu'eux Son offre fut bien reçue. Le rusé Bourguignon obtint la promesse d'une bonne partie des terres à reconquérir en lieutenance générale pour le compte de Charles VII. Nul n'était dupe: le roi France cédait en fait les parties les plus proches de la Comté de Bourgogne et des Flandres afin de hâter la fin de l'occupation et de réduire la présence anglaise. La décision eut pour effet indirect de rendre plus cohérente la constitution de l'Etat bourguignon, ancêtre de la Belgique, et d'asseoir son emprise sur les places fortes du nord de la France. La Belgique serait donc aujourd'hui un Etat plus vaste, en dépit des guerres de reconquête et des conflits qui n'auraient pas manqué de survenir aux temps modernes. La reconquête de Paris se serait faite rapidement, grâce au compromis bourguignon. Le roi de France aurait pris cinquante ans plus tôt la décision stratégique de se tourner vers l'Italie, effet secondaire du rééquilibrage du royaume vers le Sud.

La guerre et sa poursuite dévoraient donc le pays, en dépit des alliances. Les chefs de guerre pendant dix ans encore se livrèrent aux pillages et rapines qui accrurent les souffrances d'un peuple rendu exsangue par la fiscalité et qui cherchait espoir dans de faux prophètes d'autant plus nombreux que le schisme de l'Eglise catholique troublait encore les esprits. Désolation des corps, délaissement des âmes.

C'est alors qu'il s'avança. Il marchait à pas longs et lents, comme frappant le sol pour affirmer sa dignité. Ses cheveux blancs tombaient sur ses épaules et dépassaient du chapeau de berger qui couvrait sa tête en ce froid printemps. Son nom inconnu de tous au début de sa marche quand il quitta sa région natale de Carcassonne prit les allures d'une évidence à mesure qu'il progressait vers Lyon, en espérant y rencontrer le roi: Hug Nadin. Quelques hommes et femmes, frappés par son allure, décidèrent de le suivre. Son grand âge - on disait qu'il avait 90 ans - inspirait un étrange respect, renforcé par sa minceur, sa belle taille et son allure modeste. Qu'allait-il dire au roi? Aucun message religieux, mais un propos politique. Le roi devait faire cesser les exactions des routiers désoeuvrés, ces soldats que la cessation des hostilités réduisait au brigandage, et baisser les impôts qui affamaient le peuple. Il devait surtout entendre ses sujets et réunir les états de tout le royaume, du nord au sud. Message simple, mais qui portait un contenu inédit: jamais en effet les états de toutes les bonnes villes et de toutes les provinces du royaume n'avaient été tenus. Généralement, le roi les consultait par région: ceux de Languedoc et ceux du Nord étant parmi les grands pourvoyeurs de fonds en l'absence des principautés hors du domaine, dont la Normandie encore aux mains des «Godden». Après plusieurs centaines de kilomètres d'une marche qui empruntait pour une bonne part les chemins de Compostelle à contre-courant, le vieillard arriva enfin à Lyon où sa renommée le fit reconnaître par la cour. Des hommes du guet écartaient la foule qui se pressait par les rues pour saluer cette nouvelle figure de prophète.

Hug Nadin fut reçu par le roi. De leur conversation, rien ne filtra dans les chroniques. Ils demeurèrent plusieurs heures ensemble si l'on en croit le Petit Thalamus, chronique languedocienne qui reste aujourd'hui encore la principale source pour connaître le personnage. Nadin ne demeura pas longtemps à Lyon. Il rentra dans sa patrie et y mourut dans l'affection des siens et l'admiration générale. Le mouvement de sympathie qu'il avait suscité ne s'éteignit pas pour autant. Rare manifestation d'une conception de la politique qui se voulait participation et qui cherchait à échapper aux corps intermédiaires. Le roi entendit le message et décida de la tenue régulière des états de tout le royaume, non seulement pour consentir l'impôt mais surtout pour tenir conseil avec le souverain. La France entrait ainsi par la grâce d'un vieux berger dans une démarche parlementaire qui lui économiserait une révolution trois siècles plus tard. Si Charles VII fut un grand roi de guerre, ce fut grâce à l'artillerie qui lui permit de prendre sans trop férir de coups les villes tenues par les Anglais. S'il fut un grand roi de paix, ce fut pour cet acte de confiance dans le peuple et aussi à cause de la Pragmatique Sanction de Lyon (et non de Bourges), texte au terme duquel le souverain détenait désormais le droit de nommer aux charges ecclésiastiques.

La figure de saint Hug
Les Grandes chroniques de France changent de ton à cette époque, sous l'effet de l'installation des rédacteurs bénédictins, venus de l'abbaye de Saint-Denis, au nord de Paris, dans un couvent de la région lyonnaise. Leur vocabulaire se teinte d'expressions occitanes. En ce temps où le bas latin mute, la langue d'oc et l'italien proche prirent un poids inattendu, colorant définitivement l'accent sur les syllabes terminales, beaucoup moins nasales et fermées qu'elles le sont aujourd'hui. Les chroniques notèrent aussi l'existence de plusieurs pseudo-Nadin qui tentèrent de se faire passer pour le vieux pèlerin. L'un deux fut d'ailleurs reconnu pour vrai par deux des petits-enfants du vieillard et profita de cette rente de situation pendant quatre ans avant d'être dénoncé par l'archevêque de Lyon, lequel avait mené une enquête stricte. Il n'empêche, le roi décida d'ouvrir un procès en canonisation et fit faire une longue enquête en recherche de sainteté pour un prophète somme toute très laïc, dirions-nous. Ainsi se construisit la figure actuelle de saint Hug, homme droit et pacifique, ardent défenseur du peuple et d'un Etat royal soucieux de recevoir le conseil des humbles, comme le préconisait dès le XIVe siècle le juriste Marsile de Padoue, rebelle à toute autorité non consentie.

La Saint-Hug, le 9 avril, devint progressivement un jour de fête, avant de tomber en désuétude. La montée en puissance du sentiment national se poursuivit, pesant sur la géographie. Sans doute les frontières actuelles de la France seraient plus profondes au sud, vers la Catalogne et le Piémont. Au nord, en revanche, elles seraient plus proches de Paris. Le jeu serait donc resté ouvert pour que se déploient les passions dévorantes du nationalisme et de l'impérialisme. Au XIXe siècle, Carcassonne devient le lieu de pèlerinage des humilistes, mouvement politique nationaliste et populiste, particulièrement présent dans la Provence monarchiste radicale. La figure d'Hug Nadin est au centre de la démarche qui prône davantage de parlementarisme et de libertés antifiscales. Au cours de la Première Guerre mondiale, causée par la confrontation des revendications territoriales européennes antagoniques, des affiches sont publiées montrant le vieil homme appelant le peuple à souscrire les emprunts d'armement Son regard sombre scrute l'âme des passants sur fond bleu pastel.

Pas de buste de Marianne
La mort prématurée de Jeanne d'Arc aurait donc eu un effet considérable sur la géographie, sur les revendications partisanes et sur la symbolique politique même du pays. Car, Jeanne d'Arc oubliée, la France aurait trouvé une figure de substitution qui reposât moins sur une pucelle innocente que sur la sagesse d'un vieillard. A n'en pas douter, le poids du culte mariai en aurait été changé à son tour et, sans doute, Marianne ne serait pas devenue le symbole national. Car l'allégorie de la République subsume ces modèles chrétiens. A sa place, peut-être, le visage d'un noble vieillard trônerait-il dans les mairies. Au demeurant, il siégerait au côté du buste du roi, car notre pays serait demeuré une monarchie. Le système de consultation des états généraux aurait, en effet, facilité les discussions de pouvoir et l'évolution du régime monarchique. L'idée d'homme ou de femme providentiel en aurait été amoindrie et la France serait sans conteste devenue un pays réformable. Lyon, ville de sacre après Reims, serait aujourd'hui la cité chérie des monarques. Le vin et la gastronomie seconderaient une industrie de la mode devenue florissante grâce aux commandes royales. Les souverains y auraient tenu leur cour secondaire après celle de Paris et du Louvre. Inutile alors de fonder Versailles pour y tenir une noblesse rendue moins agitée par la qualité du lien fondamental unissant la France et ses rois. A bien y réfléchir et contre son gré, Jeanne d'Arc fut la fossoyeuse anticipée de la monarchie, par excès de zèle et passion religieuse. En la brûlant, les Anglais ne se doutaient pas qu'ils consumaient le?'modèle français de monarchie constitutionnelle sur lequel ils fondèrent pourtant leur politique.



Accueil Accueil    Envoyer Envoyer    Imprimer Imprimer    Partager Partager





© Marianne2, droits de reproduction réservés - Marianne - 32, rue René Boulanger - 75484 Paris cedex 10 - Tel : +33 (0)1 53 72 29 00 - Fax : +33 (0)1 53 72 29 72