Marianne2 2012

Série Histoire (2/5) : les invisibles de la Révolution française

Samedi 24 Décembre 2011 à 14:01 | Lu 6774 fois I 7 commentaire(s)

Pierre Serna - Marianne

Marianne consacre un dossier spécial de 60 pages réalisées par les meilleurs historiens, sous la direction d'Anthony Rowley, Fabrice d'Almeida et Laurent Neumann, à « Ces hommes de l'hombre qui ont fait (et défait) l'histoire ». Il sortira en même temps que le numéro hebdomadaire samedi, et sera en kiosques quinze jours. Marianne 2 publie une série de cinq articles, dont voici le deuxième, consacré aux invisibles de la Révolution française, par l'historien Pierre Serna.


Le  20 juin 1789, les députés du tiers Etat prêtent dans la salle du jeu de paume à Versailles le serment de ne se séparer qu’après avoir rédigé une constitution pour la France. David a immortalisé l’instant  dans un tableau à jamais inachevé, où l’érudition identifie les hommes de la première ligne, mais quid de la foule des députés indifférenciés dans le fond de la salle ? Mais encore, que serait devenu ce serment si quelques jours plus tard le 22 juin les députés du clergé ne s’était pas rendu dans l’église Saint Louis où les députés du tiers Etat avaient trouvé finalement refuge ?

Cela ne suffisait toujours pas pour faire plier la volonté du roi venu sermonner durement les députés le 23 juin leur intimant l’ordre de se séparer ce qu’ils refusent de faire collectivement entrant ouvertement en révolution, calmes mais fermes. Mais il faut attendre le 25 juin, deux jours plus tard, le ralliement de 47 nobles se séparant des autres privilégiés pour venir renforcer l’attitude du tiers et du clergé et faire basculer l’histoire en donnant toute sa légitimité à l’Assemblée qui a décidé de devenir Nationale.

Pas décisif

Virieu, les frères Lameth, Clermont Tonnerre ont, entre autres nobles, permis ce pas décisif dans la construction de l’union des députés, agissant dans l’ombre au sens littéral du terme. Depuis le début du mois de mai, le soir, par affinité, provinciale, professionnelle, d’Etat, les députés se réunissent et certains, tels le fameux Cochon qui deviendra ministre de la police sous le Directoire, avec ses collègues du Poitou, se mettent d’accord sur les stratégies à adopter pour le lendemain. C’est dans l’improvisation totale que se construit la politique et que se décident les mots d’ordre, les prises de parole, et les votes solidaires du lendemain. La politique s’apprend sur le tas, dans l’ombre des salons parisiens et versaillais et appliqués dés le lendemain en séance plénière. Le succès de la mi-juin qui voit le roi finalement céder aux députés le démontre.

Dés lors l’assemblée devient Constituante et va inventer un système de travail forcément de l’ombre tant la tâche est immense qui est celle de refonder, reconstruire intégralement le mode de fonctionnement du pays. Trente équipes de travail regroupent normalement 40 députés mélangés qui doivent selon l’urgence fournir rapport et  solutions pour leurs collègues qui débattent devant un public avide de nouvelles.

Ces procureurs généraux syndics, juges de paix, commissaires, maires, élus à tous les niveaux...

Très vite c’est le système même inventé de la réorganisation administrative qui va faire des citoyens probes des citoyens de l’ombre capables de transformer le réel et chacun, dans la modestie de sa tache, donner un nouveau visage à ce pays en voie de régénération après des décennies d’incurie administrative.

Qu’on en juge par les chiffres, la monarchie administrative fonctionne avec une cinquantaine de milliers d’agents, ce qui rend toute relative la centralisation du monarque absolue, au contraire de ce que ne cesse de raconter le catéchisme tocquevillien faisant du mode de fonctionnement de l’Ancien régime l’origine des institutions de la France d’après 1789.

La souveraineté de la nation implique dans les faits qu’un million et deux cent mille citoyens se prennent en main, s’occupent de l’administration, assument leur responsabilité de jurés, emplissent leur mandat de garde nationaux, intègrent les règles de fonctionnement des modes de fonctionnements des municipalités des cantons, des conseils généraux.

La voilà l’armée de l’ombre, les voilà les hommes d’influences invisibles, ceux dont on ne parle presque jamais, que les historiens osent trop peu mettre en avant. Ce sont ces procureurs généraux syndics, ces juges de paix, ces commissaires, ces maires, ces élus à tous les niveaux qui écrivent, pétitionnent, adressent des textes et influent directement au moment de reconstruire une France entièrement nouvelle. La souveraineté se construit là dans le partage d’influence  qui irradie le corps des citoyens dans les 83 départements et plus de 30 000 communes.

Un endroit invisible bourré d’hommes d’influence

Mais il est un autre « endroit stratégique » qui dans l’ombre des débats va construire tout l’appareil des lois (10 000 votées entre 1789 et 1794), un endroit invisible bourré d’hommes d’influence. Ce sont les comités des assemblées, répartis en fonction de spécialités différentes.

Ainsi 25 différents comités vont être créés durant la première année. Pas moins de 535 députés ont été membres  de ces comités. C’est dans ces structures réduites que les députés vont écrire, rédiger , proposer et façonner les lois. C’est là que les hommes  d’influence vont pouvoir peser de tout leur poids bien plus qu’à la tribune lorsqu’on discute le projet mis en forme par les comités.

Comité de constitution, ecclésiastique, d’agriculture de commerce, des droits féodaux, de législation, d’assistance publique, de salubrité, des finances, entre autres, constituent cette armature peu visible, – connue des spécialistes évidemment –, mais qui donnent tout son sens au vrai travail constitutionnel et législatif de la révolution en marche, qui ne l’oublions pas ne fut pas la révolution du désordre en place mais le règne de la loi discutée voté et préparée dans ces comités.

Une figure oubliée : Armand Gaston Camus (1740-1804)

Une figure oubliée pour les incarner et dire leur influence : Armand Gaston Camus (1740-1804). Qui sait qu’il parla plus que Mirabeau à la Constituante ? Cet avocat janséniste, spécialiste de droit canon et cheville ouvrière de la constitution civile du clergé va œuvrer inlassablement pour classer et archiver tout le dépôt des lois durant toute la Constituante, capable de saisir le jeu de tous les comités, de les mettre en orchestre de participer au comité des finances et d’être à l’origine de la création des Archives nationales de France premier dépôt des lois de la liberté.

Le 13 octobre 1792, il dresse un tableau exhaustif des travaux des comités, dressant la liste de leur registre et dévoilant à ses propres collègues un tableau d’ensemble de ce qu’avait été  leur propre labeur au moment d’inventer la France. Homme de l’ombre peut être, mais alors agissant au grand jour, pour assainir les finances, pour repenser les rapports de l’église et de l’Etat, plus tard  fonder  les relations entre la république et ses généraux, fondateur des archives.

Homme d’influence s’il en est, républicain dans l’âme constamment opposé à la spoliation  bonapartienne, il préfère mourir en 1804. Mais son œuvre, les Archives nationales dépôt actifs des lois et des documents, plutôt que façade d’une histoire de France en vitrine, demeuraient.

La révolution française et c’est aussi une de ses inventions qui font d’elle le plus important événement de l’histoire politique contemporaine française a initié à la vie publique toute une armée de l’ombre, invisible. Elle a rendu à une masse d’inconnus leur dignité de citoyens agissant.

Pierre Serna est Professeur à la Sorbonne, Université Paris I Panthéon-Sorbonne








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