Sénégal : le face à face entre Wade et son peuple peut dégénérer
Jeudi 2 Février 2012 à 15:01 | Lu 5461 fois I 4 commentaire(s)
Anaïs Toro-Engel - Marianne
A moins d’un mois de l’élection présidentielle, treize candidatures ont été officialisées par le Conseil constitutionnel le 27 janvier 2012. Dont celle d’Abdoulaye Wade, à la tête de l’Etat depuis 12 ans, et qui s’accroche au pouvoir au risque de faire sombrer le pays dans la violence.
« Demal » (dégage, en wolof), c’est le message adressé par la rue au président Wade. Mais celui surnommé « Gorgui » (le vieux) par les Sénégalais persiste, et force le passage pour tenter un troisième mandat à la tête du Sénégal. Les « sages » du Conseil constitutionnel ont tranché, et avalisé sa candidature. Définitivement, puisque les huit recours déposés par les ténors de l’opposition viennent d'être rejetés en bloc.
Résultat : depuis le 27 janvier 2012, date à laquelle la candidature de Wade a été acceptée, ce sont par centaines que les Sénégalais manifestent aux quatre coins du pays. Avec une violence qui a déjà causé la mort de cinq manifestants (dont deux hier soir sur la place de l’Obélisque à Dakar ) et des dizaines de blessés.
« Voilà ce qu’a engendré le manque de sagesse d’Abdoulaye Wade : de la haine et de la violence dans un pays pacifique, profondément républicain et démocratique, doté d’une richesse culturelle exceptionnelle », souligne Jean-François Probst, consultant international en stratégie et spécialiste français de l’Afrique.
Résultat : depuis le 27 janvier 2012, date à laquelle la candidature de Wade a été acceptée, ce sont par centaines que les Sénégalais manifestent aux quatre coins du pays. Avec une violence qui a déjà causé la mort de cinq manifestants (dont deux hier soir sur la place de l’Obélisque à Dakar ) et des dizaines de blessés.
« Voilà ce qu’a engendré le manque de sagesse d’Abdoulaye Wade : de la haine et de la violence dans un pays pacifique, profondément républicain et démocratique, doté d’une richesse culturelle exceptionnelle », souligne Jean-François Probst, consultant international en stratégie et spécialiste français de l’Afrique.
Un « coup d’Etat constitutionnel »
« Mon premier mandat (…) est celui qui démarre en 2012. Je peux même légalement me présenter pour une autre fois en 2019 » a récemment confié le président Wade auprès du site d’information sénégalais Dakaractu. « Et la Constitution, c’est moi qui l’ai rédigée. Tout seul. Nul ne la connaît mieux que moi », insiste-t-il.
L'article 27 de la constitution sénégalaise en vigueur précise que « la durée du mandat du Président de la République est de cinq ans. Le mandat est renouvelable une seule fois. Cette disposition ne peut être révisée que par une loi référendaire.»
En théorie, Wade n’a donc aucun droit de se représenter puisqu’il a déjà effectué les deux mandats prévus par la constitution. En pratique, il réfute un tel argument : la modification récente de cet article lui ouvrirait, selon lui, le droit à un nouveau mandat, voir deux. C’est comme si ses deux mandats précédents (un septennat en 2000 et un quinquennat en 2007) ne « comptaient pas ». Un comble de la part de celui qui, voici quelques mois, conseillait à Kadhafi de quitter le pouvoir et d'écouter son peuple.
Cette démonstration présidentielle fait office de « coup d’Etat démocratique » - un oxymore - pour la majorité des Sénégalais. Certes, le Conseil constitutionnel a autorisé cette candidature. Mais c’est ce même Conseil qui a refusé la candidature du chanteur Youssou Ndour, sur des motifs vraisemblablement montés de toutes pièces.
« C’est scandaleux d’avoir écarté sa candidature, assure Nicolas Simel Ndiaye, Sénégalais d'origine et rédacteur en chef du site associatif Terangaweb . Il est évident que Wade manipule le conseil Constitutionnel, car invoquer le manque de signatures pour invalider la candidature de Youssou Ndour est incensé : il est très aimé au Sénégal, et surtout très populaire, et donc impossible qu'il n'ait pas obtenu les 10 000 signatures requises. En réalité, Wade s’est senti en danger, et a tout fait pour l’empêcher de se présenter. Cela montre à quel point le Conseil n’est pas crédible, et à quel point l’Etat de droit est corrompu dans notre pays », .
Le ministère français des Affaires étrangères, assez discret sur ces derniers évènements, a tout de même « regretté que toutes les sensibilités ne puissent pas être représentées ».
A la diplomatie américaine d’ajouter à l’encontre de Wade : « L'attitude digne d'un chef d'Etat serait de céder la place à la prochaine génération ».
Wade n’a pas que des torts : son passé d'opposant démocrate du temps d'Abdou Diouf l’avait rendu très populaire. De surcroît, le bilan de son premier mandat comportait des points positifs ayant contribué à l’essor économique du Sénégal. Sachant qu’il avait déclaré en 2007 accomplir son dernier mandat, pourquoi tient-il aujourd'hui à se représenter ? « Déjà, explique Nicolas Simel Ndiaye, il veut protéger son clan. Entre 2007 et 2012, le régime a commis beaucoup d’abus — notamment de détournements de fonds publics — et certaines personnalités politiques pourraient être l’objet de poursuites judiciaires une fois le mandat de Wade terminé. Et surtout, il veut transmettre le pouvoir à son fils Karim en lui taillant un poste de vice président sur mesure ».
Une chose est sûre : son fils Karim n’aurait aucun autre moyen de devenir président tant il est impopulaire. A la tête de quatre ministères (Coopération internationale, Aménagement du territoire, Transports aériens et Infrastructures), il traîne la réputation d'un affairiste, d'un money maker. Cerise avariée sur ce pudding pourri, il ne maîtrise même pas le wolof, pourtant la langue la plus parlée au Sénégal. Ce désaveu populaire s’est déjà manifesté en 2009 quand Karim avait perdu (et de loin) l’élection municipale de Dakar. « Il est comme un chiffon rouge agité devant l’indignation populaire », note Jean-François Probst.
L'article 27 de la constitution sénégalaise en vigueur précise que « la durée du mandat du Président de la République est de cinq ans. Le mandat est renouvelable une seule fois. Cette disposition ne peut être révisée que par une loi référendaire.»
En théorie, Wade n’a donc aucun droit de se représenter puisqu’il a déjà effectué les deux mandats prévus par la constitution. En pratique, il réfute un tel argument : la modification récente de cet article lui ouvrirait, selon lui, le droit à un nouveau mandat, voir deux. C’est comme si ses deux mandats précédents (un septennat en 2000 et un quinquennat en 2007) ne « comptaient pas ». Un comble de la part de celui qui, voici quelques mois, conseillait à Kadhafi de quitter le pouvoir et d'écouter son peuple.
Cette démonstration présidentielle fait office de « coup d’Etat démocratique » - un oxymore - pour la majorité des Sénégalais. Certes, le Conseil constitutionnel a autorisé cette candidature. Mais c’est ce même Conseil qui a refusé la candidature du chanteur Youssou Ndour, sur des motifs vraisemblablement montés de toutes pièces.
« C’est scandaleux d’avoir écarté sa candidature, assure Nicolas Simel Ndiaye, Sénégalais d'origine et rédacteur en chef du site associatif Terangaweb . Il est évident que Wade manipule le conseil Constitutionnel, car invoquer le manque de signatures pour invalider la candidature de Youssou Ndour est incensé : il est très aimé au Sénégal, et surtout très populaire, et donc impossible qu'il n'ait pas obtenu les 10 000 signatures requises. En réalité, Wade s’est senti en danger, et a tout fait pour l’empêcher de se présenter. Cela montre à quel point le Conseil n’est pas crédible, et à quel point l’Etat de droit est corrompu dans notre pays », .
Le ministère français des Affaires étrangères, assez discret sur ces derniers évènements, a tout de même « regretté que toutes les sensibilités ne puissent pas être représentées ».
A la diplomatie américaine d’ajouter à l’encontre de Wade : « L'attitude digne d'un chef d'Etat serait de céder la place à la prochaine génération ».
Wade n’a pas que des torts : son passé d'opposant démocrate du temps d'Abdou Diouf l’avait rendu très populaire. De surcroît, le bilan de son premier mandat comportait des points positifs ayant contribué à l’essor économique du Sénégal. Sachant qu’il avait déclaré en 2007 accomplir son dernier mandat, pourquoi tient-il aujourd'hui à se représenter ? « Déjà, explique Nicolas Simel Ndiaye, il veut protéger son clan. Entre 2007 et 2012, le régime a commis beaucoup d’abus — notamment de détournements de fonds publics — et certaines personnalités politiques pourraient être l’objet de poursuites judiciaires une fois le mandat de Wade terminé. Et surtout, il veut transmettre le pouvoir à son fils Karim en lui taillant un poste de vice président sur mesure ».
Une chose est sûre : son fils Karim n’aurait aucun autre moyen de devenir président tant il est impopulaire. A la tête de quatre ministères (Coopération internationale, Aménagement du territoire, Transports aériens et Infrastructures), il traîne la réputation d'un affairiste, d'un money maker. Cerise avariée sur ce pudding pourri, il ne maîtrise même pas le wolof, pourtant la langue la plus parlée au Sénégal. Ce désaveu populaire s’est déjà manifesté en 2009 quand Karim avait perdu (et de loin) l’élection municipale de Dakar. « Il est comme un chiffon rouge agité devant l’indignation populaire », note Jean-François Probst.
Le Sénégal, un pays profondément attaché à sa démocratie
De l’Afrique de l’Ouest, Dakar a toujours été la capitale tant sur le plan politique, démocratique ou culturel. Le Sénégal a une tradition profondément républicaine et démocratique, qui date de bien avant la décolonisation. Léopold S. Senghor, père de l’indépendance, avait tout fait pour maintenir cet acquis politique, véritable atout dans une région où de nombreux états ont été/sont déchirés par des conflits intestins.
« Petit à petit le sectarisme religieux, la crise économique et la paupérisation de la population se sont installées au Sénégal, pendant que Wade accumulait les échecs dans la politique agricole, sociale, et multipliait les histoires politiciennes. Ces échecs sont devenus les fantasmes d’un fou, qui annonçaient le lancement de projets pharaoniques et inadaptés aux attentes populaires. Il est nécessaire de changer, de rompre avec Wade », poursuit Jean-François Probst.
« Wade a beaucoup déçu, on le voit aujourd’hui dans la désespérance morale de cette jeunesse qui manifeste. Il doit accepter de se retirer. Et tout de suite. Pour laisser la place à de nouveaux candidats, laisser les Sénégalais aller librement aux urnes, et éviter à tout prix ce qui s’est passé en Tunisie. S’il s’obstine, tout ça pourrait finir dans un bain de feu, de violence, et de sang », conclue-t-il.
S'il s'agit là d'un problème sénégalais, ses répercussions concernent toute l’Afrique de l’Ouest, et même au-delà. Le contexte et la société ne sont certes pas comparables aux révolutions du printemps arabe, mais le résultat pourrait bien être le même, à savoir que les Sénégalais manifestent jusqu'au départ de Wade.
« Là ou la population tunisienne (ou celle egyptienne) entendait renverser un régime, les manifestants sénégalais se battent pour la sauvegarde d’un système démocratique, et cela fait une grande différence », précise Thomas Fouquet, anthoropologue social au Ceaf-Ehess à Paris mais actuellement à Dakar.
Et comme le dit un désormais célèbre mouvement d’opposition, « Y’en a marre » !
Bien évidemment, cette violence n’est pas seulement le résultat d’une tentative de fraude par le président, mais d’un ras le bol face à des années de mesures anti démocratiques, comme le projet de loi du ticket présidentiel avec un mode de scrutin permettant d'élire le président avec 25% des voix seulement au premier tour, qui se sont ajoutées à la crise économique et une flambée du chômage chez les jeunes. Tant que les Sénégalais ont le droit et la constitution de leur côté pour justifier le départ de Wade, ils ne vont rien lâcher. Car le laisser aller aux urnes serait prendre le risque de laisser trafiquer les élections en vue de sa réélection.
« Petit à petit le sectarisme religieux, la crise économique et la paupérisation de la population se sont installées au Sénégal, pendant que Wade accumulait les échecs dans la politique agricole, sociale, et multipliait les histoires politiciennes. Ces échecs sont devenus les fantasmes d’un fou, qui annonçaient le lancement de projets pharaoniques et inadaptés aux attentes populaires. Il est nécessaire de changer, de rompre avec Wade », poursuit Jean-François Probst.
« Wade a beaucoup déçu, on le voit aujourd’hui dans la désespérance morale de cette jeunesse qui manifeste. Il doit accepter de se retirer. Et tout de suite. Pour laisser la place à de nouveaux candidats, laisser les Sénégalais aller librement aux urnes, et éviter à tout prix ce qui s’est passé en Tunisie. S’il s’obstine, tout ça pourrait finir dans un bain de feu, de violence, et de sang », conclue-t-il.
S'il s'agit là d'un problème sénégalais, ses répercussions concernent toute l’Afrique de l’Ouest, et même au-delà. Le contexte et la société ne sont certes pas comparables aux révolutions du printemps arabe, mais le résultat pourrait bien être le même, à savoir que les Sénégalais manifestent jusqu'au départ de Wade.
« Là ou la population tunisienne (ou celle egyptienne) entendait renverser un régime, les manifestants sénégalais se battent pour la sauvegarde d’un système démocratique, et cela fait une grande différence », précise Thomas Fouquet, anthoropologue social au Ceaf-Ehess à Paris mais actuellement à Dakar.
Et comme le dit un désormais célèbre mouvement d’opposition, « Y’en a marre » !
Bien évidemment, cette violence n’est pas seulement le résultat d’une tentative de fraude par le président, mais d’un ras le bol face à des années de mesures anti démocratiques, comme le projet de loi du ticket présidentiel avec un mode de scrutin permettant d'élire le président avec 25% des voix seulement au premier tour, qui se sont ajoutées à la crise économique et une flambée du chômage chez les jeunes. Tant que les Sénégalais ont le droit et la constitution de leur côté pour justifier le départ de Wade, ils ne vont rien lâcher. Car le laisser aller aux urnes serait prendre le risque de laisser trafiquer les élections en vue de sa réélection.
L’inquiétude de l’après Wade
Si le Sénégal est au bord d’une révolution démocratique et aspire à un changement, l’équation de l’après-Wade demeure très incertaine. Et préoccupante. Au total, douze candidatures ont été officialisées face à celle du président sortant. Le problème est que certaines candidatures sont celles d’anciens du gouvernement Wade qui ont été limogés : Macky Sall, Idrissa Seck ou Moustapha Niasse par exemple, anciennement ses Premiers ministres. Si le seul sentiment qui unit l’opposition est le refus de Wade, ces mouvements resteront-ils unis si celui-ci se décide à partir ?
« Le perdant dans toute cette tragédie – cette comédie – cette mascarade, explique la blogueuse Sénégalaise Mame Diarra, n'est autre que le Sénégal et le peuple sénégalais dans l'écrasante majorité. Jusqu'à quand serons nous obligés de subir les caprices d'une part et la surenchère, d'autre part des hommes politiques ? Posez vous la question à savoir : pourquoi aucun des partis politiques (pouvoir comme opposition) et autres mouvements de tout bord n'arrivent à mobiliser plus de 50 000 personnes dans une ville comme Dakar, peuplée quand même de 3 millions d'habitants ?
Ça en dit long sur le ras le bol de la majorité des concitoyens d'être pris en otage. »,
Le plus raisonnable serait donc de faire confiance aux Sénégalais, que leur choix se fasse dans l’urne le 26 février et tranche une bonne fois pour toute. Mais il semble difficile d’y arriver sans encombre si Wade persiste, car la colère ne faiblit pas contre le gouvernement. Tant que l’armée et les forces de polices restent fidèles au président, la situation peut rester stable. S’il y a défection ou si des miliciens de Wade rentrent en jeu, cet équilibre précaire pourrait bien vite dégénérer. Sans savoir où cela mènera.
« Le perdant dans toute cette tragédie – cette comédie – cette mascarade, explique la blogueuse Sénégalaise Mame Diarra, n'est autre que le Sénégal et le peuple sénégalais dans l'écrasante majorité. Jusqu'à quand serons nous obligés de subir les caprices d'une part et la surenchère, d'autre part des hommes politiques ? Posez vous la question à savoir : pourquoi aucun des partis politiques (pouvoir comme opposition) et autres mouvements de tout bord n'arrivent à mobiliser plus de 50 000 personnes dans une ville comme Dakar, peuplée quand même de 3 millions d'habitants ?
Ça en dit long sur le ras le bol de la majorité des concitoyens d'être pris en otage. »,
Le plus raisonnable serait donc de faire confiance aux Sénégalais, que leur choix se fasse dans l’urne le 26 février et tranche une bonne fois pour toute. Mais il semble difficile d’y arriver sans encombre si Wade persiste, car la colère ne faiblit pas contre le gouvernement. Tant que l’armée et les forces de polices restent fidèles au président, la situation peut rester stable. S’il y a défection ou si des miliciens de Wade rentrent en jeu, cet équilibre précaire pourrait bien vite dégénérer. Sans savoir où cela mènera.
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