Sarkozy revisite l'histoire de France à la sauce « Bling-Bling »
Sur le site La vie des idées, Johann Michel propose une analyse de l'ouvrage de Nicolas Offenstadt: L'histoire Bling-Bling ou comment Nicolas revisite le roman national. L'auteur décrypte la politique de mémoire du pouvoir à travers la réécriture du récit collectif et la décontextualisation systématique des événements et des personnages historiques.
Le dernier ouvrage de Nicolas Offenstadt, maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’université de Paris I, contribue à mettre à l’épreuve ces quelques données d’anthropologie politique. Il prend pour cible dix épisodes (des années 2007-2009) de la politique de la mémoire et de l’histoire menée à l’initiative de l’Élysée. À la frontière entre discours scientifique et pamphlet anti-sarkozyste, le texte de Nicolas Offenstadt est un livre militant, celui d’un historien exaspéré par les intrusions abusives du pouvoir en place dans le champ de l’histoire. Ce combat s’inscrit dans le cadre d’un problème épistémologique plus large et d’un champ de lutte entre histoire savante et politique symbolique : l’historien a-t-il le monopole de l’écriture de l’histoire ? Le pouvoir politique peut-il instrumentaliser à sa guise la réalité historique au nom de sa légitimité propre ? Deux légitimités (scientifique et démocratique) et deux écritures de l’histoire s’affrontent.
À aucun moment de son ouvrage, Offenstadt n’affirme que l’historien doit disposer du monopole de l’écriture de l’histoire, encore moins celui de l’appropriation du passé. Il n’hésite pas à reconnaître pleinement le droit au législateur de produire une politique symbolique où l’histoire a droit de cité. Il revient cependant à l’éthique historienne un devoir de vigilance lorsque le pouvoir politique franchit une ligne rouge qui consiste non seulement à falsifier la réalité historique, mais, de surcroît, à empiéter sur le domaine de la liberté de l’enseignement et de la recherche. Or, depuis que Nicolas Sarkozy a été élu à la magistrature suprême, cette ligne rouge ne cesse d’être piétinée. Les procédés de déformation de l’histoire, outre le côté « bling-bling », « clinquant », « voyant » (p. 22) des événements ainsi théâtralisés, se concentrent sur les techniques de désaffiliation idéologique et de décontextualisation des événements et des personnages historiques.
Décontextualisation systématique des événements
Ces techniques sont parfaitement assumées par le cerveau et la plume de la politique mémorielle de l’Élysée, Henri Guaino : qu’ils soient de gauche ou de droite, qu’ils s’inscrivent dans une époque éloignée des enjeux actuels, les personnages historiques qui ont marqué l’histoire de France appartiennent, pour le conseiller du chef de l’État, à un patrimoine commun dans lequel le pouvoir politique peut puiser comme bon lui semble ses références fondatrices. Outre que cette stratégie jette le trouble du côté d’une gauche partisane déjà profondément désunie, ces techniques permettent, dans l’ordre de la compétition politique, de séduire un électorat plus large, invité à se reconnaître dans un Sarkozy chantant les louanges de Blum ou de Jaurès. L’exemple le plus symptomatique, analysé en détail dans l’ouvrage, concerne l’instrumentalisation de Guy Môquet au cours de l’année 2007. Patrimonialisé dans les allocutions présidentielles et dans les circulaires ministérielles, l’engagement politique du jeune homme, déclaré « mort pour la France », est systématiquement décontextualisé. Voilà un dispositif qui heurte de front l’ethos de l’historien :
« C’est là une méconnaissance complète de ce que peut signifier la force de l’engagement communiste à l’époque, l’inscription de cet engagement dans une culture partisane, la soumission à la ligne de la IIIe Internationale qui est demandée aux militants, surtout, comme c’est le cas de Guy Môquet, lorsqu’il se place dans une lutte familiale (son père est en effet député communiste élu en 1936) » (p. 30).
Les pages que Nicolas Offenstadt consacre à disséquer ces dispositifs sont sans doute les plus riches et font écho à un autre ouvrage sur le même sujet qu’il a codirigé [1].
Ces procédés de déformation nourrissent selon l’auteur un même dessein : ranimer un régime mémoriel d’unité nationale. Il s’agit pour le pouvoir en place de reprendre racine dans la symbolique des grands récits fondateurs qui se sont développés notamment au début de la IIIe République. Ces grands récits mettent en intrigue une conception unitaire et immuable de la nation, méfiante à l’endroit des particularismes, soucieuse de magnifier les grandeurs nationales et de taire les pages sombres de l’histoire de France. Cette nostalgie du roman national expliquerait réciproquement le rejet par le pouvoir sarkozyste de toutes les formes de politiques historiques et mémorielles qui demandent repentance, qui pointent du doigt les « morts à cause de la France » (pour reprendre ici l’analyse de Serge Barcellini [2]) et qui ont pour conséquence de déshonorer la fierté nationale et de déliter le vivre ensemble.
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