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Sarkozy provoque les laïcs

Sylvain Lapoix | Jeudi 7 Février 2008 à 00:51 | Lu 23382 fois

En deux discours, le Président a réussi à monter contre lui les défenseurs de la laïcité. Nicolas Sarkozy aurait-il il perdu de vue la neutralité requise par sa fonction dans les questions religieuses ?



On savait le président de la République prompt à marquer l'opinion. Mais sur la question religieuse, il a battu tous les records : en deux discours (celui dit de Latran le 20 décembre et celui de Riyad le 14 janvier, il a réussi à monter contre lui pratiquement toutes les organisations laïques de France. Fruit de ces inquiétudes, une pétition pour « la sauvegarde de la laïcité dans la République » a été diffusée par la ligue de l'enseignement et déjà signé par plus de 10 000 personnes.

On se souvient, à Latran, de la comparaison absurde entre l'instituteur et le curé, ce dernier étant selon le Président plus à même d'aider les enfants à différencier le bien du mal. Mais cet extrait ne pesait pas lourd face aux remises en cause directes de l'esprit laïc qui émaillaient le discours : « la morale laïque risque toujours de s'épuiser quand elle n'est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini », clamait-il. Au malaise s'ajoutait une certaine confusion, induite par des formules introductives comme ce « ma conviction profonde » qui précédait une attaque en règle contre la République laïque qui aurait « sous-estimé l'importance de l'aspiration spirituelle. » Que Nicolas Sarkozy le pense en son for intérieur, grand bien lui en fasse, mais pourquoi ne pas le garder pour lui ?

La laïcité, c'est ringard !
Car jamais il n'évoque une réforme, lui qui a pourtant la révision facile. Sans doute inquiet de l'accueil mitigé des discours de Latran et Riyad, il a laissé à Michèle Alliot-Marie l'ingrate mission de lancer des ballons d'essai. Ainsi la ministre de l'Intérieur (et des Cultes) a-t-elle dénoncé la « conception archaïque, voire sectaire de la laïcité » de certains dans un entretien paru dans La Croix le 24 janvier dernier. Et de souligner que « la société [avait] changé » depuis la loi de 1905. Une juste mise au point pour ceux qui croyait que la France n'avait pas bougé en un siècle. Ces propos faisaient clairement écho à ceux du Président à Latran qui assurait que le caractère pacificateur de la loi de Séparation de l'Eglise et de l'Etat était en partie « une reconstitution rétrospective. » Enfin, si le coup de frein mis à la lutte contre les sectes - abandon éventuel de la Mission de lutte contre les dérives sectaires, recentrage des RG sur l'islamisme radical - procède d'un esprit libéral qui peut se défendre, il ajoute de l'huile sur des braises laïques qui ne demandent qu'à s'enflammer.

Pour Alain Morvan, recteur de l'académie de Lyon démis de ses fonctions par Nicolas Sarkozy, cette attitude vis-à-vis des religions mêlerait visées électoralistes (notamment envers les musulmans) et conviction que la religion constitue un appréciable « opium du peuple », apte à calmer les foules. Matthieu Grimpret, sociologue auteur de Dieu est dans l'isoloir, y voit pour sa part une question de génération : « Nicolas Sarkozy est né en 1955, il n'a connu aucune des grandes crises fondatrices de la laïcité, explique-t-il. Il fait partie d'une génération moins préoccupée de cette question que les précédentes et il adopte une posture plus proche de la liberté religieuse que de la laïcité. »

« Liberté religieuse » : comprendre principe de bienveillance à l'égard des croyants, là où la laïcité implique la neutralité. Une conception très « à l'américaine » en somme. Celle défendue bec et ongle par les innombrables églises du renouveau charismatique aux Etats-Unis (les « new born Christians ») ainsi que par la droite conservatrice. Droite conservatrice portée par la figure de George W. Bush, que Nicolas Sarkozy plaît à présenter comme un « grand ami ».

Combler le vide béant de la « politique de civilisation »
Face à cette américanisation du discours religieux du Président, les associations laïques tendent à spéculer quant aux mesures qui pourraient matérialiser ces propos. « Un des risques serait la confusion entre le culturel et le cultuel, autrement dit entre les loi de 1901 et de 1905, s'inquiète Michèle Vianès, militante laïque et féministe, créatrice de l'association Regards de femmes. Nous sommes très vigilants sur la question du poids accordés par l'Etat à des organismes comme l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) et envers le dialogue interreligieux en général : c'est ce genre de confrontation qui mène aux guerres de religions. » Un point de vue totalement opposé à celui du Président à Riyad qui voyait dans le débat entre musulmans et chrétiens la seule façon d'éviter la guerre de civilisation.

Il faut dire que depuis ses vœux, cette « politique de civilisation » qu'il avait tant vantée tend à manquer de contenu, tandis que chacun (Fillon, Guaino, Copé et autres Devedjian) se pique d'en sortir une définition spirituelle, politicienne ou historique. « Le Président renouvelle « la République à papa », » se hasarde Matthieu Grimpret. Non content de le faire dans un sens dangereux pour une laïcité devenue plus essentielle que jamais pour maintenir un vivre ensemble mis à mal, le Président le fait sans finesse, exaspérant même les laïcs sur bien des points. Bien sûr que l'on ne peut nier les racines chrétiennes de l'Europe, pas plus qu'on ne peut oublier ce qu'elle conserve de Rome, d'Athènes et de Constantinople. Mais quel besoin y avait-il de déplorer à nouveau le retrait de cette mention dans le texte du traité constitutionnel européen de 2005, comme il l'a fait le 30 janvier dernier ?

La conseillère Emmanuelle Mignon, théoricienne du sarkozysme, a, selon le Canard enchaîné , assuré que la loi de 1905 serait révisée « avant la fin du quinquénat. » Certes, le texte qui institue la séparation entre l'Eglise et l'Etat ne garantit pas un fonctionnement idéal des religions. Mais n'est-ce pas parce qu'il est mal appliqué plutôt que parce qu'il fut mal écrit ? Voilà une question que l'on n'a guère le temps de se poser quand on veut marquer l'histoire du sceau de sa politique de civilisation.


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