Marianne2 2012

Sarkozy, premier Président exhibitionniste

Vendredi 9 Avril 2010 à 17:01 | Lu 23644 fois I 90 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Jamais la vie privée d'un homme politique n'a été autant exposée que celle de Nicolas Sarkozy. Si l'utilisation à des fins politiques par les médias -et les politiques eux-mêmes- n'est pas chose nouvelle, la notion même de vie privée a largement évolué au point de devenir aujourd'hui un critère de jugement politique. Encore faut-il savoir poser des limites à l'exposition de l'intimité.


Wikimedia Commons
Wikimedia Commons
La rumeur autour de la vie privée du couple Sarkozy pose, plus que jamais, la question de la frontière entre vie publique et vie privée.
« La vie privée est une notion confuse, difficilement formalisable et qui ne prend de sens que dans un contexte historique précis »  écrivait en 2002 le sociologue Patrick Baudry dans un ouvrage sur « la vie privée à l’heure des médias ». Bien avant le début de l’ère Sarkozy qui a largement accentué cette tendance, Patrick Baudry écrivait déjà : « Après les stars, c’est la vie privée des hommes politiques qui intéresse le plus les médias. Le pouvoir n’est plus sacré et inaccessible. Ses détenteurs sont soumis à une tyrannie de l’intimité où vie privée et vie publique sont de plus en plus confondues. Si la vie privée est dévoilée, ce n’est pas à cause de l’intérêt public mais bien pour satisfaire le voyeurisme et la soif de sensationnel du public ».  
 
Historien et professeur à la Sorbonne, Antoine Prost relativise les dérives récentes dans l’usage médiatique de la vie privée des hommes politiques : « l’utilisation à des fins politiques par les médias de la vie privée des hommes politiques n’est pas chose nouvelle ». Et de citer la campagne menée, dans les années 1887-1888, contre le président Jules Grévy à travers son gendre qui vendait des décorations. Sans parler des maîtresses de Louis XIV et Louis XV, de la mort subite de Félix Faure,  qui succomba d’un arrêt cardiaque en galante compagnie à l’Elysée.

Affaire Caillaux: Le Directeur du Figaro tué par la femme d'un ministre

Beaucoup plus emblématique est l’affaire Caillaux, ministre des finances qui s’était opposé à l’allongement à trois ans du service militaire et voulait instituer l’impôt sur le revenu. Trois mois durant, il fit l’objet d’une campagne de presse menée par Le Figaro qui publia le fac similé d’une lettre adressée à sa maîtresse alors qu’il n’avait pas encore divorcé. Elle était signée « Ton Jo ». « Le scandale fut énorme…La légitime Madame Caillaux alla voir le directeur du Figaro, Calmette, et le tua d’un coup de revolver. C’était en mai 1914. Caillaux démissionna » écrit Antoine Prost. Un précédent qui explique peut-être la prudence du journal d’Etienne Mougeotte dans l’affaire de la « rumeur ».

La notion de « vie privée » n’en reste pas moins une croyance récente, « liée au triomphe de la bourgeoisie au 19è siècle » selon le philosophe Robert Redeker. Elle traduit, selon lui, « l’extension à la vie collective de l’intimité qui s’exprimait au confessionnal. De religion politique  qu’il était sous l’Ancien Régime, le christianisme est devenu au xixe siècle religion bourgeoise : la vie privée  s’est imposée dans la société comme structure et comme valeur à la faveur de ce passage ».  Dans sa victoire, l‘homme bourgeois conquiert son dédoublement. Il n’est pas Un, il est Deux: « l’idéologie bourgeoise clive l’homme en homme privé, d’un côté, et citoyen de l’autre. Les polémiques sur la représentation médiatique de la vie privée des politiques se font inconsciemment l’écho de cette coupure définissant l’homme bourgeois, tout en la déplaçant. Ils présupposent que le détenteur du pouvoir est double, à l’instar de chaque être humain : il serait, par moments, un homme privé et, par moments, un homme public ».

L'exposition de la vie privée: une conquête sociale ?

Gaston Calmette tué par la femme du ministre des finances
Gaston Calmette tué par la femme du ministre des finances
De fait, les « atteintes » ou l'exposition, c'est selon, de la vie privée des hommes politiques seraient presque une conquête sociale à en croire Robert Redeker:  « la vie privée est un fait politique et les formes contemporaines de son exhibition marquent le crépuscule de la vision bourgeoise de la vie ». De là à en déduire qu’il y aurait des médias « bourgeois » rétifs à l’exploitation de cette actualité contre des médias dits « populaires » plus enclins au dévoilement des frasques des puissants.
Paradoxal que l’ex-maire de Neuilly soit l’incarnation la plus caricaturale de cette tendance.    
Car l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, sa fascination pour l’American way of life, la conviction que l’exercice du pouvoir est une affaire de famille, la surexposition de sa vie privée le tout avec la complicité objective d’un univers médiatique sortant de douze années d’une très peu folichonne gouvernance Chirac, marque une rupture en termes de pratiques média-politiques.  

« Nicolas Sarkozy s'est pris à son propre piège. Il a constamment franchi la ligne privé-public, constamment peopolisé sa communication, donc il ne faut pas s'étonner que ça fuite partout », explique le sociologue des médias Dominique Wolton qui rappelle aussi la communication « ratée » du président au moment de son divorce avec Cécilia en octobre 2007.

L'intime comme critère de jugement politique

Une promotion de l’intime favorisée par l’émergence d’une culture psychologique selon le philosophe Marcel Gauchet  : « Avec la psychanalyse notamment, se dévoile un aspect des individus, l’inconscient, à la fois essentiel et dérobé. Il joue un rôle crucial dans les rapports humains. Depuis trente ans, ce discours psychologique a pénétré toutes les couches sociales. Même si on n’a pas lu une ligne de Freud, on considère comme évident que la sexualité est centrale dans l’identité des gens. Les relations entre personnes sont pénétrées de ce nouveau sens de l’existence psychique. Cela amène un degré d’individualisation bien supérieur. Il devient légitime de parler de soi. C’est l’ambiance de notre temps ».

Une promotion de l’intime à vocation politique aussi car destinée à combler le vide politique et l’absence de représentation d’un « monde commun » : «  La notion de public est obscurcie par la quasi-impossibilité de nous représenter un monde commun, tellement commun qu’il n’appartient à personne. Le strict partage entre privé et public, est devenu intenable. Les gens veulent en savoir davantage sur la personnalité du Président parce que ce qu’il est dans son individualité la plus intime concerne la manière dont il va exercer sa fonction. C’est un critère de jugement politique. Mais personne n’attend du Président qu’il fasse une conférence sur ses peines de cœur. Le vrai problème pour les hommes publics est de savoir poser les limites entre ce qu’ils n’ont pas à cacher et ce qu’ils n’ont pas à dire. Si l’on ne voit qu’une personne qui occupe tout l’espace, avec un ego surdimensionné, narcissique et exhibitionniste, et qu’on ne voit plus la fonction, ce sera rejeté ». En plein dans le mille.








LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez