Sarkozy joue avec les Bleus : une grave crise de l’identité nationale
Vendredi 25 Juin 2010 à 17:01 | Lu 13148 fois I 52 commentaire(s)
Claude Lanzmann - Carte blanche
Cette semaine, Marianne laisse carte blanche à Claude Lanzmann, cinéaste et écrivain qui est aussi directeur de la revue « les Temps modernes ». Pour lui, Le fiasco des Bleus montre que l’appartenance nationale ne va plus de soi. Seul importe l’argent roi.
Marianne : Que vous inspire le débat sur l’équipe de France ?
Qu’enseigne cet échec ?
C.L. : S’il existe un premier enseignement à tirer « à chaud » du fiasco de notre équipe de football, c’est à mon avis celui-là : à la façon d’une loupe géante, il montre que l’appartenance nationale ne va plus ici de soi. Comme si, dans la France de 2010, ce qu’Ernest Renan appelait l’« âme » d’une nation – son principe spirituel – était de plus en plus introuvable. La plupart des footballeurs français jouent dans des clubs étrangers, qui les paient richement, et il me paraît impensable que, jus soli ou pas, leur lien avec leur pays natal ne se distende pas.
Claude Lanzmann : Ni l’Uruguay, ni le Mexique, ni l’Argentine ne se sont posé la question de leur identité nationale comme cela a été fait cette dernière année ad nauseam en France. Or, regardant jouer les Uruguayens, les Mexicains, et même les Sud-Africains, opposés aux Français, on avait immédiatement l’évidence d’avoir affaire à des équipes nationales. Ils incarnaient leur nation, dans leur réactivité, leur vivacité, leur jeunesse, le plaisir manifeste qu’ils prenaient à jouer, sans complexes, sans vanité, ne donnant à aucun moment l’impression de porter sur leurs épaules quelque chose de trop lourd pour eux. Au contraire des Français, désignés par des médias marchands et irresponsables comme dépositaires du plus fol orgueil national, du plus vide aussi. Nos vainqueurs se moquaient des symboles. Tandis que la défaite honteuse de l’équipe de France doit être considérée comme le symptôme d’une grave crise de cette identité nationale dont on se gargarise. C’est le lien national qui est désormais en question.
Qu’enseigne cet échec ?
C.L. : S’il existe un premier enseignement à tirer « à chaud » du fiasco de notre équipe de football, c’est à mon avis celui-là : à la façon d’une loupe géante, il montre que l’appartenance nationale ne va plus ici de soi. Comme si, dans la France de 2010, ce qu’Ernest Renan appelait l’« âme » d’une nation – son principe spirituel – était de plus en plus introuvable. La plupart des footballeurs français jouent dans des clubs étrangers, qui les paient richement, et il me paraît impensable que, jus soli ou pas, leur lien avec leur pays natal ne se distende pas.
Quel sens cela a-t-il de les rameuter français épisodiquement, à l’occasion d’une Coupe du monde ? Chanter la Marseillaise avant un match ne suffit pas, apparemment. Et puis les sommes colossales que les clubs versent pour les acheter n’arrangent rien, c’est le fric roi. Avant la précédente Coupe du monde, en 2006, Danone a signé avec Zidane un contrat de publicité très juteux, s’étendant sur plusieurs années.
Or le même Zidane, alourdi par le fric et le yaourt light, courait de moins en moins sur le terrain, et avec une circonspection affligeante. On parle, au sujet de l’équipe actuelle, de rivalités entre les Antillais et les Africains d’origine, entre les musulmans et les autres. Je ne sais pas si c’est vrai. Cela n’est sûrement pas inventé. J’ai entendu hier dans une rue de Paris un étonnant dialogue entre quatre jeunes Noirs fort bien sapés, appareillés des téléphones les plus tendance, et un passant souriant. Question des Noirs : « Vous avez vu le match ? Réponse : – J’ai vu tous les matchs de l’équipe de France. Question : – Vous avez pensé quoi ? Le passant : – Ce n’était pas brillant, il y a beaucoup à dire. Les Noirs, de plus en plus violents : –– Non, monsieur, ce qui s’est passé, c’est la faute aux Noirs, c’est toujours la faute aux Noirs… Le passant : – Domenech n’est pas noir. Réponse : –– C’est la faute aux Noirs, on vous dit. C’est toujours la faute aux Noirs. »
Pareil dialogue inquiète en raison de sa charge de haine et de l’échange de rôles qu’il implique. Il faut cesser, quoi qu’il en soit, de demander au football ce qu’il ne peut donner. C’est à cette condition que ce sport pourra à nouveau porter les couleurs d’une France un peu plus sûre de ce qu’elle incarne.
Propos recueillis par Alexis Lacroix
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