Sarkozy, faux dur ou vrai tendre
Par Philippe Bilger. Les coups de gueule présidentiels sont rarement suivis d'effets et restent des rodomontades, qui modifient peu à peu la perception psychologique du résident de l'Elysée.
On peut soutenir que le phénomène de Cour n'a jamais été plus vif que depuis l'élection de Nicolas Sarkozy. Ce n'est pas parce que celui-ci a fait disparaître volontairement la pompe républicaine pour ajuster sa pratique à ses goûts que la courtisanerie, déjà ordinaire dans les lieux de pouvoir, ne s'est pas aggravée avec lui. Il y a une inconditionnalité, une flatterie ostensible dans les propos de beaucoup de ministres qui manifestent que la décontraction apparente du président n'a pas freiné ses collaborateurs dans l'envie "d'en rajouter". Après tout, on ne sait jamais, un éloge n'est jamais perdu !
Tendre Indulgence
En même temps, on s'attendrait, devant un tel consensus de mécanique approbation, à une rigidité, à une sévérité dans la gestion, par la puissance publique, des incartades, des rebellions ou des subjectivismes forcenés. Or c'est l'inverse qui a été constaté dès l'origine. Des médias plus lucides que d'autres avaient déjà remarqué depuis longtemps que si le président menaçait, il n'allait jamais jusqu'à la concrétisation. Ses "coups de geule", révélés à plusieurs reprises, n'aboutissaient à rien d'effectif à l'égard des ministres ou des secrétaires d'Etat qui avaient semblé être visés. D'aucuns ont évoqué, alors, le caractère d'un "faux dur". Sans doute serait-il plus pertinent de souligner que dans la relation de travail, avec l'existence d'un lien personnel, Nicolas Sarkozy est englué dans une sorte d'indulgence, de compréhension, de tolérance qui se contente de l'intimidation mais serait malheureuse avec sa mise en oeuvre. Il fait trembler mais ne fait pas peur. On devine que la parole va suffire pour laisser croire à l'existence de l'acte mais que celui-ci sera sans cesse remis. Il y a comme une paradoxale tendresse dans cette faiblesse, dans cette exclusive force verbale. Nicolas Sarkozy est flatté, certes, se flatte lui-même mais en dépit de ces apparences, derrière ce rituel obligatoire pour le peuple, surgit l'image d'un chef de bande, d'un "copain" qui n'est pas plus crédible quand il fait les "gros yeux" que De Gaulle, s'il s'était essayé à faire du sarkozysme.
Contagion gênante
Le plus éclairant, pour illustrer cette singulière synthèse de l'obséquiosité politique et de la tolérance humaine, n'est-il pas dans l'appétence indélicate et vulgaire exprimée par quelques ministres pour d'autres postes que le leur, en anticipant un changement qui ne dépend évidemment pas d'eux ? On n'a jamais vu, sous d'autres présidents de la Républiques, de telles démarches oser même être tentées et il est plus qu'évident que la moindre vélléité en ce sens aurait immédiatement réprimée.
Nicolas Sarkozy a formulé un avertissement solennel en Conseil des ministres, en a réprimandé certains, félicité d'autres et souligné que dans une France en crise, les ministres n'avaient pas à faire part de leurs "états d'âme"(le Monde, le Figaro et le Parisien). Il a conclu qu'à la moindre réitération, le Premier ministre se chargerait de trouver un successeur à l'imprudent.
Difficile de ne pas baigner dans les "états d'âme" quand le président lui-même - et c'est sa méthode propre- mêle constamment, en politique et dans la plupart de ses discours, notations intimes, personnelles voire conjugales et idées générales, projets de réforme. Il est clair que par contagion il a "déteint" sur certains qui ont probablement mal choisi leur dommaine d'application.
Le père fouettard qu'il a été, qu'il a voulu être sera-t-il écouté au-delà du temps proche de la remontrance? Le président fera-t-il oublier le copain qui gronde mais ne fait pas mal ?
A l'évidence, la pratique présidentielle n'est pas banale.
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