Sarkozy face au rebond de la crise financière
Mardi 18 Mars 2008 à 00:32 | Lu 27528 fois I 96 commentaire(s)
Sylvain Lapoix
Maintenant les municipales passées, les politiques vont enfin pouvoir réaliser que la crise des subprimes, en minant les fonds d'investissement et en déclenchant une crise des taux de change, va bel et bien frapper l'économie française.
Jusqu'ici tout allait bien. En tout cas c'est ce que se sont évertués à répéter les gouvernements européens. « Ceux qui pensaient que la crise se limiterait aux subprimes et aux Etats-Unis sont dans le meilleur des cas des irresponsables ! », tonne Olivier Pastré, professeur d'Economie à Paris VIII et membre du Cercle des économistes, coauteur de Dr Jekyll and M. Subprime, à paraître chez Perrin. Après les banques, le signal d'une nouvelle étape dans le séisme financier mondial fut donné la semaine dernière : l'effondrement spectaculaire de Carlyle Capital Corp. (CCC, voir notre encadré ci-dessous) annonce déjà que la crise du crédit immobilier américain ne touche plus seulement les banques mais aussi les fonds de placement. Une conséquence imprévisible ? « Faux ! », répondent en cœur les économistes. Dimanche soir 16 mars, la banque Bear Stearns a évité de justesse la faillite. Son concurrent JP Morgan l'a rachetée en solde pour seulement 236 millions de dollars. Elle en valait quinze fois plus voici quelques jours. Le lendemain, lundi 17 mars, toutes les bourses européennes plongeaient : - 3,5% à Paris, - 3,79% à Amsterdam, - 4,18% à Francfort, -2 ,23% à Londres.
Carlyle Capital Corp. : la faillite par laquelle le scandale continue...
Ne m'appelez plus «subprimes»…
Jusqu'ici, le monde était partagé en deux : d'un côté la saine et prometteuse économie européenne, de l'autre, une économie américaine vérolée et perverse qui mettait dans le même lit la finance, la bourse, la dette publique, etc. Cette fable se nommait « découplage ». « Une invention des marchés financiers, selon Jean-Luc Gréau, économiste, ancien expert du Medef. Si les Etats-Unis avaient des relations financières plus équilibrées avec le reste du monde, il y aurait moins de subprimes dans les fonds européens ! En misant sur une économie de la demande, les Etats-Unis font supporter la croissance aux ménages et à leur endettement. D'où la nécessité de vendre de la dette à tout bout de champ. » Ainsi, en douce, des « produits dérivés » de prêts immobiliers américains passent l'Atlantique, important avec eux les germes de la crise en Europe. Et leurs caravelles se nomment « fonds d'investissement », « hedge funds » et autres « banque d'affaires ».
La terrible déroute des coupeurs de dette
Le processus de transformation de crédits en produits financiers (la titrisation) est, selon Olivier Pastré, le fond du problème : « La question des subprimes n'est que la partie émergée de l'iceberg : la crise de confiance sur les marchés est causée par une inquiétude vis-à-vis de la titrisation en général, analyse-t-il. Mais les banques centrales ont contribué à l'entretien de ce système de mutualisation des risques qui devait éloigner les crises ultérieures. » Ainsi, la titrisation a permis de dynamiser l'économie mondiale pendant de nombreuses années.
Jusqu'ici, le monde était partagé en deux : d'un côté la saine et prometteuse économie européenne, de l'autre, une économie américaine vérolée et perverse qui mettait dans le même lit la finance, la bourse, la dette publique, etc. Cette fable se nommait « découplage ». « Une invention des marchés financiers, selon Jean-Luc Gréau, économiste, ancien expert du Medef. Si les Etats-Unis avaient des relations financières plus équilibrées avec le reste du monde, il y aurait moins de subprimes dans les fonds européens ! En misant sur une économie de la demande, les Etats-Unis font supporter la croissance aux ménages et à leur endettement. D'où la nécessité de vendre de la dette à tout bout de champ. » Ainsi, en douce, des « produits dérivés » de prêts immobiliers américains passent l'Atlantique, important avec eux les germes de la crise en Europe. Et leurs caravelles se nomment « fonds d'investissement », « hedge funds » et autres « banque d'affaires ».
La terrible déroute des coupeurs de dette
Le processus de transformation de crédits en produits financiers (la titrisation) est, selon Olivier Pastré, le fond du problème : « La question des subprimes n'est que la partie émergée de l'iceberg : la crise de confiance sur les marchés est causée par une inquiétude vis-à-vis de la titrisation en général, analyse-t-il. Mais les banques centrales ont contribué à l'entretien de ce système de mutualisation des risques qui devait éloigner les crises ultérieures. » Ainsi, la titrisation a permis de dynamiser l'économie mondiale pendant de nombreuses années.
Au cœur du système de la titrisation, les fonds d'investissements sont rois. Car, quand une dette est contractée auprès d'une banque, ce n'est plus le banquier qui la gère mais le fonds auquel il a confié cette dette. Ce « capital risque » (pour une dette, son remboursement futur) est revendu sur les marchés, injecté dans d'autres produits financiers, réduit en poudre de perlimpinpin que les petits chimistes des fonds spéculatifs dispersent aux quatre vents.
Mais alors, que se passe-t-il quand le « risque » devient réalité ? Quand les milliers de foyers américains endettés sont en rupture de paiement ? Comme le long d'une traînée de poudre, l'étincelle remonte le chemin de la titrisation : les banques se retournent vers les fonds d'investissements à qui elles ont vendusla dette qui, ne pouvant la rembourser, vont frapper à la porte de tous ceux qui l'ont rachetée. La valeur des produits financiers étant basée sur la capacité des ménages à rembourser leur crédit, celle-ci s'effondre, emportant dans sa chute les actionnaires, les fonds d'investissements et les banques. Plus personne ne veut acheter des obligations ou des actions de banques qui ne sont plus solvables. Dernière victime de la chute des maisons financière, la banque Bear Stearns a vu son titre perdre 47% de sa valeur depuis vendredi 14 mars. Même traitement pour des fonds comme KKR (un des colosses des marchés), qui paient aujourd'hui au prix fort la stratégie de titrisation des prêts immobiliers américains.
Mais alors, que se passe-t-il quand le « risque » devient réalité ? Quand les milliers de foyers américains endettés sont en rupture de paiement ? Comme le long d'une traînée de poudre, l'étincelle remonte le chemin de la titrisation : les banques se retournent vers les fonds d'investissements à qui elles ont vendusla dette qui, ne pouvant la rembourser, vont frapper à la porte de tous ceux qui l'ont rachetée. La valeur des produits financiers étant basée sur la capacité des ménages à rembourser leur crédit, celle-ci s'effondre, emportant dans sa chute les actionnaires, les fonds d'investissements et les banques. Plus personne ne veut acheter des obligations ou des actions de banques qui ne sont plus solvables. Dernière victime de la chute des maisons financière, la banque Bear Stearns a vu son titre perdre 47% de sa valeur depuis vendredi 14 mars. Même traitement pour des fonds comme KKR (un des colosses des marchés), qui paient aujourd'hui au prix fort la stratégie de titrisation des prêts immobiliers américains.
Les taux de change : le trou financier dans le « mur de l'Atlantique »
L'inquiétude qui saisit les investisseurs face à ces faillites en série remet au goût du jour les « valeurs refuges » : matières premières, monnaies fortes, etc. Un repli dangereux puisqu'il se heurte à la flambée des métaux et énergies (pétrole, or, cuivre, etc.) et à une surévaluation de l'euro doublée d'une crise du dollar. Par un effet de vases communicants, la « bulle » des subprimes se dégonfle en faisant grossir celle des matières premières et de l'euro.« Les crises financière et monétaire se renforcent l'une l'autre comme si la force de la mondialisation se retournait contre elle, analyse Eloi Laurent, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). L'excédent commercial de la zone euro vis-à-vis des Etats-Unis est en train de se transformer en déficit. Un euro à 1,40$, c'est un problème. A 1,60$ c'est une catastrophe ! »
Les produits européens, du fait de cette monnaie devenue hors de prix, voient leur coût augmenter pour les acheteurs en dollars partout ailleurs dans le monde qui préfèrent se tourner vers des industries à monnaie faible comme… les Etats-Unis ! Les carnets de commande français et japonais commencent déjà à sentir passer la hausse : bye bye les exportations ?
L'inquiétude qui saisit les investisseurs face à ces faillites en série remet au goût du jour les « valeurs refuges » : matières premières, monnaies fortes, etc. Un repli dangereux puisqu'il se heurte à la flambée des métaux et énergies (pétrole, or, cuivre, etc.) et à une surévaluation de l'euro doublée d'une crise du dollar. Par un effet de vases communicants, la « bulle » des subprimes se dégonfle en faisant grossir celle des matières premières et de l'euro.« Les crises financière et monétaire se renforcent l'une l'autre comme si la force de la mondialisation se retournait contre elle, analyse Eloi Laurent, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). L'excédent commercial de la zone euro vis-à-vis des Etats-Unis est en train de se transformer en déficit. Un euro à 1,40$, c'est un problème. A 1,60$ c'est une catastrophe ! »
Les produits européens, du fait de cette monnaie devenue hors de prix, voient leur coût augmenter pour les acheteurs en dollars partout ailleurs dans le monde qui préfèrent se tourner vers des industries à monnaie faible comme… les Etats-Unis ! Les carnets de commande français et japonais commencent déjà à sentir passer la hausse : bye bye les exportations ?
La coopération internationale des « gendarmes de la bourse »
« La bataille fait rage sur le diagnostic de l'action des organismes internationaux, rapporte Eloi Laurent. Certains soulignent l'audace la Féd et l'inertie de la BCE, d'autres s'inquiètent de l'action et louent la patience de la banque européenne. En attendant, la Féd est la seule institution qui a joué son rôle dans la crise. » Même si le plan de la Réserve fédérale américaine de réinjecter 200 milliards dans les marchés n'a pas provoqué d'accalmie, de nombreux économistes saluent la réactivité de cet organisme. De l'autre côté de l'Atlantique, Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, fustigeait la « volatilité du dollar », à l'instar du Premier ministre japonais, mais sans prendre de décision.
Olivier Pastré est moins sévère : « les banques centrales ont bien réagi dans l'ensemble : la Féd en baissant les taux et la BCE en ne les augmentant pas. Mais ce ne sont pas quelques milliards de dollars qui vont enrayer une crise de confiance : il faut réviser le mode de fonctionnement et d'intervention des organismes de contrôle et surtout ne pas impliquer les gouvernements. »
Trop absorbée par les élections municipales, Christine Lagarde n'a même rien déclaré sur la situation, ne donnant pas suite à nos sollicitations. Elle qui, à l'été dernier, prédisait que « le gros dans la crise » était déjà passé. Manifestement, le Ministre de l'Economie prenait ses désirs pour des réalités. Et aujourd'hui, les économistes croient de plus en plus à une récession américaine d'au moins dix-huit mois. Ce ne sera pas un nouveau nuage de Tchernobyl en France. Cette fois-ci, le gouvernement devra trouver mieux que les municipales pour ne pas parler de cet enjeu…
« La bataille fait rage sur le diagnostic de l'action des organismes internationaux, rapporte Eloi Laurent. Certains soulignent l'audace la Féd et l'inertie de la BCE, d'autres s'inquiètent de l'action et louent la patience de la banque européenne. En attendant, la Féd est la seule institution qui a joué son rôle dans la crise. » Même si le plan de la Réserve fédérale américaine de réinjecter 200 milliards dans les marchés n'a pas provoqué d'accalmie, de nombreux économistes saluent la réactivité de cet organisme. De l'autre côté de l'Atlantique, Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, fustigeait la « volatilité du dollar », à l'instar du Premier ministre japonais, mais sans prendre de décision.
Olivier Pastré est moins sévère : « les banques centrales ont bien réagi dans l'ensemble : la Féd en baissant les taux et la BCE en ne les augmentant pas. Mais ce ne sont pas quelques milliards de dollars qui vont enrayer une crise de confiance : il faut réviser le mode de fonctionnement et d'intervention des organismes de contrôle et surtout ne pas impliquer les gouvernements. »
Trop absorbée par les élections municipales, Christine Lagarde n'a même rien déclaré sur la situation, ne donnant pas suite à nos sollicitations. Elle qui, à l'été dernier, prédisait que « le gros dans la crise » était déjà passé. Manifestement, le Ministre de l'Economie prenait ses désirs pour des réalités. Et aujourd'hui, les économistes croient de plus en plus à une récession américaine d'au moins dix-huit mois. Ce ne sera pas un nouveau nuage de Tchernobyl en France. Cette fois-ci, le gouvernement devra trouver mieux que les municipales pour ne pas parler de cet enjeu…
Au fait...
...Carlyle Capital Corp.
Spécialisé dans les fonds hypothécaires américains, CCC a connu une semaine de descente aux enfers après une première chute de 58% de son cours à la bourse d'Amsterdam. Sommée par ses souscripteurs de compenser la baisse de ses titres adossés à l'immobilier, la filiale du groupe Carlyle n'a pas pu faire face aux 400 millions de dollar demandés et a été obligé de vendre ses titres, faisant s'effondrer la valeur du fonds. Côté à 12 dollars le 5 mars, l'action passait à 5 $ le lendemain. Jeudi 13, à la fermeture de la bourse d'Amsterdam, le titre était passé sous la barre des 40 centimes, tandis que le diagnostic de faillite inévitable avait été prononcé. Lors de son introduction en bourse, en juin 2007, CCC était coté 20$ américains.
...Carlyle Capital Corp.
Spécialisé dans les fonds hypothécaires américains, CCC a connu une semaine de descente aux enfers après une première chute de 58% de son cours à la bourse d'Amsterdam. Sommée par ses souscripteurs de compenser la baisse de ses titres adossés à l'immobilier, la filiale du groupe Carlyle n'a pas pu faire face aux 400 millions de dollar demandés et a été obligé de vendre ses titres, faisant s'effondrer la valeur du fonds. Côté à 12 dollars le 5 mars, l'action passait à 5 $ le lendemain. Jeudi 13, à la fermeture de la bourse d'Amsterdam, le titre était passé sous la barre des 40 centimes, tandis que le diagnostic de faillite inévitable avait été prononcé. Lors de son introduction en bourse, en juin 2007, CCC était coté 20$ américains.
Le cours de l'action CCC. Source Euronext.
Au fait...
...c'est quoi les « subprimes » exactement ?
Dans le jargon du « risque » bancaire, un prêt « prime » (prime lending) est un crédit accordé à un emprunteur fiable, c'est-à-dire dont la probabilité qu'il puisse rembourser le prêteur est élevée. Le « subprime » (sous prime) est donc celui qui n'est pas un emprunteur fiable (par exemple un « salaud de pauvre » américain). La différence de « risque » entre prime et subprime est compensée par un meilleur taux pour celui qui accepte de prêter à l'emprunteur peu solvable. Ce qui rend le « subprime » attractif pour celui qui achète la dette. De l'autre côté, les emprunteurs bénéficient de taux variables qui débutent en dessous du taux du marché (mais qui ont, ces derniers temps, crevé le plafond). Ce qui rend le « subprime » attractif pour celui qui contracte la dette.
Seul problème, quand l'emprunteur « à risque » n'est effectivement plus solvable parce que ses finances ne le permettent plus ou que le taux est monté trop haut, tout le monde paie le « risque » : l'investisseur qui a racheté une dette devenue sans valeur et l'emprunteur qui se voit confisquer autant de biens que nécessaire pour rembourser ce qu'il doit.
...c'est quoi les « subprimes » exactement ?
Dans le jargon du « risque » bancaire, un prêt « prime » (prime lending) est un crédit accordé à un emprunteur fiable, c'est-à-dire dont la probabilité qu'il puisse rembourser le prêteur est élevée. Le « subprime » (sous prime) est donc celui qui n'est pas un emprunteur fiable (par exemple un « salaud de pauvre » américain). La différence de « risque » entre prime et subprime est compensée par un meilleur taux pour celui qui accepte de prêter à l'emprunteur peu solvable. Ce qui rend le « subprime » attractif pour celui qui achète la dette. De l'autre côté, les emprunteurs bénéficient de taux variables qui débutent en dessous du taux du marché (mais qui ont, ces derniers temps, crevé le plafond). Ce qui rend le « subprime » attractif pour celui qui contracte la dette.
Seul problème, quand l'emprunteur « à risque » n'est effectivement plus solvable parce que ses finances ne le permettent plus ou que le taux est monté trop haut, tout le monde paie le « risque » : l'investisseur qui a racheté une dette devenue sans valeur et l'emprunteur qui se voit confisquer autant de biens que nécessaire pour rembourser ce qu'il doit.
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