Sarkozy et Murdoch sur la même longueur d'ondes...
Auditionné par la commission d'enquête parlementaire sur le scandale des écoutes News of The World, le magnat des médias aura souvent été cité en exemple par le président de la République française. Depuis le début de son quinquennat, il citait le groupe en exemple rêvant de voir émerger des groupes de communication français de dimension internationale. Un rêve de nouveau formulé il y à peine 15 jours, qui, outre-manche vire au cauchemar.
« Dans le monde qui est le nôtre, c'est un sujet absolument majeur de voir que les grands groupes de communication mondiaux sont des groupes anglo-saxons, et que si nous regardons les groupes français, leur dimension internationale est encore à démontrer ».
Le discours est tout récent. A peine plus de 15 jours. Prononcé par Nicolas Sarkozy à l’occasion d’une conférence de presse sur les investissements d’avenir. Entre les lignes, le président de la République annonçait le lancement de ses grands travaux médiatiques : son rêve secret de voir émerger un groupe de médias français d’envergure internationale (En son temps, Lionel Jospin avait émis le même souhait à propos de Vivendi...).
Une vieille idée qui hante le président de la République depuis le début de son mandat : « Le problème de la France, c’est que nous n’avons pas de groupes de communication français de dimension internationale » expliquait-il déjà au Monde en 2008.
Convaincu de la pertinence de son projet, Sarko décrit l’architecture du « bidule » tel qu’il l’a imaginé : «regardez la solution telle qu’elle est. Le grand groupe de communication français Lagardère n’a pas de télévision et le grand groupe de télévision français Bouygues n’a pas de presse. Quant au groupe de télévision Canal Plus, il n’est présent qu’en France. Et vous êtes confrontés à Murdoch et à des géants de cette nature. N’est-ce pas de la responsabilité du président de la République que d’essayer de construire un modèle économique qui permettra à des grands groupes français d’être indépendants ? Il faut créer les conditions d’un modèle économique viable ».
Difficile d'être plus clair : Sarkozy veut alors son Murdoch à la française, dirigé par un de ses plus proches amis, Martin Bouygues ou Arnaud Lagardère pour reproduire dans ses détails les plus périlleux le funeste modèle anglo-saxon. A l’approche d’une compétition électorale qui s’annonce rude, Sarkozy aurait sans doute apprécié pouvoir disposer de médias aussi puissants, influents et bienveillants que ceux de Murdoch, à l’égard de ses chouchous.
Nicolas Sarkozy n’a jamais refusé de s’afficher avec le magnat des médias. Du e-G8 –sommet des professionnels de l’internet- en passant par l’Elysée –comme sur ces photos-, on le voit tout sourire aux côtés du président de la République. A se demander même si dans ses rêves les plus fous, Nicolas Sarkozy n’aurait pas souhaité qu’il ne vienne investir quelques milliards de dollars en France…
C’est ce qui s’appelle avoir du flair au moment où l’Empire Murdoch n’a jamais paru aussi branlant. Le vieux magnat est auditionné par une commission parlementaire alors que le scandale des écoutes téléphoniques éclabousse la classe politique britannique.
Heureusement pour nous, ces derniers temps, Murdoch batifolait plutôt du côté du continent américain, multipliant les investissements. Le 13 juillet, il retirait son offre de rachat intégral à 12 milliards de dollars du bouquet satellite payant britannique BSkyB, dont il détient aujourd'hui 39,1%.
Toujours dans le sens de l’histoire, lors du fameux e-G8, organisé à Deauville en mai dernier, présenté par le PDG de Publicis comme « l’homme le plus puissant du monde », Rupert Murdoch fut accueilli en véritable chef d’Etat. Quelques semaines à peine avant que le scandale n’éclate, et que son empire vacille Le président de News Corp sera le seul dirigeant à prononcer un discours le même jour que le président français et sera reçu à l’Elysée.
Plus anecdotique en 2008 , c’est déjà madame Sarkozy qui s’affichait aux côtés de Miss Murdoch dans une généreuse campagne de lutte contre la pauvreté.
Plutôt que de deviser sur les risques de la concentration médiatique, les relations incestueuses entre médias et politiques, autant de sujets que Rupert Murdoch doit sûrement maîtriser sur le bout des doigts, il préférera entretenir son auditoire de questions d’éducation. Pourquoi un intérêt soudain pour l’avenir de l’humanité et de ses enfants? Rupert Murdoch venait de s’offrir la société Wireless Generation, une société spécialisée dans l’éducation numérique et les logiciels d’enseignement. Un marché estimé à 500 milliards de dollars aux Etats-Unis.
D’autres clichés montrent l’empereur entouré, certes de sa femme, mais aussi de Christine Lagarde, alors Ministre de l’économie et des finances et de Frédéric Mitterrand, Ministre de la culture. C’est que ce cher Rupert s’était levé de bonne heure pour écouter son ami Nicolas.
Favorable à des subprimes à la française, grand défenseur des dictatures arabes, premier bradeur de la spécificité stratégique française par la réintégration du commandement intégré de l'OTAN qui impose à la France une diplomatie moutonnière, emballé par l'idée de voir s'édifier un empire Murdoch à la française, le quinquennat de Nicolas Sarkozy aura de bout en bout été marqué par une vision décalée. Comme sur les chaînes de Murdoch, la réception politique est brouillée. Avant la mire ?
Murdoch a toujours eu une réputation d’opportuniste faiseur de rois. Très conservateur, il fut aussi proche de Tony Blair, que de David Cameron, moins soucieux, en fait, d’utiliser ses canaux pour faire élire ses poulains que de s’assurer qu’ils n’entraveraient pas le développement de ses activités.
Ainsi, en 2009, Murdoch aurait cherché à savoir ce qu’un certain David Cameron, alors potentiel futur premier Ministre avait dans le ventre : « sera-t-il un nouveau Thatcher ? c’est cela qu’il faut à la Grande Bretagne » disait Murdoch. Impressionné par son interlocuteur, Cameron l’aurait assuré, qu’une fois élu, il procèderait à une vaste réforme de l’Ofcom (l’équivalent anglais de notre CSA, qui a régulièrement émis des réserves sur les pratiques du groupe Murdoch ), l’empêcheur de se concentrer médiatiquement en rond. Le premier Ministre n’a pas encore eu le temps d’appliquer cette partie de son programme et Murdoch n’aura sans doute jamais l’occasion d’en profiter…
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