Sarkozy, Stiglitz et le PIB : tout change parce que rien ne change
Mardi 15 Septembre 2009 à 12:01 | Lu 10498 fois I 33 commentaire(s)
Sylvain Lapoix - Marianne
Censé révolutionner le PIB, le rapport Stiglitz propose simplement d'y ajouter d'autres indicateurs connus de longue date pour se donner bonne conscience. Un énième avatar de l'ouverture dont Sarkozy se vante déjà.
Depuis plus de 60 ans, le développement des sociétés était mesuré par un indicateur qui comptabilisait comme des bienfaits les accidents de voitures, les pandémies mortelles et les conflits ouverts. Pour sortir de ce statu quo, Nicolas Sarkozy a décidé de lancer une commission avec l'éminent professeur Stiglitz qui a rendu lundi 14 septembre à la Sorbonne et en grandes pompes ses conclusions même sur le ton de : «finalement, le PIB c'est pas mal, on va le garder ! Mais on va ajouter des trucs à côté pour dire que les enfants qui meurent, c'est triste.» Une prise de position courageuse que le président français a soutenu comme il a l'habitude de le faire : «Joseph Stiglitz n'a rien dit et je ferais tout pour qu'on l'entende dans les plus hautes sphères !» Fin de la parenthèse, vous pouvez retourner vendre des assurances décès de cancéreux sur les marchés financiers.
L'ouverture dans les idées : une technique éprouvée
Pas de surprise, la recette est connue : Sarkozy convoque un personnage médiatique (Jacques Attali, Nicolas Hulot, Jack Lang...) à qui il confie un sujet prétendument ignoré (la prospective, l'écologie, Cuba...) avant de vanter, quelques mois plus tard, le rapport «représentant un travail sans précédent», promettant de le défendre ses conclusions en haut lieu, avant de le laisser tomber dans l'oubli. Sarkozy n'innove pas : de Gaulle avait commandé le rapport Rueff-Armand en 1959. A la seule différence qu'il avait appliqué certaines propositions. Mais ici, on ne parle pas de changement, on parle d'image : l'ouverture se fait aussi par les idées.
En l'occurrence, il s'agissait d'être iconoclaste : le PIB était vieux, usé, pas très écolo dans sa comptabilité... et si on convoquait un prix Nobel bon teint pour le réformer ? Rajoutez donc Amarty Sen, le créateur de l'Indice de développement humain, que ça fasse un peu d'humanitaire, et Jean-Paul Fitoussi, pour avoir un Français dans le bidule. Résultat : une critique en demi-teinte du PIB qui ne le remet pas en cause dans son calcul mais propose d'y ajouter des indicateurs plus fins sur les revenus (chapître un), de le pondérer par des critères de bien être et de santé (chapître deux) ou encore de comptabiliser les «stocks de capitaux humains et physiques» entamés par les catastrophes naturelles. Le PIB ? Il restera le même et, pour les économistes comme pour les politiques, au centre des décisions.
En l'occurrence, il s'agissait d'être iconoclaste : le PIB était vieux, usé, pas très écolo dans sa comptabilité... et si on convoquait un prix Nobel bon teint pour le réformer ? Rajoutez donc Amarty Sen, le créateur de l'Indice de développement humain, que ça fasse un peu d'humanitaire, et Jean-Paul Fitoussi, pour avoir un Français dans le bidule. Résultat : une critique en demi-teinte du PIB qui ne le remet pas en cause dans son calcul mais propose d'y ajouter des indicateurs plus fins sur les revenus (chapître un), de le pondérer par des critères de bien être et de santé (chapître deux) ou encore de comptabiliser les «stocks de capitaux humains et physiques» entamés par les catastrophes naturelles. Le PIB ? Il restera le même et, pour les économistes comme pour les politiques, au centre des décisions.
Une simplification administrative (tout au plus)
Le seul changement, au final : au lieu d'avoir à consulter l'indice de développement humain sur le site du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et le PIB d'un pays sur celui de l'OCDE, les internautes l'auront désormais sur un seul et même site. Dans ce cas, on n'appelle pas ça « une révolution statistique », on appelle ça une simplification administrative. Car Sarkozy applique au PIB la même logique qu'il applique aux statistiques publiques en général : il conserve le flou sur leur contenu, change les étiquettes et qu'elles progressent. Le taux d'élucidation de la police ? Qui se moque de savoir ce que ça veut dire, puisqu'il monte !
Or, le PIB tel qu'il est calculé aujourd'hui encourage toutes sortes de pratiques décriées par notre humaniste de Président : les «spéculateurs» et les «traders fous» sont ainsi des contributeurs nets bien plus importants au PIB que les ouvriers de Continental ! En gardant le même indicateur, notre cher Président ne fait qu'encourager les mêmes pratiques : sans décompte du coût environnemental et social des activités économiques, l'industrie textile pourra continuer de délocaliser à l'autre bout du monde et de traiter les tissus à grands coups de mercure pour peu qu'elle vende en France et verse ses bénéfices au sacro-saint baromètre public du développement.
Or, le PIB tel qu'il est calculé aujourd'hui encourage toutes sortes de pratiques décriées par notre humaniste de Président : les «spéculateurs» et les «traders fous» sont ainsi des contributeurs nets bien plus importants au PIB que les ouvriers de Continental ! En gardant le même indicateur, notre cher Président ne fait qu'encourager les mêmes pratiques : sans décompte du coût environnemental et social des activités économiques, l'industrie textile pourra continuer de délocaliser à l'autre bout du monde et de traiter les tissus à grands coups de mercure pour peu qu'elle vende en France et verse ses bénéfices au sacro-saint baromètre public du développement.
Mais il n'est pas là pour changer les choses : il est là pour faire savoir qu'il a tout essayé ! Le Grand Paris ? Il l'a fait ! Le Grenelle de l'environnement ? Il ne tardera pas à l'achever, dans tous les sens du terme. Quand il était allé signer le Pacte de Nicolas Hulot, le candidat Sarkozy avait fait un discours étrange, plein de «mais» : c'est bien sympa vos histoires d'écologie mais il ne faudrait pas que ça bouscule trop les gens et sa vision du monde, où les entreprises doivent pouvoir croitre et prospérer à l'abri des reproches.
Qu'importe l'indicateur, pourvu qu'il monte. Mais comment faire comprendre aux Français que tout va bien, puisque la croissance revient, alors qu'ils doutent pour beaucoup du maintien de leur emploi ? « Lorsque les gens ne se reconnaissent plus dans les statistiques, cela engendre une méfiance à caractère poujadiste », notait Jean-Paul Fitoussi. Au lieu de remplacer l'indicateur global par un outil plus réaliste, il y aura désormais le thermomètre des décideurs et celui des pauvres, à côté. De quoi prémunir le président de la république des poussées de « méfiance à caractère poujadiste ».
Qu'importe l'indicateur, pourvu qu'il monte. Mais comment faire comprendre aux Français que tout va bien, puisque la croissance revient, alors qu'ils doutent pour beaucoup du maintien de leur emploi ? « Lorsque les gens ne se reconnaissent plus dans les statistiques, cela engendre une méfiance à caractère poujadiste », notait Jean-Paul Fitoussi. Au lieu de remplacer l'indicateur global par un outil plus réaliste, il y aura désormais le thermomètre des décideurs et celui des pauvres, à côté. De quoi prémunir le président de la république des poussées de « méfiance à caractère poujadiste ».
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