Salaires, commentateurs, le foot rend fou!
On peut s'indigner de la prime perçue par Raymond Domenech après la piètre qualification de la FGrance pour le mondial, et encore plus pour les dénis et les mensonges qui ont précédé cette révélation. Mais il ne s'agit que d'un symptôme : Télespectateur assidu du foot à la télé, Philippe Bilger se révolte aussi contre l'hyper-présence des animateurs dont le verbiage finit par gêner l'amateur de cfoot en chambre.
Le foot rend fou. On s'indigne, on rit ou on s'étonne.
D'abord, l'indécence absolue de ces 826 222 euros de primes que percevra le sélectionneur Raymond Domenech grâce à la qualification de la France (et dans quelles conditions !) pour le Mondial 2010. Que d'autres entraîneurs, dont Capello avec l'équipe d'Angleterre, soient encore mieux lotis ne nous console pas. Cette gabegie est un scandale, totalement déconnectée de la réalité et de la qualité des prestations fournies. Qu'on puisse sereinement après une telle « réussite » (qui n'a été qu'une succession de déceptions échappant par fraude à une catastrophe finale) accueillir une récompense de ce montant sans avoir honte me dépasse. Certes, l'argent n'a pas d'odeur et n'est pas moral : à profusion, il ne récompense pas que le talent, mais tout de même ! Dans une France en crise, accepter un tel pactole, sans l'avoir mérité et en pleine conscience, laisse pantois.
J'ose soutenir que le pire n'est pas là mais dans le mensonge qui l'a précédé. Entendre Raymond Domenech et Noël Le Graet qui connaissaient évidemment la vérité proférer avec aplomb que le montant de ces primes était « n'importe quoi » révèle bien davantage qu'une simple dissimulation. C'est la manifestation éclatante de l'absence d'éthique personnelle dans un monde qui aurait au contraire besoin, plus que jamais, d'exigences morales. Qu'on imagine, même dans l'univers politique, avec si peu d'écart entre le faux et le vrai, une occultation aussi grossière, je suis persuadé qu'en dépit d'une réactivité citoyenne amoindrie par la répétition des chocs, un vif émoi aurait agité les esprits. Mais parce que c'est le foot et que de lui on présume l'insupportable, on laisse et on passe sans protester à autre chose.
Alors, bien sûr, le reste n'est pas du même acabit et ferait plutôt sourire. Je fais allusion aux consultants, dont Le Parisien se demande « s'ils n'en font pas trop », et à Eric Cantona qui a beaucoup fait parler de lui ces derniers temps.
Je suis effaré, moi qui suis le parfait sportif en chambre, par l'hypertrophie des commentaires et l'inflation des consultants. Je ne veux même pas évoquer l'inénarrable trio Larqué, Jeanpierre et Wenger sur TF1 qui ou bien nous empêche véritablement de regarder les images parce qu'il les étouffe au lieu de les laisser parler d'elles-mêmes ou bien se pique de répéter des phrases aussi essentielles que "la pelouse est en bon état" ou « il faut avoir le ballon pour gagner ». Formulées trois fois, ces pensées fortes entrent forcément dans nos têtes. Et j'oublie le quatrième homme qui éprouve aussi le besoin d'intervenir pour justifier son existence et qui se trouve au bord du terrain. Et devinez ce qu'il dit ? "La pelouse est en bon état"! Heureusement il y a parfois Bixente Lizarazu. Mais il ne peut à lui seul nous faire oublier les autres.
Assez de verbiages, laissez parler les images!
Le plus drôle, c'est incontestablement Canal Plus. Aller chercher Zidane et Jacquet comme consultants, même si le premier a été un footballeur génial et le second un grand entraîneur, relève de l'élucubration médiatique intégrale. L'un et l'autre font dans la paraphrase pitoyable, ont deux ou trois mots à leur disposition, répètent la question qui leur a été posée et sont aussi peu doués pour cet exercice que Raymond Domenech pour animer l'équipe de France. Certes, ils ont le sourire mais leur mine réjouie suffit-elle ? Il est navrant de voir des talents anciens et des compétences certaines se tromper ainsi de registre, eux aussi pour de l'argent. Ils ont trop de temps libre, ils n'ont pas assez à faire ailleurs ? Et à Canal, ça parle, ça parle... ce n'est vraiment pas pour eux ! Les excitations si peu spontanées de Nathalie Lanetta fatiguent, comme sa manière en permanence de «faire l'article» et de s'écouter émerveillée. On a l'impression d'un enthousiasme qui se nourrit mécaniquement de lui-même et qui prend les téléspectateurs pour des abrutis incapables de rien comprendre d'autre que des cris de ravissement devant des évolutions improbables.
On n'est pas obligé d'aimer le football en tombant en pâmoison constante. On sent qu'à toute force on veut donner du lustre à ce sport en le prenant au sérieux malgré les débilités de Laurent Paganelli content dans son coin à rire tout seul ou l'épouvantable français d'un Olivier Rouyer qui, parce qu'il a tapé dans un ballon, est propulsé au rang d'analyste. Pourquoi ne nous laisse-t-on pas goûter les séquences et les buts sans nous inonder d'une volubilité frénétique qui nous gêne au lieu de nous éclairer ? Je ne peux pas toujours couper le son et mettre de la musique ! Parfois j'espère et j'écoute ! Comme le foot serait agréable sans ceux qui nous en parlent ! Hier Sauzée, aujourd'hui Dugarry, à la rigueur. Mais doctes, ils sont si souvent ridicules et pourquoi les met-on à plusieurs comme des perroquets dont aucun ne rachète les autres ! Le commentaire d'équipe, rien de plus ridicule. Bientôt ils seront plus nombreux que les joueurs !
Avec Eric Cantona, on atteint le registre du grandiose. Footballeur mythique, acteur singulier, Canto s'abandonne volontiers à un délire du quotidien à la fois incompréhensible et percutant. La langue de bois n'est pas la sienne. Raymond Domenech s'en est rendu compte. Il y a chez Cantona un mélange de générosité authentique - son combat en faveur des mal-logés dans la lignée de l'abbé Pierre - et d'idéologie fumeuse. Mais il est impossible de détester une tête brûlée et vibrante comme la sienne. Il regarde le monde tel qu'il est, les évidences telles qu'on les ressasse et il décide de tordre le premier et de détruire les secondes. Il est adorablement, somptueusement fou, décalé. Je raffole de son air toujours sombre même au comble du bonheur. Lorsqu'il déclare « qu'être français, est-ce que c'est chanter la Marseillaise, lire la lettre de Guy Môquet ? Non, être français c'est être révolutionnaire », à mon sens il disjoncte, mais pas totalement. Il élimine de l'histoire de France une part essentielle de celle-ci mais privilégier la révolution, cela lui ressemble tellement, non ? (Le Monde, Le Parisien, Le Figaro, 20 minutes, nouvelobs.com, Marianne 2)
Le foot rend fou. Le foot est partout, on ne peut lui échapper. Des primes à la télé, de ses génies à ses parasites. Peut-être même à ses admirateurs en chambre qui rêveraient de silence pour mieux voir un ballon faire trembler les filets.
Retrouvez les articles de Philippe Bilger sur son site Justice au singulier
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“Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti” A.Camus
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