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« S’engager à donner »

Didier Peyrat | Samedi 3 Novembre 2007 à 00:28 | Lu 9694 fois

Par Didier Peyrat. Les éditions P.U.F. re-éditent l’Essai sur le Don de Marcel Mauss. En cette heure où la gauche, encore sonnée par un printemps cafardeux, hésite entre crépuscule et lever de soleil, on ne saurait trop conseiller la lecture de cet ouvrage capital.



« S’engager à donner »
«L’Essai sur le don» n’est pas un simple manuel d’ethnologie, comme pourrait le laisser croire sa réputation et sa table des matières. Il s’agit d’un livre «archéologique» dans lequel Mauss (1872-1950) cherche à discerner la base durable de tout rassemblement humain organisé. Pour lui, l’aptitude au don structure toutes les sociétés, anciennes ou modernes. L’homme ne devient «une machine à calculer», qu’en procédant à une sorte d’oubli de l’être en société. Périodiquement, cependant, il reprend conscience de sa situation vis-à-vis d’autrui, renonce à son « quant à soi » et s’engage à donner.

«Donner, recevoir, rendre». Ces principes ne seraient-ils pas aujourd'hui pas d’une aide précieuse ? Certes, l’impression première est qu’ils prennent le contre-pied du fonctionnement actuel, qui serait plutôt : garder (pour soi), refuser (par crainte d’être «obligé»), ignorer soigneusement (ce qu’on doit). On ironisera sur un romantisme si peu compatible avec l’air du temps. Mais ces trois infinitifs permettent de lire plus complètement la société réelle, en orientant notre regard vers les traces d’une «civilité» qui perdure, parce qu’elle est un «roc». La générosité quotidienne ne sait pas se vendre : elle est discrète, peu alléchante pour les médias… Pourtant, c’est elle qui structure encore et toujours la majorité des comportements. Bien autre chose que de «l’utile» circule entre nous.

«Donne autant que tu prends, tout sera très bien»
dit un Proverbe maori cité par Mauss. Rien à voir avec quelques un de nos problèmes brûlants, à l’école, dans les quartiers, dans les entreprises ? Ainsi, le «donner, recevoir, rendre» n’est pas qu’un repère dans le ciel des idées. Il permet d’agir. Par exemple, d’interroger et de refonder nos pratiques éducatives. Et même, dans le registre politique, il oppose quelque chose de substantiel, à la fois au capitalisme hyper cynique de notre temps et à la montée de l’individualisme égoïste (dont la violence est la pointe dure). Etranger au radicalisme rhétorique comme au technocratisme gestionnaire, à mon avis les deux travers de la gauche actuelle, il ouvre une sorte de troisième voie, à la fois prudente et dense en sens. Rappelons que Mauss, fondateur, avec Jaurès, de l’Humanité, puis critique précoce, féroce et lucide de la pratique des bolcheviks, fut un socialiste obstiné. On trouve de surcroît dans la théorie du don, ce qui n’est pas rien en ce moment, de quoi adosser le combat écologique à une morale de «la vie en commun», profonde et durable. Car la désinvolture environnementale n’est rien d’autre qu’un refus de rendre (ce que nous avons reçu) et de donner (à des êtres qui n’existent pas encore).

Une morale de la droiture, parfaitement laïque ? Le sens de la limite (l’obligation), en même temps que celui de la liberté ? Une « vision du monde », au-delà des tactiques et des émotions provisoires ? Exactement ce qui nous manque dans la période actuelle pour concevoir de nouvelles pratiques transformatrices, non dans la frénésie du changement pour le changement, mais dans le respect de ce qu’il y a à sauver.

Amis qui croyez encore, même en période de défaite, à la force intacte d’une certaine idée du socialisme (à la lettre : une politique de la socialité), vous qui n’avez jamais confondu la gauche avec l’amour du caviar et le mépris du peuple, vous que l’accumulation du capital laisse froids et que l’absurde mise en concurrence des égaux révulse… Vous qui préparez déjà la bataille suivante, parce que l’histoire n’est jamais finie… Lisez, relisez, faites lire Mauss.

Essai sur le don, avec une introduction de Florence Weber (Puf, coll. "Quadrige", octobre 2007, 10€)



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