Marianne2 2012

Rue d'Ulm vs Nouvel Obs : un mauvais procès

Jeudi 21 Juillet 2011 à 16:01 | Lu 7971 fois I 0 commentaire(s)

La Plume d'Aliocha - Blogueur associé

Alors qu'une journaliste du Nouvel Obs est sous le feu des critiques pour avoir raconté les querelles qui entourent la nomination d'une philosophe au Collège de France, La Plume d'Aliocha en profite pour déconstruire les mauvais procès fait à la presse en règle générale.


Cela faisait longtemps qu’aucune critique à l’égard des journalistes n’était passée dans mon radar. Las ! N’ayant le temps de rien en ce moment et en particulier pas celui de surfer sur Internet, je m’en tiens à la lecture de mes blogueurs préférés, et encore, de manière erratique. C’est donc de mon ami Philarête qu’est venue l’attaque. Je l’admire trop pour lui en vouloir, mais cette admiration même m’oblige à lui répondre…

Voici qu’une journaliste du Nouvel Observateur se retrouve sous le feu des critiques de nos éminents philosophes nationaux. Son crime ? Avoir tenté d’expliquer au grand public pourquoi la nomination d’une personnalité de ce petit univers aussi fermé qu’aristocratique à un poste en vue au Collège de France déclenchait une guerre picrocholine. Si je cite le nom de Claudine Tiercelin, cela vous évoque-t-il quelque chose ? Rien, n’est-ce pas ? Eh bien voilà le difficile sujet que la journaliste en question a choisi de traiter.

Quelle ne fut pas son erreur ! Philarête évoque « un paradigme du mauvais journalisme à prétention philosophique » et renvoie à une critique cinglante de Jacques Bouveresse, l’homme qui a proposé la nomination de la dame, ainsi qu’à une critique plus approximative de Marie-Anne Paveau. Mais je sens que cette mise en bouche vous a donné envie de lire l’objet du délit, c’est ici. En substance, la journaliste relate les réactions suscitées par la nomination de Claudine Tiercelin à la prestigieuse chaire  « Métaphysique et philosophie de la connaissance ». On découvre au passage en lisant son article les petites médiocrités ordinaires typiques de n’importe quelle communauté humaine lorsqu’il est question de pouvoir et de récompense, sur fond de querelle plus intéressante entre philosophie continentale et analytique, laquelle s’enracine si j’ai bien compris dans une rivalité  entre français et américains commune à bien des disciplines.

Ce qui est intéressant dans la polémique déclenchée par cet article, c’est qu’elle contient à peu près l’ensemble des mauvais procès que l’on fait habituellement à la presse.

Commençons par la lettre de Jacques Bouveresse en réponse à l’article de l’Obs. Certes l’analyse est aussi fine que savante, mais les reproches sont au fond très ordinaires et fort discutables.

- on parle toujours des mêmes dans les médias : c’est exact, et je vais aller au bout du raisonnement, j’aimerais moi aussi qu’on voie un peu moins BHL ou Onfray et un peu plus les autres. A ceci près que les autres n’acceptent pas toujours de se montrer, que leur pensée n’est pas forcément aisée à vulgariser, que tout le monde n’est pas apte à se prêter à l’exercice médiatique. C’est un élément qu’il faut toujours garder à l’esprit quand on s’irrite de voir les mêmes personnes dans les médias.

- ce qui est ignoré des médias n’est pas forcément dénué d’intérêt : je suis entièrement d’accord, mais le propos de la journaliste n’est pas celui-là. Elle rend compte de l’ignorance réelle ou feinte des collègues de la philosophe, pas de celle des médias.

- les journalistes sont malintentionnés et partisans : cela arrive sans doute en effet, mais cette critique là jaillit le plus souvent lorsque l’article ne prend pas radicalement parti dans le sens souhaité par le lecteur. Il suffit parfois d’une réserve, d’une distance ou d’une simple nuance pour déclencher ce que j’appelle une « lecture hostile », prompte à déceler entre les lignes ce qui ne s’y trouve pas, à interpréter les propos dans un sens systématiquement négatif. Le procès d’intention alors n’est jamais loin.

- l’angle choisi n’est pas le bon : hélas trois fois hélas, l’une des libertés du journaliste consiste à choisir son sujet et la manière de le traiter. Je conçois que rendre compte d’une querelle interne autour d’une nomination plutôt que de dresser le panégyrique de la dame concernée puisse froisser certains esprits. Toutefois,  en tant que lecteur extérieur à l’affaire, il se trouve que cette querelle m’intéresse car elle m’offre une clef de compréhension que je n’aurais aucune chance de trouver ailleurs que dans un article de presse. En tout cas pas exprimé avec cette franchise que seule l’indépendance du journaliste rend possible.

- le journaliste n’y connaît rien : ça c’est l’argument de toute communauté maitrisant un savoir, une science, une technique et qui s’émeut naturellement qu’un néophyte vienne y mettre son nez. C’est une question assez passionnante de territoire, d’orgueil et de pouvoir. Hélas une fois de plus, c’est notre métier, il faudra bien s’y habituer. Les théoriciens de la régulation économique résument fort bien la difficulté : celui qui sait est compétent, mais il n’est pas indépendant, celui qui ignore est indépendant mais pas compétent. Le journaliste est un esprit indépendant qui tente perpétuellement de surmonter son incompétence. La critique de celui qui sait à l’égard de celui qui sait moins ou qui ignore se nourrit généralement d’une faute ou d’une légère imprécision. Ici il s’agit d’un nom mal orthographié. Evidemment, l’auteur n’imagine pas un instant qu’il puisse s’agir d’une coquille, ou d’une une faute d’inattention. Ce genre de procès me fait toujours sourire, tant les plus éminents spécialistes sont eux-mêmes capables parfois de trébucher sur un nom, un mot, une expression qu’ils n’ont pas encore tout à fait assimilé. Ce n’est pas pour autant qu’ils sont idiots. Il en va de même pour le journaliste.

- le journaliste insinue, suggère implicitement etc. c’est nous prêter plus d’intelligence ou de rouerie que nous n’en sommes capables. Informer est déjà assez difficile dès lors qu’il faut s’assurer d’être exact et se mettre en peine d’être compris du plus grand nombre. Suggérer est souvent au-dessus de nos forces et de la place qui nous est impartie. Cela arrive, mais bien plus rarement que le lecteur ne se plait à l’imaginer.

Passons à l’autre article.

« Elle cède elle aussi à cette bizarre habitude que semblent avoir les journalistes d’agrémenter leurs portraits de marqueurs physiques et de comparaisons qui, sur le plan de l’information, n’apportent rien à leur travail ». Qu’en termes péremptoires ces choses là sont dites. Voici que les philosophes nous donnent des leçons de journalisme. Ils ont en effet beaucoup de choses à nous apprendre, mais pas sur le terrain qu’ils ont choisi. Ainsi donc, lorsqu’on s’adresse au grand public et que l’on prétend lui décrire une personnalité, il faudrait s’abstenir d’évoquer son apparence physique, en tout cas si l’on parle d’un philosophe. Le philosophe est-il à ce point désincarné que l’on doive ignorer son sexe, sa taille, son âge pour se consacrer uniquement à la sèche description de sa pensée ? La règle vaut sans doute pour les savantes revues réservées à une toute petite élite, mais dès lors qu’il s’agit de presse grand public, l’exigence est inverse. Il s’agit de donner une consistance au récit, de permettre au lecteur de se faire une idée fut-elle approximative de la personne dont on parle. Il se trouve qu’un journaliste décrivant un personnage se doit de le brosser en quelques traits physiques, c’est sans doute scandaleux de bêtise aux yeux de nos brillants esprits, mais c’est ainsi. Au passage, vous comprendrez pourquoi on parle toujours des mêmes. Parce qu’il y a ceux qui se prêtent au jeu en acceptant le caractère modeste et très imparfait de l’exercice journalistique et les autres qui s’estiment bien trop haut dans leur propre échelle de valeur pour s’abaisser à n’être que des hommes, décrits par d’autres hommes à l’attention d’un public…

Rue d'Ulm vs Nouvel Obs : un mauvais procès
La journaliste a pris le risque d’évoquer une querelle, elle en est devenue l’otage. C’est comme ça à chaque fois. Nous avons l’habitude. Je regrette simplement que les philosophes concernés n’aient pas eu l’idée d’apprécier le travail de ma consœur non pas à l’aune de l’idée qu’ils se font de ce qu’elle aurait dû écrire mais en s’appuyant sur les règles de notre métier. Simple question de méthode…Ils ont préféré briser le miroir parce qu’ils n’ont pas aimé ce qu’il y voyaient. Dommage.

Retrouvez La Plume d'Aliocha sur son blog.







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