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Qui sont les Berbères de France? A quoi aspirent-ils?

Rédigé par FLORENCE ASSOULINE le Samedi 17 Février 2007

Ils représentent plus d'un tiers de la population d'origine maghrébine établie en France. Qu'ils soient du Maroc ou d'Algérie (Kabyles), très attachés à leur langue, ils sont plus culturalistes que communautaristes.



Sur le coeur des Français règne un Berbère. Un amour qui n'a rien d'un coup de tête, puisque, selon le top 50 du Journal du dimanche, pour la sixième année consécutive, Zinedine Zidane reste leur personnalité préférée. Adulé des Français, Zizou reste l'emblème indépassable d'une communauté, celle des Berbères de France, qu'au demeurant nos concitoyens connaissent plutôt mal. D'une part, encore aujourd'hui, la majorité d'entre eux ignorent que les Kabyles (comme Zidane) sont des Berbères d'Algérie; d'autre part, ils ne différencient pas les Berbères (habitants du Maghreb avant l'invasion arabo-islamique) des Arabes. Et, sur ce point, les Berbères sont très chatouilleux. Algériens, Marocains ou Français, oui; Arabes, non.

Elle est mal connue et c'est pourtant la plus ancienne des immigrations maghrébines en France. Le mouvement a commencé dès 1871: après l'écrasement de l'insurrection kabyle par l'armée française, quelques centaines de Berbères d'Algérie avaient été «importés» en France. Mais il est bien loin le temps où, comme en 1906, le patronat français, très friand de cette main-d'oeuvre soumise et laborieuse, faisait venir des Kabyles pour briser les grèves des ouvriers italiens dans les huileries et savonneries de Marseille. Colonisation, guerres mondiales, guerre d'Algérie, décolonisation du Maghreb, Printemps berbère (1980), assassinats terroristes: au gré des crises économiques et des conflits, ballottés par l'histoire quand ils ne la faisaient pas, poussés par la nécessité de survivre ou transportés par leurs rêves de réussite, d'Algérie surtout mais aussi du Maroc, par vagues successives, les Berbères sont venus vivre en France.

En 1914, sur 13 000 Algériens en France, on comptait plus de 10 000 Kabyles. Aujourd'hui, selon les conclusions d'un colloque Colloque «Pour une histoire sociale du berbère en France», sous la direction de Salem Chaker (Inalco) octobre 2004. tenu à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco): «On peut raisonnablement estimer la proportion de berbérophones à 35% de l'ensemble de la population originaire d'Afrique du Nord établie en France (quel que soit son statut juridique). Si l'on retient une fourchette de 4 à 5 millions de personnes d'origine maghrébine, on aboutit à un total de 1,5 à 2 millions de berbérophones en France.» Dans leur très grande majorité, ils sont d'origine kabyle, suivis par les Marocains (de 400 000 à 500 000): «Il existe bien sûr des berbérophones issus d'autres pays (Tunisie, Libye et pays du Sahel), mais leur nombre reste peu significatif (de quelques centaines à quelques milliers de personnes).»

Une géographie de l'exil
Et, comme c'est le cas pour toutes les immigrations, ils ont commencé par se regrouper tantôt en fonction de leurs choix professionnels, tantôt en fonction de leurs origines géographiques. Métiers de l'industrie et du bâtiment obligent, on les trouvait surtout à Paris et dans le Bassin parisien, dans le Pas-de-Calais, à Marseille et à Lyon. Peu à peu, ils ont fait en sorte d'habiter dans les mêmes quartiers: par exemple, les gens de Tizi Ouzou vont se retrouver dans les XVe, XVIIIe et XXe arrondissements de Paris, alors que les gens de la vallée de la Soummam vivront dans le Ve ou le XIe.

Et même si beaucoup ont dû quitter Paris intra-muros, il subsiste des traces de cette géographie de l'exil, comme à Ménilmontant, où l'on trouve plusieurs restaurants et bars tenus par des Kabyles, la Librairie chrétienne berbère où l'on peut acheter la Vie de Jésus et des dessins animés en tamazight (la langue berbère kabyle) ou encore l'Association de culture berbère (ACB), la plus ancienne des innombrables associations berbères.

Un modeste local au bas d'un immeuble, rue des Maronites, où nous reçoit son directeur, Chérif Benbouriche, dit Bébène: «Mon grand-père est venu en France en 1932 comme militaire, puis ce fut mon père après la guerre d'Algérie, pour des raisons économiques. Moi, j'avais 7 ans. C'est seulement à mon retour du service militaire en Algérie que j'ai eu envie de m'occuper de la culture et de la langue berbères.» Avec d'autres, il fonde l'ACB en 1978. Aujourd'hui reconnue d'utilité publique, l'association compte environ six permanents et des bénévoles qui dispensent cours de langue et cours de danse (berbères). On peut y faire du théâtre franco-berbère ou s'inscrire au football club berbère. En outre, l'ACB organise des débats, des colloques, des rencontres autour d'écrivains et des expositions. Certes, on y traite des thèmes en relation avec la culture berbère, mais pas seulement.

«Bien sûr, notre objectif principal reste la transmission de notre langue et notre culture, poursuit Bébène. Mais tout ce qui se passe en France nous concerne, l'islam et la laïcité, les valeurs républicaines, l'intégration de nos adhérents et les difficultés sociales qu'ils rencontrent.» Ainsi, à l'ACB, des bénévoles tiennent une permanence juridique et sociale pour régler les problèmes de papiers et de logement. Enfin, les cours de soutien scolaire (niveau primaire et collège), ouverts aux enfants du quartier, remportent un franc succès.

Quand on demande à M. Benbouriche si les Berbères sont communautaristes, il répond sans hésiter: «Non, nous sommes une communauté, c'est sûr, nous nous battons pour notre culture et notre langue, mais nous le faisons toujours en liaison avec la République. Je ne vais pas voter pour un candidat parce qu'il est kabyle mais parce qu'il est de même sensibilité politique que moi! A mon sens, la solidité de notre socle culturel nous permet de mieux résister à l'islamisation.»

«Etre kabyle, pour moi, cela ne veut dire ni enfermement ni communautarisme, confirme Samia Messaoudi, animatrice sur Beur FM. C'est un cumul de valeurs et de traditions: la langue, la cuisine, la musique, la poésie, les proverbes, etc. Parfois c'est un peu pesant, mais j'y tiens beaucoup. Ma mère ne parlait pas un mot de français. Nous avons toujours parlé kabyle à la maison, même si je ne sais ni le lire ni l'écrire.» Paradoxalement, Samia, née à Levallois-Perret, n'a jamais demandé la nationalité française: «J'ai grandi avec l'idée du retour en Algérie. Mon rêve était de devenir instit au bled. Pourtant, mon père vit ici depuis 1937, il nous apprenait le Laboureur et ses enfants. Mais, comme tous les Algériens, il a longtemps rêvé d'un retour. Et puis, à la fois ce qui se passait là-bas et le fait que ses enfants aient construit leur vie ici, tout ça a peu à peu éteint le rêve. L'Algérie me tient à coeur, même si finalement il n'est plus question de retour. Mais j'y vais souvent.»

L'enseignement de la langue
Culturalistes, sans aucun doute, et parfois jusqu'à l'extrême, mais, dans leur majorité, les Berbères de France souffrent moins du complexe communautariste que d'autres Français issus de l'immigration. Et leur ressentiment est tout entier réservé aux gouvernements de leurs pays d'origine, rarement tourné contre la société française. Seule revendication notable: que leur chère langue, le tamazight, «une seconde peau», disent certains d'entre eux, soit mieux enseignée en France. Elle l'est déjà à l'Inalco, ainsi que dans quelques universités, mais trop peu, trop mal, selon les plus militants d'entre eux. C'était l'un des thèmes récurrents aux assises de la Coordination des Berbères de France (lire l'encadré ci-contre).

Et, bien sûr, il leur arrive de se rassembler, par exemple pour assister au spectacle d'un artiste kabyle comme Fellag, ou à l'occasion de Yennayer, le jour de l'an berbère, (mi-janvier). Et même si les systèmes de solidarité, très actifs au début de l'immigration, se sont effondrés, il en reste une multitude d'associations de village, essentiellement fréquentées par les premières générations.

«Beaucoup de Kabyles originaires de Guenzet, le village de ma famille, vivent entre Levallois, Clichy et Saint-Denis, raconte Samia Messaoudi. A partir de 1981, quand les immigrés ont eu le droit de se grouper en association, nous en avons fondé une d'environ 400 personnes. Ces associations sont surtout précieuses pour les parents: chaque membre verse environ 20 Euros par an. Cet argent sert essentiellement à rapatrier le corps en Algérie après un décès.»

En dehors de ces retrouvailles occasionnelles, les Berbères de France se sont dispersés pour s'intégrer à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la société française: ouvriers, restaurateurs (au 2e rang, après les Auvergnats), chauffeurs de taxi, épiciers ou maçons. Mais on les trouve aussi dans l'enseignement, dans les professions libérales, dans les affaires ou dans les cabinets ministériels. Enfin, la majorité des «Arabes» connus en France sont en realité des Berbères: à l'Académie française - Assia Djebar -, dans le spectacle - Fellag, Dany Boon, Farid Chopel, etc. -, dans les médias - Rachid Arhab, Nacer Kettane (président de Beur FM) -, dans la musique - Idir, les leaders de Zebda et des rappeurs de 113, Souad Massi, Gnawa Diffusion, etc.). Il semble que, très tôt, ils aient opté pour le mariage mixte puisque, pour ne citer que les plus célèbres, d'Edith Piaf à Alain Bashung, de Daniel Prévost à Jacques Villeret, de la chanteuse Juliette à Isabelle Adjani, tous sont rejetons du mariage d'un Berbère avec une Française. Enfin, il existe des Berbères chrétiens (une infime minorité), juifs (beaucoup parmi les Marocains d'origine) et, bien sûr, une majorité écrasante de musulmans. Et si certains d'entre eux peuvent avoir basculé dans le fondamentalisme, c'est parmi les Berbères de France qu'on rencontre le plus d'individus qui, bien que nés dans une famille musulmane, revendiquent leur athéisme.

Plus qu'intégrés, on peut dire qu'ils se sont incorporés à la société française. Sont-ils élus ou militants, on les trouve aussi bien au PS qu'à l'extrême gauche, à l'UMP ou à l'UDF, et même au Front national. Dirigent-ils des associations, cela va de Ni putes ni soumises (Fadela Amara) au Mrap (Mouloud Aounit).

Tous les Berbères vous diront que le lien que leurs sociétés entretiennent avec la démocratie remonte à la nuit des temps, bien avant leur arrivée en France. Ils se réfèrent à la tajmaat, cette assemblée des hommes qui, dans chaque village, édictait les règlements et rendait la justice. Selon Mohand Khellil Sociologie de l'intégration, PUF, 1997. , sociologue, la pratique avait été maintenue aux débuts de l'immigration. Et même s'il n'était plus question d'«édicter des règles, en revanche, la fonction juridictionnelle, elle, perdurait. Ainsi, les problèmes de délinquance étaient réglés par les immigrés. J'ai trouvé des exemples amusants où quelqu'un qui avait été arrêté sur la voie publique en état d'ivresse et condamné par la justice française à quelques jours de prison a été en plus condamné par ses camarades à une amende parce qu'il avait enfreint les règles de la société kabyle en exil».

Reste un point noir: le sort réservé aux filles dans les familles kabyles ressemble à celui de leurs soeurs arabes. «La seule différence, c'est qu'elles ne sont pas voilées, tranche Samia Messaoudi. Sinon, c'est à peu près la même chose. On mythifie beaucoup.» Camarades berbères, encore un effort...



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