Que faire de Bertrand Cantat ?
Lundi 11 Avril 2011 à 12:01 | Lu 16792 fois I 87 commentaire(s)
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur
Que Jean-Louis Trintignant refuse d'être programmé durant le même festival que celui qui a donné la mort à sa fille, quoi de plus normal. Bertrand Cantat s'est montré respectueux face à cette décision et a également choisi de ne pas monter sur scène. Le plus déplorable reste, pour Philippe Bilger, l'emballement médiatique autour des deux protagonistes.
Bertrand Cantat ne jouera pas sur les scènes québécoise et canadienne. Il a annulé sa participation au festival d'Avignon par respect pour la douleur de Jean-Louis Trintignant bouleversé et incapable de dire des poèmes dans le même espace artistique que l'auteur des violences ayant entraîné la mort de sa fille Marie (Le Monde, Le Figaro, nouvelobs.com, Rue 89).
Bertrand Cantat, pour ce crime commis en 2003, avait été condamné à huit ans d'emprisonnement. Il avait été transféré en France et remis en liberté en 2007. Son comportement en détention avait été exemplaire et il avait scrupuleusement suivi les obligations qui lui avaient été prescrites pour sa libération conditionnelle. Celle-ci terminée, il avait fait preuve de discrétion avant de reprendre sans régularité son métier de chanteur, le groupe Noir Désir dont il avait été le leader ayant connu de fortes vicissitudes et s'étant finalement dissous suite à cette tragédie.
Huit ans après les faits, il avait accepté, pour le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) de Montréal, de participer avec trois autres musiciens à la composition de la musique du chœur antique dans une pièce inspirée de Sophocle et mise en scène par Wadji Mouawad, « Des Femmes-les Trachiniennes, Antigone et Electre ».
Devant l'intense polémique suscitée par l'annonce de la venue de Bertrand Cantat, le TNM, à son grand regret, décidait de ne pas donner suite.
Le chanteur, pour le même spectacle, avait été convié au festival d'Avignon où il devait se produire à la fin du mois de juillet. Quand il avait accepté, il ignorait que Jean-Louis Trintignant y serait également présent. Aucune raison de ne pas le croire puisque, dès qu'il a eu connaissance de l'indignation de ce dernier, il s'est naturellement retiré.
Bertrand Cantat, pour ce crime commis en 2003, avait été condamné à huit ans d'emprisonnement. Il avait été transféré en France et remis en liberté en 2007. Son comportement en détention avait été exemplaire et il avait scrupuleusement suivi les obligations qui lui avaient été prescrites pour sa libération conditionnelle. Celle-ci terminée, il avait fait preuve de discrétion avant de reprendre sans régularité son métier de chanteur, le groupe Noir Désir dont il avait été le leader ayant connu de fortes vicissitudes et s'étant finalement dissous suite à cette tragédie.
Huit ans après les faits, il avait accepté, pour le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) de Montréal, de participer avec trois autres musiciens à la composition de la musique du chœur antique dans une pièce inspirée de Sophocle et mise en scène par Wadji Mouawad, « Des Femmes-les Trachiniennes, Antigone et Electre ».
Devant l'intense polémique suscitée par l'annonce de la venue de Bertrand Cantat, le TNM, à son grand regret, décidait de ne pas donner suite.
Le chanteur, pour le même spectacle, avait été convié au festival d'Avignon où il devait se produire à la fin du mois de juillet. Quand il avait accepté, il ignorait que Jean-Louis Trintignant y serait également présent. Aucune raison de ne pas le croire puisque, dès qu'il a eu connaissance de l'indignation de ce dernier, il s'est naturellement retiré.
Jean-Louis Trintignant, dont la dignité, le silence et la pudeur n'ont pas manqué de susciter le respect de tous, s'est laissé aller, en apprenant l'engagement de Cantat à Avignon, à une colère dont lui-même a admis le caractère « peut-être impudique ». Il déclarait notamment que Bertrand Cantat « s'est conduit comme une merde et il est l'homme que je déteste le plus au monde ». Rien de plus normal à mon sens que ce paroxysme de l'émotion et du ressentiment à la suite de la mort d'une fille, même si judiciairement - mais cela ne compte pas pour un père - Bertrand Cantat n'a pas été condamné pour avoir voulu cette conséquence tragique.
Ce qui me choque, c'est l'emballement qui s'est manifesté autour de l'émoi de Jean-Louis Trintignant, cri solitaire du cœur et subjectivité terriblement blessée. Que venait faire dans l'expression de ce désarroi Frédéric Mitterrand qui affirmait comprendre Jean-Louis Trintignant ? Imagine-t-on d'autres familles de victimes ainsi accompagnées, consolées et officiellement soutenues ?
Je suis persuadé que pour l'ordinaire des chagrins à la suite de crimes - coups mortels, meurtres et même assassinats -, les médias, à la longue, auraient trouvé lassante une focalisation sur un condamné ayant purgé sa peine et à l'évidence parfaitement réinséré. On aurait soutenu qu'une limite devait être assignée. La douleur constante et inévitable, certes, mais pas la permanente déstabilisation sociale et professionnelle d'un homme au demeurant attaché à faire oublier l'horreur de ce qu'il avait perpétré et dont sans doute il continue à être conscient. Ce n'est pas la faute de Cantat si la représentation publique de son être peut laisser croire qu'il y aurait oubli et indifférence de sa part. Il ne va pas devenir épicier ou boucher, pour se vivre dans un relatif anonymat, alors qu'il ne sait que composer, écrire et chanter.
J'ai l'impression que pour cette tragédie dont la nature douloureuse est comparable à tant d'autres et dont le caractère exceptionnel ne tient qu'à l'identité médiatique des protagonistes, on pousse la surenchère des deux côtés : du côté des proches de la victime toujours encouragés à exprimer le pire, du côté de Cantat dont on exige non seulement ce qu'il se doit d'être et de manifester mais bien davantage encore, que sa bonne volonté ne peut pas donner. Il est incapable de faire revenir le temps en arrière et, par son comportement d'aujourd'hui, d'abolir son crime d'hier. Tout ce qu'on peut affirmer à son sujet - et c'est beaucoup -, c'est qu'il tente non pas d'oublier, lui, mais d'atténuer pour les autres.
Interdit de séjour à vie, Bertrand Cantat ? A mon sens, il a le droit de vivre, de travailler et de bouger. Ce ne sera pas faire offense à ceux qui pleurent la mort de Marie.
Plus d'articles de Philippe Bilger sur son blog.
Ce qui me choque, c'est l'emballement qui s'est manifesté autour de l'émoi de Jean-Louis Trintignant, cri solitaire du cœur et subjectivité terriblement blessée. Que venait faire dans l'expression de ce désarroi Frédéric Mitterrand qui affirmait comprendre Jean-Louis Trintignant ? Imagine-t-on d'autres familles de victimes ainsi accompagnées, consolées et officiellement soutenues ?
Je suis persuadé que pour l'ordinaire des chagrins à la suite de crimes - coups mortels, meurtres et même assassinats -, les médias, à la longue, auraient trouvé lassante une focalisation sur un condamné ayant purgé sa peine et à l'évidence parfaitement réinséré. On aurait soutenu qu'une limite devait être assignée. La douleur constante et inévitable, certes, mais pas la permanente déstabilisation sociale et professionnelle d'un homme au demeurant attaché à faire oublier l'horreur de ce qu'il avait perpétré et dont sans doute il continue à être conscient. Ce n'est pas la faute de Cantat si la représentation publique de son être peut laisser croire qu'il y aurait oubli et indifférence de sa part. Il ne va pas devenir épicier ou boucher, pour se vivre dans un relatif anonymat, alors qu'il ne sait que composer, écrire et chanter.
J'ai l'impression que pour cette tragédie dont la nature douloureuse est comparable à tant d'autres et dont le caractère exceptionnel ne tient qu'à l'identité médiatique des protagonistes, on pousse la surenchère des deux côtés : du côté des proches de la victime toujours encouragés à exprimer le pire, du côté de Cantat dont on exige non seulement ce qu'il se doit d'être et de manifester mais bien davantage encore, que sa bonne volonté ne peut pas donner. Il est incapable de faire revenir le temps en arrière et, par son comportement d'aujourd'hui, d'abolir son crime d'hier. Tout ce qu'on peut affirmer à son sujet - et c'est beaucoup -, c'est qu'il tente non pas d'oublier, lui, mais d'atténuer pour les autres.
Interdit de séjour à vie, Bertrand Cantat ? A mon sens, il a le droit de vivre, de travailler et de bouger. Ce ne sera pas faire offense à ceux qui pleurent la mort de Marie.
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