Marianne2 2012

Que diriez vous à Marine Le Pen au cours d'un déjeuner?

Samedi 14 Mai 2011 à 05:01 | Lu 11306 fois I -5 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Philippe Bilger revient sur les propos qui lui sont attribués dans Le Point et précise leur contexte. Si l'occasion se présentait, il accepterait effectivement de déjeuner avec Marine Le Pen, ne serai-ce que pour comprendre ses motivations. Mais il est las de passer son temps à défendre la liberté d'expression, de plus en plus ghetthoisée.


Je voulais évoquer l'affaire Tapie, le rôle de Christine Lagarde, le soutien immédiat et étrange apporté à celle-ci par l'ensemble du gouvernement selon son porte-parole. Etrange car tout de même, si la solidarité est une vertu, encore faudrait-il attendre un peu pour se déterminer, faute de quoi, dans le pire, le naufrage sera celui de tous les ministres qui auront avalisé sans prudence. Ce « scandale » caractérisé par l'estimation d'un préjudice moral hallucinant résultant d'un arbitrage rien moins que nécessaire a été d'emblée dénoncé par François Bayrou, approfondi par Laurent Mauduit sur Mediapart, validé par des instances parlementaire, financière et administrative et exploité juridiquement par certains socialistes. La controverse est tout sauf futile, tout sauf une plaisanterie. On n'a pas envie de « salir » mais de savoir. Si les soupçons sont avérés, c'est une bombe. Jean-Louis Nadal, qu'on l'apprécie ou non, ces derniers mois a été à trois reprises le gardien de l'honneur de la magistrature : grâce à un discours tardif mais important, puis dans l'affaire Woerth, enfin pour le dossier Tapie. Il n'a pas tremblé, c'est déjà beaucoup (Le Figaro, Le Monde, Marianne 2, nouvelobs.com).

Si j'arrête là sur ce sujet, c'est que je ne peux pas négliger ce qui continue d'agiter les esprits en ce qui concerne la liberté d'expression, ses limites souhaitables et son utilité démocratique.

Sylvie Pierre-Brossolette, dans Le Point, consacre un long article à « Marine Le Pen, l'attrape-tout » dans lequel elle cite certains des propos que je lui ai tenus. Je ne discute pas sa loyauté mais certaines précisions, qu'elle a estimé devoir écarter, éclaireront mieux mon point de vue.

Il y a quelques jours, zappant d'une chaîne à l'autre, j'ai entendu Bernard-Henri Lévy, qui avait participé au Grand Journal de Michel Denisot, se livrer seul à l'exercice  des questions qui se veulent surprenantes. En substance, l'une d'elles lui demandait ce qu'il dirait à Marine Le Pen au cours d'un déjeuner. D'un air dégoûté il a récusé l'idée même d'un repas avec elle, ajoutant une saillie désagréable que j'ai oubliée. Ce qui m'importe, c'est le refus viscéral et méprisant exprimé d'emblée.

J'ai participé, notamment avec Robert Ménard et Christian Vanneste, à une soirée sur la liberté d'expression organisée par les « Avocats libres », ce que je considère comme un pléonasme en espérant avoir raison. Devant une assistance nombreuse qui applaudissait nos interventions mais lors des échanges ultérieurs oubliait les principes de tolérance et d'écoute qui étaient au coeur de notre débat, j'ai pu constater que nous étions confrontés à un risque qui était celui du ghetto et de la prévisibilité.

Reliant Sylvie Pierre-Brossolette à Bernard-Henri Lévy, puis-je rappeler à l'intention de la première que je lui avais déclaré que je ne voterai JAMAIS pour le Front national - il tape sur un clou mais c'est toujours le même - et qu'en effet « je ne refuserais pas d'être à la table de Marine Le Pen pour discuter » mais que dans l'espace républicain je ne serai pas davantage hostile à un dialogue avec des communistes, des socialistes, des Verts, même Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon ou Olivier Besancenot, à des interventions devant ces partis et ces personnalités où je demeurerais moi-même. Et, au bénéfice du second, que rien n'est plus étranger à ma nature que le mépris intellectuel d'autrui et un dédain affiché comme allant de soi. Je suis effaré qu'un homme comme BHL puisse ne pas avoir la simple curiosité de rencontrer Marine Le Pen sinon pour la convaincre de ses erreurs en tout cas pour la connaître et comprendre ce qui l'anime et l'inspire. Au contraire, je percevrais comme une triste monotonie l'obligation de monologuer sans espoir de contradiction ou de n'avoir en face de moi que des écoutes et des esprits complaisants. J'avoue, à ma grande honte, au risque de désobliger tous les sectaires de la terre, que je me sens capable de rencontrer autrui sans être forcément gangrené, que rien ne me semble plus riche et plus digne du véritable combat des esprits que de s'affronter avec qui ne vous aime pas et qu'on n'aime pas. J'ai eu l'opportunité, ces derniers temps, de fréquenter des intelligences et des sensibilités qui, maintenant que je les ai connues, me manqueraient si elles me faisaient défaut: je songe par exemple à Henri Guaino et Denis Olivennes. La réplique dégoûtée de BHL à l'encontre d'un déjeuner avec Marine Le Pen est tout ce que j'exècre dans la culture française. Déplorable conception, pour eux l'honneur c'est de ne pas rencontrer ; ce n'est pas de voir en tenant le choc, en tenant debout. Je préfère être blessé qu'absent.

Reste que ces incessantes polémiques sur la liberté d'expression m'ont rendu attentif aux écueils et aux risques dont les partisans de celle-ci devraient avoir conscience.

Que diriez vous à Marine Le Pen au cours d'un déjeuner?
Il faut sortir l'exigence démocratique de la liberté d'expression - valeur intrinsèque et trésor pour tous - de l'idéologie et des conjonctures partisanes. Ce combat nécessaire n'a rien qui mérite d'être souillé par des opportunités ou des fins politiques. Parler et écrire librement, sauf à être sanctionné par des lois appliquées avec un esprit libéral, ne relèvent de rien d'autre que de l'absolu besoin pour une société de pouvoir se contempler sans fard ni mensonge dans le miroir que lui tendent les citoyens.

Je ne voudrais pas, quelle que soit mon amitié ou mon estime pour les quelques-uns auxquels on m'accole, Robert Ménard, Christian Vanneste, Eric Zemmour, Luc Ferry et Denis Tillinac notamment, que nous soyons enfermés dans une sorte de clan, de chapelle, de ghetto. Les audacieux qui se battent pour la liberté ! C'est flatteur mais réducteur. Nous sommes étiquetés, donc amoindris. On est en train de nous encaserner, de nous contraindre à nous retrouver entre soi, comme si nous n'étions capables, pour formuler nos pensées si peu sulfureuses, que d'une manière de cooptation décrétée par les médias. Pour ma part j'éprouve une sainte horreur des ghettos, des zoos intellectuels.  La liberté d'expression, c'est surtout le droit de pouvoir respirer avec tous.

Enfin, la redoutable conséquence du ghetto, c'est de dire toujours la même chose. Attention ! Il y a une lassitude, un ennui, un jeu, un procédé, même à soutenir sans faiblir la cause de la liberté. Il convient de donner à celle-ci toutes ses chances. Elle a le droit de changer, de modifier son allure, de picorer ici ou là, de se plaire conservatrice, de se rêver révolutionnaire. Elle a plus que tout l'obligation de s'inventer. La liberté d'expression, comme slogan, comme exigence, n'est tolérable que si elle démontre à chaque seconde ses capacités à surprendre et à convaincre. Je serais désespéré si notre cause devenait une industrie et notre lutte un métier.

Ouvrons les fenêtres et ne nous laissons conquérir par personne.

Plus d'articles de Philippe Bilger sur son blog.







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