Quant Les Echos collent un 0 pointé à Thomas Piketty
« Fiscalité : l’erreur de Thomas Piketty ». Le titre en une du quotidien économique de référence est sans appel. En publiant une note de l’Ifrap, un think tank libéral, le journal tape sur l'économiste le plus audacieux en matière de fiscalité.
« Fiscalité : l’erreur de M. Piketty ». La tribune cosignée du dirigeant historique de l’Ifrap, le plus libéral des think tank de cette obédience, trône ce mardi 31 mai en une des Echos. Si les journalistes du quotidien économique de référence de la presse française font un travail remarquable, le plus souvent équilibré, les éléments éditoriaux comme les tribunes ouvrent largement leurs colonnes aux idées les plus en vogues dans la sphère libérale. « L’idée de Thomas Piketty selon laquelle les pauvres paieraient sur leur revenus plus d’impôts que les riches est fausse », ainsi est introduite la contribution de l’Ifrap. Autrement dit, si le système de prélèvements sociaux fiscaux en France est injuste il l’est envers les riches qui payent trop d’impôts.
Avec la campagne présidentielle qui s’ouvre, et pour laquelle la question de la fiscalité occupera le devant de la scène, Thomas Piketty risque de devenir un vrai putching ball dans les pages idées du quotidien dirigé par Nicolas Beytou (alias Bradtout dans le dernier roman de Joseph Macé-Scaron*).
La tribune proprement dite est pourtant moins affirmative que ne le laisse penser le petit paragraphe en une et surtout le titre, tous deux élaborés par Les Echos. A les lire, on imagine le pire. Ce qui est suggéré, sinon soufflé par le quotidien propriété de Bernard Arnault n’est rien moins que : les travaux des trois économistes auteurs de Pour une révolution fiscale sont viciés par des erreurs méthodologiques. La pire des insultes dans le monde universitaire, qui pourtant a unanimement reconnu la validité des travaux. D’ailleurs le titre original des auteurs« Et si notre fiscalité était déjà progressive ? », que Marianne s’est procuré, s’éloigne sensiblement de ce qu’à choisi de mettre en une Les Echos.
L’Ifrap tente cependant bien de montrer que contrairement à ce qu’affirme les trois économistes, le système français reste progressif. Pour ce faire, sont utilisés les chiffres et les données laissés à la libre disposition des internautes sur le site revolutionfiscale.fr. « Nous on est d’accord avec eux, puisqu’ils reprennent nos propres chiffres, s’amuse Thomas Piketty. Idem, quand ils disent que la régressivité fiscale ne concerne que le très haut du panier. En gros ce système est légèrement progressif sur les classes populaires, moyennes puis aisées, pour devenir régressif sur les très aisés. » D’ailleurs la note de l’Ifrap ne le conteste pas, mais veut montrer que le phénomène ne se situe que sur le très haut du panier. « Il faut sortir son microscope, ce n’est pas à partir des 4 % ou 5 % de la population qu’apparaît la régressivité mais vers les 0,01%... », explique Bernard Zimmern, l’indéboulonnable patron de l’Ifrap.
Vrai, sauf que ce n’est que sur l’impôt sur le revenu que se déclenche la régressivité au niveau des 0,01%. « Si l’on y ajoute les autres prélèvements, le basculement apparaît sans doute là ou les travaux de Piketty and co le montrent », explique un magistrat de la Cour des comptes. Les magistrats de la rue Cambon ont récemment produit un rapport, « Prélèvements obligatoires sur les ménages : progressivité et effets redistributifs », allant dans le même sens que les travaux des trois économistes. Utilisant une méthodologie différente, s’intéressant non pas aux revenus fiscaux des foyers, aux niveaux de vie des individus qui les composent, ils arrivent au même résultat…
Dans le langage feutré de la Cour cela donne : « Le taux moyen d’imposition des ménages (en incluant les prestations et la fiscalité indirecte en aval) croît rapidement pour atteindre 40 % pour un niveau de vie net annuel de 20 000 €, puis est stable à ce niveau jusqu’à 50 000 € de niveau de vie net. Il n’a pas pu être mesuré au-delà, mais est probablement dégressif au sommet de la distribution puisque les contributions sociales non contributives sont proportionnelles, que la fiscalité indirecte est dégressive, et qu’au sommet de cette distribution, l’IR le devient également. » Traduction en off : « il est certain que cela régresse, sans doute dans les même proportions que les calculs de Piketty and co.»
Dernier argument de l’Ifrap : on ne peut faire dire au tableau de Piketty, Landais et Saez, que le chômeur paye moins d’impôts que madame Bettencourt, tout simplement parce que les chômeurs et les personnes de plus de 65 ans ne sont pas dans le tableau. Voilà un argument qui pourrait faire mouche, sauf que… non. L’Ifrap est allé un peu vite en besogne. De fait, le tableau mentionne bien que seules sont pris en compte les personnes de 18 à 65 ans travaillant plus d’un trois quart temps, excluant du même coup les chômeurs ainsi que Liliane Bettencourt. « Mais cela n’invalide pas leurs résultats », poursuit-on à la Cour des comptes.
L’affaire Woerth-Bettencourt a permis de dévoiler la faiblesse de l’imposition supportée par la femme la plus riche de France : 25 millions d’euros d’Impôt sur le revenu, 40 millions d’ISF, 21 millions pour la CSG et l’ISF, soit 86 millions, auxquels il faut retrancher 30 millions de bouclier fiscal, soit 56 millions sur 280 millions d’euros de dividendes issus de ses titres L’Oreal. Soit un taux de 20%....
* Directeur adjoint de la rédaction de Marianne.
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