Marianne2 2012

Quand les médias se payent le pape

Vendredi 27 Mars 2009 à 07:00 | Lu 13326 fois I 208 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Depuis une semaine, journalistes et animateurs ne cessent de cogner, non sans vulgarité, sur le pape à propos de ses déclarations sur le sida et les préservatifs. Quoique l'on pense du sujet, c'est un affront à l'intelligence et à la liberté de penser.


(photo : ericudo - Flickr - cc)
(photo : ericudo - Flickr - cc)

La lutte contre le sida est devenue la religion du XXIe siècle. Et la télévision le nouveau clergé dont Patrice Duhamel est à l'évidence un membre exemplaire avec son idée lumineuse sur le Sidaction à la messe (cf. nouvelobs.com) !
Quelle bourrasque à la suite de la réponse du pape aux journalistes sur la question du sida, dans l'avion qui l'emmenait à Yaoundé le 17 mars ! Un déchaînement qui pourrait faire rire, si le sujet n'était pas tragique, puisqu'il est principalement le fait de ceux qui, en règle générale, se moquent du pape, sont indifférents à ses paroles et ne se privent pas de tourner en dérision les croyances religieuses ! Mais il était naturel qu'on s'attachât au propos de Benoît XVI puisqu'il avait trait au sida et à l'Afrique et qu'il allait permettre à beaucoup de faire preuve d'une immense compassion théorique, d'une intense indignation éthique - on allait « se payer le pape » puisqu'on n'était capable que de cela !

J'aurais pu évoquer le rôle des médias qui, dans cette agitation folle, n'ont cessé à quelques exceptions près de prêcher - c'est le mot - l'outrance, le sarcasme et l'approximation. Il faut reconnaître que la télévision s'est surpassée, notamment dans les émissions dites de divertissement. J'ai été écœuré, en particulier, par le ton du Grand Journal qui en permanence copie « l'esprit Guignols » sans le talent exaspérant et indéniable de ceux-ci. Que de grossièretés, que de fausses audaces, que de rires bas, que de faciles destructions, que de tristes ironies ! Il paraît que c'est l'émission la plus regardée dans cette tranche horaire. Chacun ses goûts et ses dégoûts. Quand j'entends le commentaire bêtement insultant sur le pape d'un certain Yann Barthès et que je vois tout le monde s'esclaffer à ses côtés, je suis obligé de constater qu'une certaine qualité de civilisation est en train de sombrer, non pas celle qui avait le respect de l'esprit religieux en son centre mais celle fondée sur le respect d'autrui.

Je suis effaré que Jean-Michel Aphatie que j'apprécie (même si son billet d'humeur sur l'affaire Dray m'a semblé discutable, mélangeant des considérations techniques faciles à justifier et une réprobation de conscience compréhensible) participe à ce cirque et semble s'en trouver bien ! Mais que dire aussi de Christophe Dechavanne quasiment ordurier, de Laurent Ruquier au pire de ses calembours (le Post ) et de Daniel Cohn-Bendit vouant le pape aux gémonies ! Je passe sur la multitude de réactions dont le seul souci était de se caractériser par l'intransigeance ignorante - la pire - car qui avait lu précisément l'ensemble de la réponse du pape sur cette question ?

Devant un tel déferlement où, bien au-delà de la personne du Saint-Père, était ciblée une institution qui par faiblesse autorise depuis longtemps un tel jeu de massacre - rien de plus confortable qu'une haine à l'impunité garantie -, on a le droit de saluer les rares personnes qui, avec courage car il en fallait, ont refusé de baisser pavillon devant la masse butée s'auto-proclamant progressiste. Ivan Rioufol, Catherine Nay chez Michel Denisot (une éclaircie), Christine Boutin sans cesse ridiculisée mais qui a du cran (alors que Nadine Morano s'assure du sentiment majoritaire pour provoquer à coup sûr !), d'autres encore sans doute venant rappeler qu'il aurait été paradoxal que le pape formulât autre chose que ce qui lui était reproché.
On voulait lui faire dire « préservatif » et il l'a dit ! Ces journées ont été misérables à force d'inepties et de dénonciations proférées par ces bons apôtres de la détestation papale et de la lutte en chambre contre le sida.

Le Monde daté du 21 mars nous a permis de lire la réponse complète du pape dans sa version initiale puis corrigée. Avant même celle-ci, à peine l'émoi venait-il de naître que Maître Eolas sur son remarquable blog publiait le texte de Benoît XVI et en faisait une analyse approfondie, fine et juste, en l'élargissant aux précédentes controverses (Williamson et les excommunications brésiliennes). Lorsque la meute s'est abandonnée au plaisir pervers de démolir et de mordre sans risque, elle avait le moyen de savoir, de connaître et de réfléchir. Lorsque le pape affirme que la seule distribution de préservatifs « risque d'augmenter le problème » et que l'humanisation de la sexualité et la compassion pour les malades représentent un double engagement fondamental, on peut critiquer cette assertion, on peut l'approuver tout en la trouvant inadaptée et décalée, on peut s'en indigner en expliquant sans éructer, on peut respecter tout en combattant, on peut polémiquer sur le fond sans s'en prendre de manière indigne au locuteur - et cette observation vaut pour toutes les religions. Y avait-il vraiment matière à ironie, à dérision, à superficialité désinvolte, à mépris ?

L'esprit français dans ce qu'il a de pire, c'est précisément faire de l'esprit sans esprit. La problématique posée par le Saint-Père était-elle si indigne d'une véritable pensée collective, alors que je la trouve parfaitement résumée dans sa contradiction stimulante par deux lecteurs du Figaro. Pour l'un, « il a été courageux de dire haut et fort que ce n'est pas le préservatif qui résoudra le problème » mais le double engagement rappelé plus haut mais, pour l'autre, « le pape, par son autorité morale, se doit de prendre en compte les problèmes de santé publique ». Aucune de ces positions n'est aberrante et elles pourraient aisément se concilier. Le navrant, c'est ce à quoi on a assisté qui est « une chasse au pape » et une empoignade à sens unique de piètre niveau. Il n'a pas une tête qui leur revient et ils ne cessent de l'asséner !

Je n'ai pas envie d'éluder la responsabilité papale dans les malentendus qui naissent trop souvent, même dans les esprits de bonne foi, à la suite de certaines de ses déclarations. Qu'il le veuille ou non, même chargé de prescrire l'intangible d'une règle au sein d'un monde fluctuant et relatif, il ne peut négliger qu'il est aussi porteur d'une vision politique au sens large. Il n'est pas concevable que lui-même et ses collaborateurs soient apparemment si peu soucieux de leur inévitable et difficile insertion dans le siècle.

Aussi quand Benoît XVI répond d'abord que « cela augmente le problème » avant de rectifier, ce n'est pas lui faire injure que de souhaiter que son autorité morale, à l'avenir, se dispense de telles maladresses de langage, qui sont dévastatrices. On entend d'emblée le péremptoire d'une pétition de principe hautement discutable avant que le pape, heureusement, en vienne à plus de modestie intellectuelle. Il est clairement dans le siècle et cette présence impose pour lui-même, dans l'expression de sa foi et de sa vision pour le monde, prudence, conviction et respect. Peut-être que, même pour lui, le doute de l'intelligence serait un heureux adjuvant à la certitude de la croyance.

Dans le siècle, je crains que ces polémiques qui auraient pu être évitées par une meilleurs perception du langage et des tragédies entraîne négativement le pape dans une sécularisation de mauvais aloi. Il est frappant de constater comme depuis quelques semaines les antagonismes, les accusations et ses répliques l'ont plus constitué comme un être partisan, un homme politique plongé dans une mêlée indistincte que comme une figure et une personnalité transcendantes. Le siècle doit nourrir sa réflexion mais non servir à le banaliser, lui.

Est-il si étonnant, après ces maladresses de communication, cet incroyable torrent de dénigrement personnel et de pauvreté théorique que les catholiques, si on en croit le Parisien guère amendé par le JDD et le site du Point, « n'aiment plus le pape » et que 57% le « désavoueraient » ? On entend Line Renaud nous faire part de son trouble et Alain Juppé, trop rapidement, sans avoir lu intégralement la réponse du pape, constituer ce dernier comme « un problème ». Je ne suis pas persuadé que ce sondage à chaud ait du sens et si la foi des uns et des autres est à la merci de ce type d'évaluation chiffrée, ce serait pour le moins pitoyable.

Je n'ai pas tenté de justifier à tout prix le propos du pape. Je n'ai même pas évoqué l'incroyable accueil africain et la ferveur de ces multitudes même s'ils le recouvrent sans l'effacer. Je me contente de souligner que la réponse  de Benoît XVI aurait dû susciter un autre écho, moins de fureur immédiate, et appeler des ripostes plus attentives au fond que frénétiques et blessantes dans la forme. Ce n'est pas parce qu'il s'agit du sida que l'esprit doit s'effacer non pas même au bénéfice du cœur mais en faveur d'une sensibilité trop mécaniquement compassionnelle pour être vraie. On a le droit, devant ce que la modernité offre de pire ou de nouveau, d'avoir du scrupule, de l'hésitation, de l'audace ou de la retenue. On n'est pas obligé de foncer, personnalité baissée, pour suivre à la trace tout ce que notre temps secrète et qui serait indiscutable parce que né le jour même. C'est une position que, par exemple, Caroline Fourest défend sans cesse dans le Monde. Sur l'homosexualité, ses conséquences familiales et sociales, et sur le souci obsessionnel d'une laïcité pure et dure, on a l'impression qu'elle nous enjoint de monter dans le train parce qu'il passe, sans nous interroger sur la destination qui nous agréerait.

La lutte contre le sida impose et justifie une mission que l'humanité se doit d'assumer pour la sauvegarde d'une part d'elle-même. Ce n'est pas une religion. On n'a pas besoin de croisés ni de grands prêtres ni de censeurs médiatiques. On a besoin de compassion et d'action.

Je voudrais terminer sur une note plus gaie qui résumera bien mon propos sur la télévision dans cette affaire papale. Dans Paris Match, Irène Frain fait un portrait de Flavie Flament. Celle-ci déclare que la télévision « grossit tout : les défauts, l'intelligence, la vivacité, la connerie... ». Elle n'a pas tort mais sa phrase mériterait d'être partiellement amputée. Devinez de quoi ?

Retrouvez le blog de Philippe Bilger








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