Marianne2 2012

Quand le off français rejoint le off anglosaxon. Et vice-versa.

Lundi 25 Avril 2011 à 12:01 | Lu 5662 fois I 4 commentaire(s)

Jérémy Collado - Journaliste

Le off, c’est tout ce qu’un responsable politique dit à un journaliste mais qu’il ne doit pas écrire. Souvent brisée en France, cette convention tacite n’obéirait pas aux mêmes codes dans les pays anglo-saxons… qui n’hésitent pas à donner des leçons de déontologie à leurs confrères français. Voire. Selon Jérémy Collado, étudiant en journalisme, les choses ne sont pas si simples.



Il y a longtemps, très longtemps, avant Clearstream, Dominique de Villepin et Franz-Olivier Giesbert étaient amis. Ils dînaient ensemble, partageaient leurs chagrins d’amour respectifs, se tutoyaient allègrement. Lors d’un dîner en 2004, le secrétaire général de l’Elysée confie { son ami : « J’ai un scoop pour toi. Il y a des listings sur des comptes illégaux au Luxembourg. Sarkozy est dedans ». Ce devait être « l’affaire » à laquelle le futur candidat à l’élection présidentielle « ne survivrait pas ». FOG la publie en couverture du Point, convaincu de tenir une affaire d’Etat. Il découvre ensuite la manipulation et décide, par vengeance, de vider ses « carnets à spirales ». Cette conversation se retrouve à la virgule près dans « La tragédie du président », un recueil corrosif de… tous ses entretiens off avec Jacques Chirac.

Voilà ce qu’on appelle « griller un off ». « Off the record », en anglais, c’est { l’origine tout ce qui n’est pas enregistré. Par extension, c’est tout ce qui est dit mais ne doit pas être noté, filmé, bref, répété. Quand le journaliste est prié de « lever son stylo », il entre dans la confidence. Passé dans le langage courant en France, le terme n’en reste pas moins anglo-saxon. Comme si les français ne pouvaient échapper à la comparaison avec leurs confrères anglais et surtout américains.

La plupart du temps, « le off est négocié », résume Peter Gumbel, ancien journaliste au Wall Street Journal. C’est le fruit d’un compromis entre celui qui parle et celui qui écoute : il y a le off qui va sortir, mais plus tard, et le off qui doit rester off. Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter, distingue le « off passoire » et le « off de chez off ». Tout dépend de ce qui est dit. Mensonges, rumeurs, bons mots, confidences politiques ou coups bas pour torpiller un ennemi, ce qui est dit en privé « n’est pas toujours intéressant », juge Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde et réputée pour brûler les off .

Rompre ce pacte qui lie les journalistes et les hommes politiques est un argument de vente extraordinaire. « Le succès est garanti si on le met en avant et mieux encore si on le brise », écrivait Nicolas Domenach sur son blog, en 2006, et qui est l’auteur avec Maurice Szafran de « Off : tout ce que Nicolas Sarkozy n’aurait jamais du nous dire », qui compile des anecdotes plus ou moins croustillantes, dans un portrait psychologique acerbe du président de la République. Selon qu’elles les servent ou les desservent, les hommes politiques assument ou non ces conversations dévoilées au grand jour. Dominique de Villepin prétendait ne pas se reconnaître dans l’ouvrage de FOG, qui lui attribuait des propos du type : « La France a envie qu’on la prenne, ça la démange dans le bassin ». Nicolas Sarkozy, dont on apprend qu’il a reçu les journalistes de Marianne torse nu, Ray-Ban visées sur le nez et sirotant un coca light dans les jardins du Ministère de l’Intérieur, n’a pas démenti certains de ses propos.

 Il y a un côté mauvais joueur des journalistes français qui écoutent, notent, et publient vingt ans après le verbatim de leurs conversations privées. Paul Webster, qui dirigea le bureau parisien du Guardian déclarait dans une interview en 2003 : « Quand on est détenteur d’informations, ce n’est pas une fois à la retraite qu’il faut les sortir ! […] Franchement, c’est honteux d’être un lèche-cul avec des hommes politiques ! ». Franz-Olivier Giesbert, qui publie aujourd’hui « M. Le président. Scènes de la vie politique 2005-2011 » répète à l’envie que ce livre est son dernier. Sa carrière est derrière lui, il règle ses comptes avec Nicolas Sarkozy, qui l’a menacé de « cassage de gueule », et qui a plusieurs fois demandé sa tête – sans succès – au patron du Point, François Pinault. Pourtant, le président de la République et le journaliste ont longtemps entretenu des rapports très cordiaux. Lors de la promo de son ouvrage, FOG affichait sans gêne cette proximité : « Je suis un journaliste connivent, le off ne me pose aucun problème. Tous les hommes politiques me tutoient ».
 
Mais « depuis quatre ou cinq ans, la pratique du off a changé », assure Raphaëlle Bacqué. Ces petits arrangements persistaient tant que n’existaient pas Internet et les chaînes d’info en continue, qui ont fait évoluer la pratique. « La règle du off est de moins en moins respectée », confie le chargé de communication d’un ministre de Sarkozy, « avant un ministre pouvait dire des choses sans trop faire attention, c’est terminé aujourd’hui », regrette-t-il. La recherche de la petite phrase, la dernière sortie hasardeuse d’un conseiller, tout peut désormais se retrouver sur le web. Il y eut le fameux « Amis pédophiles, à demain ! », de Nicolas Sarkozy à Lisbonne, aux journalistes qui le questionnaient sur Karachi ou encore les propos de Laurent Fabius lorsque Ségolène Royal annonçait sa candidature à l’élection présidentielle : « Mais qui va garder les enfants ? »
 

Les journalistes américains changent leurs rapports avec les politiciens

C’est toute l’hypocrisie de cette convention que beaucoup d’hommes politiques qualifient d’« invention journalistique », et qui illustre bien la différence culturelle entre « le journalisme à la française » et son alter-ego anglo-saxon. Oui, le off est le symbole d’une proximité entre journalistes et hommes politiques. Pire, de la « connivence » honnie jadis par Serge Halimi dans son célèbre livre, « Les nouveaux chiens de garde ». S’en défaire, c’est, comme l’écrivent Nicolas Domenach et Maurice Szafran dans Marianne, une mesure de « salubrité journalistique ». Les anglo-saxons se régalent des failles des journalistes français, traditionnellement décrits comme ayant le doigt sur la couture du pantalon du pouvoir. Paul Webster du Guardian soulignait :
« Nous avons, nous autres anglo-saxons, l’idée très ancrée que nous sommes des empêcheurs de tourner en rond ».

Le journaliste anglo-saxon est un contre-pouvoir qui a le devoir de critiquer l’Etat. Le tournant a eu lieu au moment de l’affaire du Watergate. Bob Woodward et Carl Bernstein, journalistes du Washington Post, enquêtèrent sur la mise sur écoute des bureaux du Parti Démocrate. Un scandale qui provoqua la démission de Richard Nixon, le président américain. « Depuis, les journalistes américains sont dans le ‘checks and balances’ (équilibre des pouvoirs, ndlr), c’est-à-dire qu’ils jouent un rôle de garde-fou de la démocratie », assure Peter Gumbel. Il continue, sans sourciller : « Ce qui implique une distance vis-à-vis des hommes politiques ». Une distance qui n’est pas dans les moeurs du journalisme français ? « La connivence existe moins aux Etats-Unis qu’en France », gage Didier Epelbaum, ancien médiateur de France 2, et qui lutte pour un comité d’éthique chargé de veiller aux bonnes pratiques déontologiques. Le journaliste français, l’oreille collée à la bouche du monarque, serait donc plus enclin à pratiquer le off.

Ce n’est pas Daniel Carton qui dira l’inverse, lui qui tirait à boulets rouges sur une profession qu’il s’apprêtait { quitter, dans « Bien entendu, c’est off », publié en 2003. Le pamphlet empilait les affaires de off qui illustraient ces accords entre amis. Il écrivait que si Le Monde n’avait rien sorti sur les affaires de la Mairie de Paris et du RPR du temps de Chirac, c’est parce que le généreux maire de Paris avait facilité le déménagement du journal dans ses nouveaux locaux. Tout est resté off. « Nous subissons en France le phénomène de Cour », ironise l’ancien journaliste du Monde et du Nouvel Observateur, en avalant d’un trait son café noir. « Les journalistes sont en quête d’une ‘notoriété de substitution’, comme disait Jean-Claude Guillebaud. Ils adorent qu’on sache qu’ils sont invités à la table d’un homme politique et qu’ils se tutoient », termine-t-il, cinglant.
Impossible de croire que les journalistes anglo-saxons ne sont pas soumis aux mêmes contraintes ni aux mêmes dilemmes. Susan Sachs, ancienne journaliste du New-York Times, relativise les accusations de connivence « à la française » : « Le journalisme américain est beaucoup plus politisé qu’avant et les blogs politiques ont pris tellement d’importance qu’il y a autant, voir plus de connivence aujourd’hui aux Etats-Unis qu’en France ». Si dans la théorie les règles anglo-saxonnes sont plus strictes, parfois écrites noir sur blanc dans des chartes de déontologie, la pratique, elle, est à peu près la même. C’est ce qu’affirme Sophie Pedder qui dirige le bureau parisien de The Economist à Paris : « C’est la même pratique dans les médias anglo-saxons, à la seule différence que le off est beaucoup moins respecté en France », sourit-elle.

La faute aux journalistes, mais aussi aux hommes politiques, qui n’ont pas le même rapport à la presse. « Les hommes politiques anglo-saxons se confient moins aux journalistes », jure Susan Sachs. Et s’ils parlent, ils acceptent d’être cités. Ce qui n’est pas forcément le cas des ministres français, qui s’amusent à jouer du off comme une arme pour déstabiliser leurs adversaires et leurs interlocuteurs. La différence est ailleurs,
surement dans le jeu de dupes entre les journalistes qui veulent des informations et des hommes politiques qui maitrisent leur communication. « Aux Etats-Unis, le point de départ, c’est que tout est ‘on’, certifie Peter Gumbel, il ne peut pas dire "maintenant c’est off". En France, c’est l’inverse, on part du principe que tout est "off" et ensuite on s’arrange sur ce qu’on peut dire ou pas ». Encore une fois, les journalistes s’affranchissent souvent de ces règles non écrites. Par conséquent, tout est question de… confiance.

Jacques Chirac avait l’habitude de discuter avec des groupes de journalistes pendant la campagne présidentielle de 2002. « A la fin, Chirac disait ‘ça c’est off’ », témoigne Raphaëlle Bacqué, « c’est grotesque, j’ai toujours violé le off ». Au même moment, dans un avion, Lionel Jospin confiait aux journalistes qui l’accompagnaient son scepticisme sur la capacité du président à briguer un nouveau mandat. Il laissait échappait qu’il trouvait Chirac « vieilli, usé, fatigué ». C’est Clarisse Fabre qui dévoilait la phrase dans Le Monde. Quel scandale, alors que le candidat socialiste s’en défendait péniblement : « mais je croyais que c’était ‘off’ ». Tout le monde rit de cette « naïveté » qui couta cher à celui qui se retira de la vie politique après sa défaite au premier tour. Tout le monde rit car tout le monde le confirme : le off n’existe pas. « Chacun sait qu’il sera grillé », convient Nicolas Domenach, « reste à savoir quand ».

Rigueur protestante contre paresse française ?

L’important est d’aller au plus près, sur le terrain, rencontrer les hommes politiques, déjeuner avec eux sans se laisser entortiller. Mais faut-il dîner ? Faut-il aborder la vie privée ? Jusqu’où garder le secret ? « Les pratiques sont plus strictes en Angleterre qu’aux Etats-Unis, qui sont plus strictes qu’en France », reconnaît Sophie Pedder, qui travaille en France depuis plusieurs années. Pour Nicolas Domenach et Maurice Szafran, qui égratignent Nicolas Sarkozy presque chaque semaine dans Marianne, le journaliste est un « gentleman cambrioleur », un agent double qui entre en sympathie avec l’homme politique mais doit ensuite s’en distancer. Cela s’apparente { une trahison, mais ce n’en est pas une. En publiant « Off », ils prétendent s’être résolus « à une exigence démocratique incontournable », pour mieux contredire Guillaume Tabard, qui leur reprochait dans les Echos cette « transgression » qui, « en offrant l’illusion de la transparence », briserait « la confiance nécessaire au travail de journaliste ».

La transparence, voici l’autre versant du off, et ce qui différencie les français des anglo-saxons. Pour ces derniers, tout montrer n’est pas totalitaire. Bob Woodward n’hésitait pas à soutenir qu’ « un président ou un candidat à la présidence n’a pas de vie privée ». Tout est "on", rien n’est caché, tout doit sortir, dans une exigence de vérité instantanée, encore renforcée avec l’arrivée d’Internet. On est bien loin du « délit d’initiés » que représentait « l’affaire Mazarine ». Plusieurs journalistes savaient mais ne parlaient pas.
Le off, c’est l’illustration d’une certaine hypocrisie française assumée alors que le puritanisme anglo-saxon voue un culte à la vérité. Cette règle de confidentialité assure une parole plus libre. Le journaliste a ainsi des informations supplémentaires qui lui permettent de mieux comprendre les faits, alors que celui qui parle n’assume pas ses propos. Un bon moyen de protéger ses sources, sur des sujets à risque, comme la
diplomatie. Ici, français et anglo-saxons diffèrent peu.

Par exemple, en marge d’un sommet international, Nicolas Sarkozy a l’habitude de convier un groupe de journalistes pour « débriefer » librement, en off. Un véritable « rituel bien rodé », écrit Arnaud Leparmentier, journaliste au Monde. Le lendemain, on lit dans la presse : « selon l’entourage du président » ou « l’Elysée ». La règle est respectée par tous, quitte parfois à tordre la réalité en citant l’avis d’un proche alors qu’il s’agit de l’intéressé.
Ce qui gêne les anglo-saxons, c’est que le off ne soit pas clairement identifié. Une interview en off se reconnaît à sa source, souvent anonyme, du type « selon un proche de ». Lorsqu’ils le pratiquent, les journalistes anglo-saxons l’assument, dans un souci de crédibilité. « J’accepte le off à partir du moment où j’interview une personne dont les propos peuvent la mettre en danger et j’explique pourquoi », indique Susan Sachs, ex New-York Times, qui continue : « souvent on a ce genre de sources en France sans que le lecteur comprenne pourquoi ». C’est l’avis de Peter Gumbel : « En France, on est paresseux. On ne négocie pas pour que ce soit ‘on’ alors que lorsqu’on cite clairement ses sources, on gagne en crédibilité ». Sophie Pedder confirme : « En France, on se contente d’une source anonyme alors qu’aux Etats-Unis on doit recouper avec au moins trois sources ».
L’éternelle bataille entre la rigueur protestante et la paresse française a pourtant des limites. Bob Woodward en personne, qui a dévoilé l’affaire du Watergate grâce à « gorge profonde », une source anonyme dont on a su plus tard qu’elle cachait l’identité de Mark Felt, numéro 2 du FBI, a professé devant les étudiants de Sciences Po : « Il faut davantage de sources anonymes », soutenant qu’un article trop riche en citations "on" ne pouvait être complet. Mais à l’inverse, il y a aussi le fantasme du « off comme garantie de la vérité », certifie Raphaëlle Bacqué.
Un dilemme posé par le double langage des hommes politiques, qui déclarent parfois en public l’inverse de ce qu’ils confient en privé. Et par leurs discours convenus afin d’éviter de tomber dans les pièges tendus par les journalistes. Selon le chargé de communication d’un ministre de Sarkozy, ce sont les entorses au off qui « ont conduit à un formatage du discours politique ». Si bien qu’aujourd’hui, il assure qu’il « ne publierai jamais une interview du ministre sans l’avoir relue et validée, ce qui serait impossible dans les pays anglo-saxons ». Il termine, presque menaçant : « Alors soit on s’impose une rigueur comme là-bas, soit on reste sur un plan plus décontracté et ça nécessite un travail de relecture en aval ».
Il semble que malgré ces différences, les pratiques s’uniformisent. La presse française « s’anglo-saxonnise ». Ou l’inverse. Les journalistes français savent beaucoup de choses et les gardent moins. Internet et la concurrence internationale soumettent tous les journalistes aux mêmes contraintes du marché. Il faut tout dire, le plus vite possible, en temps réel. Jeu de dupes, symbole de complicité et d’une guerre des mots sans merci, le off est un cas de conscience qui, comme tous les cas de conscience, se règle avec soi-même.
 








LES PLUS de Marianne
  • Revue Web personnalisée
  • Les Unes de Marianne2
  • Le MAG en PDF 24h avant !

Abonnez-vous à la Newsletter de Marianne
Recevez tous les jours les meilleurs articles de Marianne2.fr


Dans cette rubriqueSur Marianne vous aimez