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Quand l'amitié tient lieu de CV

Lundi 2 Mars 2009 à 15:30 | Lu 10076 fois I 46 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

Par Philippe Bilger. En déclarant que le procureur de Nanterre était son «ami», Nicolas Sarkozy lui aurait, dit-on, assuré un bel avenir professionnel. La promotion des magistrats dépend déjà de suffisamment de critères étrangers aux compétences, si on y ajoute l'amitié du président, cela devient désespérant.


(photomontage réalisé par http://photomontage.over-blog.fr et utilisé avec accord)
(photomontage réalisé par http://photomontage.over-blog.fr et utilisé avec accord)

En matière judiciaire, l'amitié qu'éprouve le président à l'égard d'un magistrat mérite-t-elle d'entrer en ligne de compte ? Cette question m'a sollicité à la lecture d'un article publié dans « Marianne » par Éric Decouty et Hervé Nathan : « Les gâtés du pouvoir ». Est évoquée notamment la situation du procureur de Nanterre, Philippe Courroye, qualifié de « procureur du président ». Le Parquet de Paris lui serait promis, si l'hebdomadaire dit vrai, parce que Nicolas Sarkozy a déclaré devant les représentants d'un syndicat de magistrats que Philippe Courroye « est son ami ».

Mon problème n'est pas de discuter une seconde l'intelligence et la maîtrise de ce  magistrat qui, apprécié ou non, sort de l'ordinaire et mérite largement la haute destinée qu'il a déjà. Je me demande seulement comment lui-même peut percevoir une telle confidence qui renvoie à un lien personnel, presque féodal. Je suis persuadé qu'il aurait sans doute préféré, comme justification d'un avenir encore plus éclatant, que le président le désigne comme le plus compétent, le plus efficace, le plus libre et le plus respectable. Si ces qualités sont les siennes, les voir omises au bénéfice de la seule appréciation subjective de l'amitié doit sans doute le décevoir.


Quand l'amitié tient lieu de CV
« Il faut au moins que tous les magistrats puissent croire en leur chance »
Qu'en est-il alors de la majorité de la magistrature ? Va-t-elle, pour espérer le meilleur elle aussi, être obligée de chercher le moyen le plus sûr pour susciter la confiance du président, obtenir ses bonnes grâces et son amitié, bénéficier de sa bienveillance ? Comment faire pour créer les opportunités judiciaires qui permettraient éventuellement d'attirer son attention et son estime ? Ce doit être déprimant pour la plupart de mes collègues que de se sentir « barrés » dans la poursuite de leur ascension, tout simplement parce que le président jamais ne les qualifiera « d'amis ». Étrange dénomination, d'ailleurs, pour un président de la République garant de la magistrature dans son ensemble et contraint à une neutralité affichée, même si ses élans intimes et secrets, sa sympathie ont le droit de le porter vers n'importe quelle personnalité judiciaire. Mais il faut au moins que tous puissent croire en leur chance. La compétence et ses exigences, officiellement exprimées, rassureraient par l'équité et l'égalité qu'elles impliquent tandis que l'amitié, mise en avant de la sorte, fait craindre l'inflation des critères subjectifs et fluctuants pour évaluer les talents et les ambitions.

J'ai toujours eu l'impression, bien avant l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, que la promotion des magistrats dépendait  des coteries, des réseaux, d'appartenances et de dépendances douteuses, bien plus que de la qualité pure du professionnel. Aussi, si l'amitié éprouvée par le président devenait un critère supplémentaire, on ne sortirait pas de ce cercle infernal qui met de la suspicion là où devrait régner l'incontestable. Les meilleurs et les pires sont brassés dans le même système et je ne suis pas persuadé que les seconds ne s'en tirent pas mieux que les premiers.

« L'humeur du Prince fait peur »
Philippe Courroye mérite mieux, sur le plan professionnel, que d'être qualifié « d'ami » par le président de la République. Peut-on imaginer le général de Gaulle formuler un tel propos intime, publiquement de surcroît, au sujet d'un magistrat appelé à une prestigieuse fonction ? François Mitterrand pas davantage, car il n'aimait pas la magistrature et se serait gardé d'une telle appréciation. L'État avait son apparence qui était fondamentale pour qu'on puisse croire en lui. Mêler le subjectif et l'intime au service public, c'est offenser profondément ceux qui ont l'honneur d'administrer ce dernier, en démocratie. L'humeur du Prince fait peur. Les exclus tremblent.

Dans les coulisses, l'amitié n'a plus à se cacher.

Retrouvez le blog de Philippe Bilger








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