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Marianne2

Quand Jean-Claude Michéa taquine la droite libérale... et la gauche bien pensante

Jean-Claude Michéa | Mardi 18 Septembre 2007 à 00:00 | Lu 10906 fois

Marianne2.fr publie des extraits du livre l’Empire du moindre mal, qui vient de paraître aux éditions Climats.



Dans l’institution imaginaire de la société, publiée en 1975, Cornélius Castoriadis développait l’idée que le socialisme était avant tout la réalité des pays socialistes, idée qui mettra quelques années à s’imposer avec la montée en puissance des dissidents. Que voulait dire le philosophe ? Qu’ignorer la pratique pour sauver la théorie revenait à adopter le comportement de ces sectes religieuses qui considèrent que les dérives de l’Eglise n’ont rien à voir avec la religion originelle, qui, elle, serait pure. Or c’était exactement le comportement de toutes les composantes de la gauche non communiste, des socialistes aux anarchistes en passant par les trotskistes : tous considéraient que le stalinisme était une « trahison » de la théorie marxiste et que cette dérive monstrueuse n’entachait en rien la justesse du projet socialiste. Il n’y a pas d’autre socialisme que celui pratiqué par les hommes sur terre, rétorquait Castoriadis. La gauche de l’époque ne l’a pas écouté. Elle ne s’en est pas encore relevée.

Vingt-deux ans après, le philosophe Jean-Claude Michéa, ancien communiste devenu disciple d'Orwell, applique la même observation au libéralisme, qui suscite, au fond, les mêmes engouements religieux que le socialisme naguère. Face aux critiques sur le développement des inégalités et des dysfonctionnements provoqués par la révolution libérale, ses thuriféraires répondent comme les trotskistes des années 1950 : si le libéralisme n’apporte pas encore le bonheur aux peuples, c’est parce qu’il n’est appliqué que partiellement ou encore qu’il est trahi par les politiciens qui s’en réclament. Bref, la révolution, qu’elle soit socialiste ou libérale a pour vocation essentielle d’être trahie.

Michéa va plus loin encore : les penseurs de la gauche et même ceux d’extrême gauche croient que le libéralisme est comme le cholestérol et qu’il existe un « bon libéralisme », le libéralisme politique, et un « mauvais libéralisme », qui serait économique. Le philosophe montre que la logique du libéralisme politique, qui donne la priorité à la lutte pour de nouveaux droits, est très articulée à une conception libérale de l’homme qui serait mu par son seul intérêt égoïste.

Même si nous ne partageons pas toutes ses conclusions (notamment celles sur sa critique de la croissance), ce n’est évidemment pas un hasard si le lancement du site mariane2.fr s’accompagne d’un coup de chapeau à Jean-Claude Michéa qui poursuit une œuvre jubilatoire sur le fond comme sur la forme, œuvre écrite sous le soleil du Languedoc, loin du Flore et de l’Hôtel Lutétia. Michéa incarne une pensée vivante et une critique conjointe de la droite et de la gauche libérales : « A partir du moment où l’on postule que les hommes ne sont mus que par « l’amour d’eux-mêmes et l’oubli des autres » (La Bruyère, ndlr), il ne peut plus exister, en effet, que deux solutions cohérentes au problème politique moderne. Soit on se décide à accepter les hommes « tels qu’ils sont » et il faut alors se résigner à tirer parti de leur égoïsme pour édifier l’empire du moindre mal. Soit on maintient le projet d’un empire du bien (autrtement dit l’utopie d’un monde parfait) mais son avènement triomphal se trouve nécessairement subordonné à la fabrication d’un homme nouveau. On ne saurait mieux résumer l’impasse de la politique contemporaine.

Ph. C.

Extraits de L’Empire du moindre mal reproduits avec l’aimable autorisation des éditions Climats.

Un marché commun du travail

Que faut-il, d’un point de vue libéral, pour construire une communauté moderne ? A ne considérer que l’exemple de la Communauté européenne (mais ceci vaudrait évidemment pour toute autre communauté, y compris nationale) la réponse semble simple. Il faut, d’un côté, un marché commun, c’est-à-dire un espace où les monades humaines puissent échanger librement leurs biens et leurs services, selon les règles d’une concurrence libre et non faussée. Et de l’autre, un ensemble de réglementations juridiques (ou espace de Droit) permettant, pour une part, de protéger cette concurrence, et, pour une autre, de garantir à chaque monade (ou chaque libre association de monades) le droit de vivre selon sa définition privée de la vie bonne. Autrement dit, une société libérale cohérente se définit comme une agrégation pacifique de citoyens abstraits qui, dès lors qu’ils en respectent globalement les lois, sont supposés n’avoir rien d’autre en commun (ni langue, ni culture, ni histoire) que leur désir de participer à la Croissance, en tant que producteurs et/ou consommateurs.
Comme, par ailleurs, ces conditions très minimales d’appartenance sont désormais en voie de mondialisation (du fait de ce que Guy Debord appelait la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture ) une société libérale développée doit donc logiquement finir par se considérer comme un simple site de passage, n’impliquant aucune allégeance morale particulière de la part de ceux qui ont provisoirement choisi d’y résider, et que chacun doit être libre de quitter au profit d’un autre site, dès lors qu’un calcul quelconque lui en démontre l’avantage. Exemple (dans l’hypothèse où ce calcul serait de type fiscal) : est-il plus intéressant pour moi que je devienne un citoyen belge, un citoyen suisse ou un citoyen monégasque ? C’est ce principe d’une liberté intégrale de circuler sur tous les sites de la planète (et celui, complémentaire, d’une régularisation automatique de toutes les installations passagères qui s’ensuivent) dont les partisans de gauche du capitalisme (qui sont, de loin, les plus cohérents) prétendent interdire toute critique philosophique, au prétexte qu’elle ne pourrait conduire qu’à valider des conclusions « racistes » ou « xénophobes » (on se souvient ainsi du rôle joué par la désormais célèbre figure du « plombier polonais » dans les formes de légitimations dites « antiracistes » du projet libéral de constitution européenne).

La folie libéral-libertaire

Pour s’en tenir à un exemple élémentaire, ce n’est qu’à notre époque qu’il devient possible de prendre conscience du fait que, plus de deux siècles après la Révolution française, nous sommes toujours privés, comme s’en étonne le juriste libéral Daniel Borillo, du droit élémentaire « de fouetter notre partenaire s’il nous le demande, même si cela nous procure du plaisir », alors qu’il s’agit là d’une pratique « qui ne fait de tort à personne et ne nuit pas à la santé ». Comment expliquer, cependant, qu’un déni de justice aussi révoltant puisse encore subsister à l’heure d’Internet et du Marché global ? En praticien exercé de la french theory (et en bon disciple de Bentham), Borillo n’a, évidemment, aucun mal à démasquer le présupposé moralisateur caché qui fonde cette atteinte intolérable à la liberté individuelle. Les juges, souligne-t-il ainsi, « n’invoquent plus la référence religieuse, mais nous ne sommes pas débarrassés des valeurs transcendantes ». Il suffit, en effet, de soumettre leur pratique aux procédures rodées de la « déconstruction », pour découvrir aussitôt que ces juges prennent encore parfois appui, sur l’étrange « notion de dignité humaine ». Or celle-ci, si l’on y réfléchit bien, véhicule une « certaine idée de l’humain », qui n’est pas moins fantaisiste et arbitraire, à ce titre, que n’importe quelle autre construction idéologique. Dans ces conditions, faire droit à une notion aussi trouble et aussi peu fondée scientifiquement, constitue forcément une démarche « paternaliste », dont on imagine sans peine qu’elle pourrait reconduire insensiblement nos fragiles sociétés libérales, si l’on n’y prenait garde, aux jours les plus sombres de l’ère précapitaliste.

Entre adultes consentants


Si louable que soit l’ouverture d’esprit d’un Daniel Borillo (ou de son mentor Jack Lang) elle me semble, cependant, encore un peu limitée, si, du moins, on la compare avec celle qui caractérise les débats juridiques dans certains autres pays européens. En Allemagne, par exemple, les défenseurs du libéralisme en sont déjà à discuter du droit d’avoir des rapports cannibales entre adultes consentants (affaire Bernd Juergen Brandes, printemps 2001) ; ou encore du droit au mariage entre frère et sœur (l’avocat libéral Endrik Wilhelm plaidant l’abolition de l’article 173 du Code pénal allemand, qui punit l’inceste, au prétexte que cet interdit n’est qu’une « survivance folklorique de l’histoire »). Nos libéraux français ont donc encore visiblement quelques efforts à faire s’ils veulent être réellement compétitifs sur le marché international des idées.

Manifestant professionnel

On aura un exemple chimiquement pur de la nécessaire
« neutralité axiologique » du Marché libéral (dont la seule loi est business is business) avec la création récente, en Allemagne, de la société Erento.com dont l’objectif est d’offrir à tous les partis politiques, syndicats ou associations intéressés, le service de manifestants professionnels, payables à l’heure ou à la journée, et éventuellement équipés de mégaphones ou de tambours djembé (moyennant, évidemment, un supplément financier). Comme le confie Monica, l’une des employées de cette nouvelle entreprise, « pour moi c’est un job comme un autre. Manifester pour des organisations dans lesquelles je ne me reconnais pas ne me pose aucun problème ».

On peut découvrir, sur le site internet de Bertrand Lemennicier (l’un des quatre membres de la secte libérale du Mont-Pelerin que Luc Ferry a personnellement imposés, en 2003, au jury d’agrégation des sciences économiques), cette analyse exemplaire de Gérard Bramouillé (lui-même membre de la secte et du jury) : « L’immigré clandestin abaisse les coûts monétaires et non monétaires de la main d’œuvre. Il renforce la compétitivité de l’appareil de production et freine le processus de délocalisation des entreprises qui trouvent sur place ce qu’elles sont incitées à chercher à l’extérieur. Il facilite les adaptations de l’emploi aux variations conjoncturelles et augmente la souplesse du processus productif ». Il est donc politiquement indispensable de veiller, insiste l’universitaire patronal, à ce qu’on n’en vienne pas, par xénophobie, à faire de l’immigré clandestin « le bouc émissaire facile d’un problème difficile ». On trouvera, évidemment, dans cette analyse le fondement idéologique ultime (conscient ou inconscient) de tous les combats actuels de l’Extrême Gauche libérale (du MRAP au très médiatique « Réseau Education Sans Frontières ») pour légitimer l’abolition de tous les obstacles à l’unification juridique-marchande de l’humanité.

Sarkozy, libéral ou autoritaire ?

On admirera tout particulièrement la charge de Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne électorale de 2007, contre ces « héritiers de mai 68 » qui « avaient proclamé que tout était permis, que l’autorité c’était fini, que la politesse c’était fini, que le respect c’était fini, qu’il n’y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règles, plus de normes, plus d’interdits ». Surtout si on la rapproche de ses propres confidences, livrées dans le cadre, il est vrai, beaucoup plus intime d’un entretien avec Michel Onfray : « L’intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c’est justement qu’elles permettent la transgression. Sans règles, pas de transgression. Donc pas de liberté. Car la liberté, c’est de transgresser » (Philosophie magazine, avril 2007).

Du Produit intérieur brut

Le 18 mars 1968, quelques semaines avant son assassinat, Bob Kennedy prononçait, à l’Université du Kansas, le discours suivant : « Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». Quarante ans après, on aurait évidemment le plus grand mal à trouver, en France, un(e) représentant(e) de la Gauche ou de l’Extrême gauche capable de formuler une critique aussi radicale de l’idéologie de la Croissance.
« La méthode appropriée pour déterminer quand et si on devrait aider une autre personne s’appuie sur notre propre intérêt personnel rationnel et notre propre hiérarchie de valeurs : le temps, l’argent et l’effort que l’on donne ou le risque que l’on prend devraient être proportionnels à la valeur que cette personne représente pour notre propre bonheur. Illustrons cela au moyen de l’exemple favori des altruistes: le sauvetage de quelqu’un en train de se noyer. S’il s’agit d’un étranger, il est moralement approprié de le sauver seulement lorsque le danger pour sa propre vie est minime ; lorsque le danger est plus grand, il serait immoral de le faire, puisque seul un manque d’estime de soi pourrait donner plus de valeur à la vie d’un étranger qu’à notre propre vie. Et, réciproquement, si l’on est en train de se noyer, on ne peut s’attendre à ce qu’un étranger risque sa vie pour nous, puisque sa vie est plus importante pour lui que la nôtre » (Ayn Rand, op. cit., p. 101). La philosophie d’Ayn Rand ne permet peut-être pas de comprendre les motivations de Jean Moulin ; mais on connaît, au moins, le livre de chevet de Laurence Parisot.

Aux origines de la nouvelle gauche

En France, c’est le film Dupont Lajoie (Yves Boisset, 1974) qui illustre de manière à la fois emblématique et caricaturale, l’acte de naissance d’une nouvelle Gauche, dont le mépris des classes populaires, jusque-là assez bien maîtrisé, pourra désormais s’afficher sans le moindre complexe. C’est, en effet, au lendemain de la défaite sanglante du peuple chilien, défaite dont le pouvoir alors traumatisant est, aujourd’hui bien oublié, que cette nouvelle Gauche s’est progressivement résolu à abandonner la cause du peuple (dont chacun pouvait désormais mesurer les risques physiques que sa défense impliquait) au profit d’une réconciliation enthousiaste avec la modernité capitaliste et ses élites infiniment plus fréquentables. C’est alors, et alors seulement, que l’« antiracisme » (déjà présenté, dans le film de Boisset, comme une solution idéale de remplacement) pourra être méthodiquement substitué à la vieille lutte des classes, que le populisme pourra être tenu pour un crime de pensée et que le monde du showbiz et des médias pourra devenir la base d’appui privilégiée de tous les nouveaux combats politiques, aux lieux et place de l’ancienne classe ouvrière.



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