Marianne2 2012

Quand Guéant donne dans le préfet jetable pour contenter Sarkozy

Lundi 22 Août 2011 à 15:01 | Lu 8074 fois I -1 commentaire(s)

Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat... En savoir plus sur cet auteur

En substituant le préfet Gardère au préfet Leclair, suite au scandale du parking de la porte d'Aix, Claude Guéant cherche à satisfaire le Président. Rien de plus naïf juge Philippe Bilger pour qui la criminalité continuera d'agiter la cité marseillaise et de préoccuper le préfet, quel qu'il soit...


La lutte contre l'insécurité risque d'être la grande désillusion, pour ceux qui attendaient beaucoup du président de la République sur ce plan. Moins à cause des résultats, que même la politique la plus remarquable ne parviendrait pas à rendre aussi efficients que souhaités, qu'en raison des méthodes employées.

Pourtant, Claude Guéant fait ce qu'il peut pour assumer sa lourde mission et en même temps complaire au président. Le problème réside là sans doute.

Qu'on se penche une seconde sur les positions des inspirateurs de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité et de justice. On a tellement présenté, par exemple, Alain Bauer, président de l'Observatoire national de la délinquance apparemment créé pour lui, comme un analyste capital qu'il a fini par le croire. Ainsi, il se serait permis de critiquer le garde des Sceaux à propos de la réforme de juillet introduisant des jurés populaires dans les audiences correctionnelles en proférant, paraît-il, cette absurdité : «...Les magistrats sont compétents, mais pas légitimes pour prendre des décisions de privation de liberté » (Les Exclusifs de L'Express sous la signature de François Koch). Je suis effaré par l'inanité d'une telle réflexion et pourtant elle n'empêchera pas Alain Bauer de demeurer dans le cercle privilégié du sarkozysme.

Continuons.

Le président de la République a décidé de limoger Gilles Leclair, préfet délégué à la sécurité de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur et il devrait être remplacé par le préfet Alain Gardère, un proche de Claude Guéant (Libération, Le Monde). Gilles Leclair, nommé au mois de décembre, se verrait reprocher par le chef de l'Etat une action insuffisante caractérisée notamment par le scandale du parking de la porte d'Aix que j'ai dénoncé dans un billet. Passant récemment à cet endroit, j'ai constaté la présence de deux fonctionnaires qui établissaient des procès-verbaux pour stationnement irrégulier et d'un groupe de cinq CRS discutant entre eux.

A Marseille, en l'espace de deux ans c'est le troisième préfet qui va être installé en étant chargé de l'impossible : éviter dans la région PACA toute manifestation ostensible de la criminalité, susceptible de porter atteinte au crédit du Pouvoir.

Alors pourquoi ce départ brutal de Gilles Leclair comme s'il était un obstacle entre la délinquance et son éradication à Marseille ?

Il y a d'abord le sentiment exaltant, pour celui qui exclut et « jette », d'être le maître, de montrer qui est «le patron», la joie du rapport de force totalement inégal, le frisson du coup de menton viril. Je jette donc je suis. Entre l'administration des choses et le gouvernement des hommes, aujourd'hui le choix est vite fait. La première étant devenue trop difficile, presque impossible, il reste le second aisé à pratiquer puisqu'il suffit d'un acte d'autorité, d'un décret impérieux.

Ensuite, remplacer dans l'urgence Gilles Leclair vise à accréditer l'idée qu'il y a un dessein clair, une résolution lucide, un constat irréfutable et une conséquence évidente. De la même manière que le citoyen ne peut pas s'interdire, durant un peu de temps, d'attacher du prix au changement du gouvernement et des ministres comme si du jour au lendemain la réalité nationale et internationale allait magiquement se transformer, on cherche, en substituant le préfet Gardère au préfet Leclair, à susciter l'illusion qu'un homme fera des miracles quand l'autre aurait échoué. Se débarrasser de l'un sublimerait l'autre ? Rien de plus naïf alors qu'à l'évidence les comportements transgressifs continueront de troubler, d'agiter la cité marseillaise et de préoccuper le préfet, quel qu'il soit.

Enfin, il y a quelque chose de nouveau et qui réjouit. Gilles Leclair, au lieu de se soumettre comme presque tous ceux touchés par une décision même injuste du pouvoir, s'est rebiffé en quelque sorte préventivement dès le 1er août en tenant des propos courageux et de bon sens : «Je ne résoudrai pas à moi tout seul les difficultés liées à une ville pauvre, qui souffre de cinquante ans d'immigration et de tradition de banditisme. Je ne suis ni le sauveur ni Jésus-Christ... Une certaine paupérisation entraîne une certaine délinquance. Il y a beaucoup de braquages alimentaires». Aucune complaisance ni justification mais la formulation d'évidences.

C'est cet homme qui a ainsi parlé, que je ne connais pas et dont on va faire un préfet jetable.

J'évoquais le souci pour Claude Guéant de réussir et, à la fois, de satisfaire le président. Et si, en réalité aujourd'hui, l'alternative était d'être efficace ou d'être inconditionnel ?

Quand Guéant donne dans le préfet jetable pour contenter Sarkozy
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