Marianne2 2012

Procès Moubarak: « Le sentiment de tourner une page sans savoir laquelle »

Jeudi 4 Août 2011 à 12:01 | Lu 4519 fois I 0 commentaire(s)

Propos recueillis par Régis Soubrouillard

« Toutes ces accusations, je les nie complètement ». Alité sur une civière, installé dans le box des accusés, derrière des barreaux grillagés, 6 mois après son départ, Hosni Moubarak est apparu pour la première fois aux yeux des égyptiens et face à ses juges. Ecrivain et journaliste franco-égytien, Robert Solé estime qu’avec l’ouverture du procès et l’image de Moubarak dans le box des accusés, le plus dur a été fait, même s'il reste sceptique sur l'issue du procès.


Hosni Moubarak est le premier chef d'Etat arabe à comparaître en justice depuis le début de la vague de contestation qui a secoué le monde arabe. Moubarak n’est pas le seul à être jugé lors de ce procès. Ses deux fils, Alaa et Gamal, également. Tout comme l’ancien ministre de l’Intérieur Habib el-Adli et six responsables de la sécurité.
Les Egyptiens peuvent suivre ce procès en direct à la télévision et sur un écran géant disposé près du tribunal, « pour rassurer le peuple sur la crédibilité de la procédure », a affirmé le président du tribunal pénal du Caire. Il a d’ailleurs promis que le procès serait rapide. Une promesse qui pourrait se révéler difficile à tenir tant les recours techniques déposés sont déjà innombrables. Le procès est déjà ajourné au 15 août. Marianne2 fait le point sur ce procès historique et la situation politique égyptienne avec Robert Solé, écrivain et journaliste français d'origine égyptienne. Il est l'auteur de nombreux livres sur l'Egypte, parmi lesquels
Le pharaon renversé  (Editions les Arènes), un récit détaillé de la révolution égyptienne.

Marianne2.fr: Hosni Moubarak est arrivé, hier matin sur une civière, au Tribunal du Caire, il s’agissait de sa première apparition publique depuis sa fuite le 11 février. Que vous ont inspiré ces images ?  

Robert Solé:  C‘est un moment de grande émotion, d’abord de le voir parce qu’il n’était pas sûr qu’il vienne. Jusqu’au dernier moment, personne n’arrivait à y croire, jusqu’au moment où l’on a vu arriver cette ambulance blanche. C’est un choc. On aurait pu estimer qu’il n’était pas en état de venir. Cela dit, l’armée, au pouvoir, avait besoin de l’ouverture de ce procès pour montrer qu’elle ne se dérobait pas aux demandes des opposants. Mais l’armée a surtout besoin de l’ouverture du procès. La suite du procès est une autre affaire. Il pourrait très bien mettre en cause le maréchal Tantaoui,  son Ministre de la défense depuis 1991, qui dirige aujourd’hui le pays mais qui est un homme du régime. Ses avocats ont d’ailleurs demandé à le faire comparaître. Si Moubarak se mettait à parler, vider son sac…Mais rien ne dit que nous irons jusque là. Comme toujours en Egypte, tout le monde se défausse sur l’étage supérieur. Le Ministre de l’Intérieur a eu beau jeu de dire : « moi, je n’ai pris aucune décision sans l’aval ou l’ordre de Moubarak ». L’Egypte est une pyramide. Une pyramide avec un pharaon à sa tête.

Par quoi avez-vous été frappé en regardant le procès ? 

J’ai été frappé par la famille Moubarak. Notamment les deux fils, très dignes, en bonne santé, tenant un Coran à la main, aux « petits soins » pour leur père, lui-même apparaissant à la fois comme un vieillard malade mais suivant tout d’un œil vif. Un chef d’état arabe couché sur une civière dans un box grillagé, on n’a jamais vu ça ! Certains commentateurs égyptiens disaient que cette image était la preuve qu’il y avait eu une révolution.

N'y-a-t-il pas un risque de déstabilisation du pays à juger le dictateur à peine déchu alors qu'il n'y a aucun pouvoir légitime installé, les militaires, tous d'anciens proches de Moubarak assurent la transition et  que la démocratie est en phase de construction? 

Effectivement, le régime a été décapité mais il n’y a pas de pouvoir. On a enlevé le pharaon, mais il n’y a pas de chef. Le maréchal Tantaoui ne joue pas ce rôle. C’est un pays sans tête et c’est cela qui trouble les populations. Il règne une grande incertitude politique. Les élections législatives devraient avoir lieu en novembre : est-ce que les islamistes vont les emporter, est-ce que les opposants vont parvenir à s’organiser. Sans parler de la question économique, le tourisme s’est effondré. Toute l’Egypte a intérêt à un procès juste et à échapper au règlement de comptes. Mais le risque est de se noyer dans la procédure, comme cela a été le cas hier. Car il y a mille raisons d’ajourner le procès. 

Le procès représente néanmoins une rupture avec le passé. Il peut apaiser les opposants, les familles de ceux qu’on appelle les martyrs, même les pro-Moubarak qui verront que le procès se déroule convenablement. La suite est beaucoup plus incertaine si le procès s’enlise. L’ouverture du procès calme les choses. C’est historique en ce sens qu’il n’y a jamais eu de jugement d’un chef d'état arabe. Cela dit, tout est insoluble dans cette situation. En général, un autocrate quitte le pays quand il est chassé. Moubarak n’est pas parti, par fierté, par inconscience. Nous sommes devant un fait historique. Il faudra une condamnation mais pas nécessairement une condamnation à mort. On imagine pas Moubarak exécuté. A l’heure qu’il est cela paraît vraiment impossible. Même si la situation est très incertaine.

Le procès peut-il faciliter la transition démocratique ?

Je crois vraiment que les échéances décisives seront les élections quand les militaires auront laissé la place aux civils. Le procès sera utilisé politiquement quelle que soit son évolution par les uns et par les autres. Mais le plus dur a été fait ce matin (le 3 août, ndlr) avec le début du procès et un Moubarak dans le box des accusés. 
 
Le procès est « limité » aux affaires de corruption et meurtres commis durant la révolution. Ne passe-t-on pas à côté du procès du règne et du système Moubarak ? et pourrait-il avoir lieu ?

Cela impliquerait beaucoup de monde ! Dans un pays qui est gouverné de façon autoritaire, depuis bien avant Moubarak, tout le monde est impliqué y compris les gens les plus brillants de cette société : des intellectuels, des artistes qui ont été célébrés par le pouvoir. Où cela commence ? où cela  s’arrête ? C’est très compliqué. Mais le pays vit quelque chose de très fort et a besoin d’une sorte de grand Messe d’épuration. Il y a le sentiment de tourner une page sans savoir laquelle.

Après une demi journée d’audience, le procès est déjà ajourné au 15 août pour des raisons dites techniques, mais est-il possible d’imaginer un ajournement politique du procès ou la justice égyptienne bénéficie-t-elle d'une certaine indépendance ?

Il est difficile de juger la justice égyptienne. Elle est très divisée. Une partie était dans les mains du pouvoir, une autre était frondeuse et il y a un bras de fer entre le pouvoir et la justice depuis de longues années notamment pour le contrôle des scrutins électoraux. Le Ministère de la justice a une grande influence sur les juges, la justice était le bras armé du pouvoir mais une partie des juges a un besoin de revanche. En ce cas précis, on ne sait pas à qui on a affaire.

Il y a eu des affrontements à Charm-el-Cheikh, également devant l’écran géant où était projeté le procès. Dans quelle mesure les égyptiens sont partagés sur la tenue d’un tel procès ?

L’Egypte est aujourd’hui un pays très divisé. Une partie des égyptiens est très choquée que l’on juge Moubarak, trouvant injuste de lui faire porter la mort de manifestants. Mais une grande partie des égyptiens veut surtout manger et que l’économie se rétablisse et trouve que tout ce chahut, cette révolution a mis l’économie en l’air. C’est une grande majorité silencieuse. Et il y a ceux qui ont fait la révolution et qui ne lâchent pas. Il y a, à côté d’eux, les islamistes qui ont profité de cette situation pour se faire reconnaître comme une force politique légale qui ne cherchent qu’à contrôler le parlement et les lois. Même les gens qui ont renversé Moubarak sont divisés : les islamistes se partagent entre salafistes et frères musulmans et l’autre camp affiche sa laïcité et accuse les islamistes d’avoir trahi la révolution.

Pourquoi le procès a-t-il été programmé pendant le Ramadan ?

C’est bizarre. Cela ne me semble pas totalement innocent d’avoir fixé le procès à cette date, mais je ne comprends pas bien pourquoi. Le ramadan c’est à la fois un principe d’unité, de recueillement, mais aussi une période d’excitation, de rassemblement dans des mosquées, propice à l’énervement. Je ne sais pas comment l’interpréter.

Vous êtes d'origine égyptienne, vous avez écrit de nombreux livres sur le sujet. Qu’aimeriez vous entendre dans la bouche de Moubarak ?

Je ne vois pas bien ce que Moubarak pourrait dire parce qu’il y a un double procès. Il y a un procès pour avoir ordonné de tirer sur les manifestants. Il dira qu’il fallait se défendre et de toutes façons tout le monde peut-être impliqué : de Moubarak au petit officier de base qui a fait tirer. Il y aura des centaines de témoins. Un avocat a demandé qu’il y ait une enquête dans tous les lieux où il y a eu des victimes. Un autre a demandé que soient sortis tous les documents d’Al jazeera. Ca peut occuper des gens pendant des années. D’autant que l’histoire des martyrs est très sensible. Ils sont célébrés tous les jours.
Le deuxième volet, c’est la corruption. Là aussi, c’est sans fin. Moubarak peut mettre en cause beaucoup de gens.







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