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Prime à l'école: quand on ne peut plus rien, on corrompt

Philippe Bilger - Blogueur associé | Lundi 5 Octobre 2009 à 11:35 | Lu 8787 fois

Des lycées ont décidé de rémunérer leurs élèves pour leur présence en classe. Un choix pragmatique, diront certains. Philippe Bilger, avocat général à Paris, dénonce la vision à court terme et la faillite éthique que représente une telle décision.



Photo : Entre les murs - Laurent Cantet
Photo : Entre les murs - Laurent Cantet
On croit que ce n’est rien. Seulement risible. La manifestation nouvelle d’une société qui grimace parce qu’elle ne sait plus comment concilier les valeurs auxquelles elle continue de tenir avec le fil implacable du temps. La nécessaire discipline de l’école avec le délitement incoercible de l’institution scolaire.

Au vrai, on aurait été excusable de traiter la nouvelle avec dérision. Comme une sorte de « poisson d’avril » avant l’heure.
Parce que tout de même l’information est tellement révélatrice d’une absurdité consubstantielle à la modernité que le premier mouvement est presque de reconnaissance devant une confirmation aussi tristement éclatante de nos pires pressentiments sur notre destin collectif.

Pour lutter contre l’absentéisme scolaire, trois lycées professionnels de l’académie de Créteil vont tenter une expérience qui consistera à rétribuer l’assiduité au point que la « cagnotte » de fin d’année pourra s’élever à 10 000 euros.
Pour résumer, on va payer pour obtenir ce qu’on n’est plus capable d’imposer.
On va tarifer notre impuissance et, dans le rapport de force qui oppose la règle à sa transgression quotidienne, on ose une démarche qui permettra à cette dernière de se parer  de l’aura de la dissidence et du sceau officiel d’une victoire profitable sur l’institution. Au fond, on s’imagine qu’on pourra faire de la plaie le remède.

La motivation scolaire à coups d'Euros

Le comble est qu’aujourd’hui, n’importe quelle élucubration même dévastatrice n’est plus de nature à bouleverser les responsables de l’enseignement parce qu’ils maîtrisent la communication et devinent que « plus c’est gros plus ça passe ».

Le recteur de l’académie de Créteil, pour ce qui n’est que du plomb qu’il souhaite nous voir prendre pour de l’or, emploie le mot magique : « Responsabiliser les élèves ». Tout serait dit parce que ceux-ci seraient capables de devenir présents contre de l’argent.

Leur aptitude à la responsabilité serait d’arbitrer entre une absence choquante et renouvelée qui ne leur bénéficie pas et une assiduité contrainte et stipendiée. Comme il est probable qu’ils s’orienteront vers le lucre, peut-on vraiment soutenir qu’il y a là une nouveauté qui va honorer l’institution scolaire ?

Philippe Meirieu, dont je ne suis pas un inconditionnel, souligne à juste titre « la pente dangereuse » sur laquelle cette expérience va conduire l’enseignement en dénonçant « l’éducation bancaire » . Jean-Paul Brighelli, courageux pourfendeur des aberrations scolaires, est révolté et s’indigne (Le Monde, Le Parisien). François Bayrou n’est pas en reste (Le Journal du Dimanche).

La démission finale

Prime à l'école: quand on ne peut plus rien, on corrompt
Les partisans et les adversaires de cette innovation ne se situent pas sur le même registre. Les premiers ont depuis longtemps fait leur deuil de l’autorité des maîtres, du respect d’un certain nombre de principes et de la considération à offrir aux jeunes personnalités en formation, en les estimant capables du meilleur grâce à des méthodes de compréhension, de fermeté et de dignité.

Les seconds continuent contre vents et marées à refuser que l’argent puisse être un stimulant honorable pour susciter le désir d’apprendre, la conscience de la règle et la préoccupation de l’avenir. Je me range de leur côté et m’étonne de cette désinvolture qui, pour expérimenter et pallier de graves insuffisances qui tiennent à la fois au milieu familial et à la hiérarchie scolaire, s’engage sur un chemin qui n’est pas une solution mais une capitulation.
Mettre ainsi de l’argent au cœur de l’activité scolaire, c’est non seulement céder à la face sombre et matérialiste de notre société mais, plus encore, c’est naturellement dégrader, détruire la relation gratuite, désintéressée, curieuse et familière qui doit exister entre celui qui vient pour apprendre et les matières à connaître, les professeurs à écouter.

Imaginons que l’absentéisme se réduise grâce à cette méthode de société décadente. Quand on ne peut plus rien, on corrompt. Je suis persuadé que même avec un tel succès, les conséquences seraient ravageuses pour l’esprit de l’enseignement et la chose intellectuelle en elle-même.

Il y a quelque chose de scandaleux dans cette dérive. L’institution dont, plus que toute autre, on devrait attendre un enracinement têtu et convaincu dans la belle réalité de l’école semble succomber. Elle ne veut plus représenter un barrage contre le vulgaire du siècle et ses appétits. Elle n’a pas honte de décevoir. De s’engloutir dans le cours banal des démissions ordinaires. De proche en proche, les forces structurantes de la société s’affaiblissent et participent d’un mouvement qui n’est plus que de complaisance à l’égard d’une évolution prétendue inéluctable. Les institutions ne se battent même plus pour ne pas mourir. Au contraire, elles y mettent du leur avec une sorte d’allégresse suicidaire.

Mais les absents doivent continuer à avoir tort. Pas d’argent contre l’école.

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