Ça commence comme un mot qui flotte parmi d’autres, indiscernable dans une fratrie de synonymes, pour parler d’un fait vu, su et connu de tous.
Ce fait : l’entente entre Laurent Fabius, Martine Aubry et l’oncle d’Amérique des socialistes, Dominique Strauss-Kahn. Les trois éléphants bien décidés à fermer la parenthèse de 2006-2007, se rassemblent au congrès de Reims sous les couleurs d’une même motion – la motion D – et d’une même candidate au poste de premier secrétaire, Martine Aubry. On parle alors de « carpes et de lapins » pour désigner l’alliance hétéroclite des ailes droite et gauche du parti. On comptabilise au moins trois présidentiables dans ce courant qui prend à Reims la tête du parti socialiste. Cela coule de source : ils ne pourront être candidats tous les trois ; il faudra bien que l’entente de leur motion se poursuive d’une manière ou d’une autre. Pour leur éviter un nouveau 2006-2007.
Ça commence peut-être par une intervention de Laurent Fabius sur France Inter, pour nettoyer le chemin de la présidentielle. « Il est acquis maintenant que Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et j’ajouterais, accessoirement moi-même, nous n’irons pas l’un contre l’autre. (…) C’est-à-dire qu’il y aura une unité aux primaires. (…) On a compris, parce qu’on n’est pas totalement stupides, que l’unité était quelque chose d’essentiel ». L’unité. Ça continue avec la réaction de Martine Aubry, qui parle « d’intelligence collective », qui rend inutile « un accord ». Ça se prolonge avec Laurent Fabius, encore, qui introduit le concept de « primaires de confirmation » tout en précisant que l’entente étant naturelle, il n’y aura pas besoin de « pacte ». Le mot est lâché. Parmi d’autres.
Ça continue, ça se prolonge, ça infuse. Dans le darwinisme lexical de la vie médiatico-politique, le pacte s’impose. Manuel Valls dénonce le « pacte Aubry-DSK-Fabius ». Ségolène s’y insère à sa farouche manière, et on parle alors de « pacte de Poitiers » entre elle et Martine Aubry. Les « petits candidats » d’alors dénoncent les « petits arrangements » de leurs grands homologues. Pendant ce temps, le « pacte » bourgeonne. Il devient « de Marrakech ». La locution, qui entre dans les mœurs, fait référence à une scène décrite dans le livre d’Antonin André et Karim Rissouli. Une réception dans « le luxueux ryad » de DSK. Et une dissymétrie originelle dans ce qui va devenir le pacte : si DSK revient, alors Martine Aubry ne se présentera pas ; l’inverse est moins sûr.
Le pacte, et non plus l’accord, l’entente, l’unité, ou le rassemblement. Un choix de terme qui s’impose lentement à tous, comme une évidence. Ce terme de pacte est lourd de sens et surtout de connotations. Il pèse bien plus que les autres. Il fonctionne bien en titre de presse. Il susurre du sensationnel et du scabreux. Il évoque des accords militaires, des contrats avec le diable, des conjurations établies dans l’ombre. Le jour même où ces dirigeants socialistes ont accepté d’adouber ce terme pour décrire leurs manœuvres, ils ont scellé leur destin. Et si on n’attend pas grand chose de bon d’un pacte, que dire d’un pacte de Marrakech, que l’on est obligé d’aller signer à l’ombre d’une demeure « luxueuse » en dehors de nos frontières ? Comme s’il était tellement contre-nature qu’il fallait le soustraire au regard de la nation ? Tous les éléments de la légende sont réunis. Assez vivaces pour lui permettre de vivre sa vie sur le web, dans les conversations, dans les théories du complot appliquées au socialisme. Elle bénéficie du renfort, fort peu à propos, d’autres personnalités du PS, comme Bertrand Delanoë : « Avez-vous rejoint le pacte qui lie Strauss-Kahn, Aubry et Fabius ? – C’est le cas ».

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