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Présidentielle : les héros de 2007 sont fatigués.

Samedi 12 Juin 2010 à 13:01 | Lu 9935 fois I 50 commentaire(s)

Philippe Guibert - Tribune

Philippe Guibert , ancien conseiller de Ségolène Royal note que les trois stars de l'élection présidentielle de 2007, Bayrou, Royal et Sarkozy, ont perdu de leurs atours. Leur impuissance face à la crise tranche trop avec le volontarisme affiché durant leur campagne.


Non, il ne s’agit pas de Domenech, Ribéry ou Henry. Mais de N. Sarkozy, S. Royal et F. Bayrou. Les trois stars de 2007 sont menacées de déclin, peut être d’élimination. Est-ce le fait d’erreurs individuelles ou la conséquence d’un changement de décor ? Les deux : ils n’ont pas su se métamorphoser et répondre à la mise en cause du politique par la « crise ». Leur chance (la dernière ?), c’est la timidité de leurs rivaux.

Rappelez vous : à eux trois, ils recueillirent 75% des suffrages exprimés le 22 avril 2007. Dans un scrutin qui égala les records de participation. Soit au total, près de 28 millions de voix… Repoussant bien loin les Le Pen, Besancenot et autres petits candidats. Depuis très longtemps, la France n’avait eu trois prétendants républicains rencontrant autant d’adhésion et d’électeurs.

Leur point commun, la clef de leur succès d’alors, fut de dire tout haut ce que la politique traditionnelle ne pensait même plus tout bas.  Leur outil commun fut le coup d’éclat médiatique, qui faisait grincer les bien-pensants (« populisme ! »), mais frémir d’aise les citoyens qui retrouvaient l’envie, face au chiraquisme finissant. N. Sarkozy avec son Karcher dirigé contre les « racailles », S. Royal contre les « naïvetés » de la gauche sur les 35h et la sécurité, F. Bayrou contre la complaisance médiatique et des joutes droite/gauche : autant de mots interdits, de tabous brisés, d’hypocrisies dénoncées qui donnaient enfin de l’air un peu vif à la politique française.
 
Trois ans après, seulement trois ans, c’est pourtant l’étouffement qui les menace. Pour un président élu, rien d’original : Mitterrand et Chirac ont connu pareille mésaventure. Sauf que ces derniers avaient droit à une cohabitation, pour se refaire... Déclin plus rare, en revanche, pour les « meilleurs opposants » du président, lesquels devraient empocher le bénéfice de leurs critiques, souvent virulentes. Sauf qu’ils n’en ont pas été gratifiés, mais l’ont plutôt suivi dans sa chute. Comme magnétisés par leur vainqueur…
 

Tous trois, de fait, ont dérapé, au risque de la disqualification. N. Sarkozy à de multiples reprises, S. Royal à quelques reprises, Bayrou à une seule reprise – dans son débat avec Cohn-Bendit – mais il était l’homme tranquille qui ne dérapait pas. Dérapages où ils ont été pris au piège des médias, qu’ils avaient si souvent hypnotisés. Ces experts en bombes médiatiques se sont blessés dans la manipulation de leurs engins infernaux.

Chacun a trouvé du coup sur sa route un rival familier, qui s’ingénie à mettre en lumière leurs défauts, sans faire regretter leurs qualités : Fillon pour Sarkozy, Aubry  pour Royal (avec DSK en contre jour), Cohn-Bendit pour Bayrou.  Comme ces formules 1 presque à vide, ils en sont réduits au zigzag final pour atteindre la ligne d’arrivée : entre le centre-gauche, le centre-droit et l’ailleurs pour F. Bayrou; avec, sans ou contre M. Aubry selon les moments pour S. Royal. Quant à N Sarkozy, écologiste avant-hier avec la taxe carbone, très à droite hier avec le débat sur l’identité nationale, anti-écolo après les régionales, il tente de rallier le centre aujourd’hui, tout en maintenant une politique très libérale !

En vérité, aucun n’est parvenu à se métamorphoser : N. Sarkozy en chef d’Etat ; S. Royal en rassembleuse crédible ; Bayrou en alternative véritable. Ne se sont-ils pas eux-mêmes caricaturés, accentuant les défauts qu’on leur soupçonnait ?
 
Eux qui faisaient l’évènement observent désormais l’avènement des autres. N. Sarkozy ne parvient pas à échapper à une impopularité massive et la moitié seulement des électeurs UMP souhaite qu’il soit candidat en 2012. Malgré sa victoire aux régionales et son sacrifice en offrande, S. Royal arrive loin derrière DSK et M. Aubry chez les électeurs de la future primaire socialiste, si jamais il y en a une. Quant à F. Bayrou, Villepin, peut être Borloo ou Morin, veulent lui disputer son bien.
 
Eux qui surfaient hier sur l’actualité sont aujourd’hui submergés par la vague des évènements. N. Sarkozy ne voulait ni rigueur ni augmentation d’impôts, vous avez bien entendu ? Il y aura les deux, avant 2012, car les marchés et l’Allemagne ne laissent guère le choix. F. Bayrou, chantre de la lutte contre la dette en 2007 ? On l’entend à peine, alors qu’on ne parle que de ça. S. Royal hier briseuse des tabous de la gauche ? C’est elle qui demande un référendum, purement défensif, sur la retraite à 60 ans. Le parler cash et l’audace d’hier sont bien loin !

Leur kit de survie, ce sont les hésitations de leurs concurrents. A droite, personne ne pourra éviter que le président sortant ne se représente. Au centre, les écologistes, avaleurs de Modem, sont à nouveau trop divisés : F. Bayrou peut revoir quelques électeurs. Quant à S. Royal, DSK peut ne pas « faire son devoir » et M. Aubry, malgré une conjoncture favorable, ne suscite pas encore l’engouement.
 
Comment s’empêcher de voir comme un effet de système dans la fragilité de ces destins parallèles ? Mais de quel système?

 
Première hypothèse : la présidentielle, cette élection qui rend fou. A l’heure de la peopolisation dangereuse et d’une exposition médiatique répétée, l’ivresse du miroir peut en effet faire oublier les obligations du pouvoir… Même si F. Bayrou est peu tombé dans ce panneau-là. Deuxième hypothèse : le défaut de structures partisanes stables. Le PS s’est « refusé », in extremis, à S. Royal et les électeurs n’ont pas voulu du Modem. Quant à l’UMP, elle n’est que la machine du président, qui s’enraye avec lui. Mais la politique aujourd’hui ne se fait plus seulement avec des partis, elle réclame des personnalités médiatiques. Ces trois là le sont, avec moins d’audience et d’échos.

Usure médiatique accélérée et défaut de structuration, ces explications ont leur part de vérité, mais le processus est plus profond. S’étant construit contre la politique institutionnelle, nos rebelles de 2007 ne se seraient-ils pas éléphantisé, chiraquisé et, osons le mot, « lecanuetisé » ?

Ces enfants de la balle sondagière en sont aujourd’hui les parents pauvres, parce que le fond de décor a été bouleversé en 3 ans. Ils ne parviennent à y retrouver leur rôle. Pendant que nos trois héros s’égaraient en polémiques subalternes, les dits Français traversaient une « crise » de plus, s’adaptant, de façon autonome, comme ils peuvent. En attendant la suivante. La rhétorique de la France souffrante, la compassion, la dénonciation des coupables, dont nos éternels candidats ont usé et abusé, sonnent un peu creux. Est-ce d’ailleurs vraiment ce que les Français attendent, la compassion ?
 
Nos héros étaient bien des chantres du volontarisme national : quand on veut, grâce à l’Etat on peut. A l’heure de la crise mondiale de la finance privée et de la crise européenne des finances publiques, cela fait hausser les épaules ou crier au mensonge. La nouvelle perte de crédibilité du Politique heurte de plein fouet ces adeptes du « politique d’abord ». Réglementer la finance pour ériger un autre modèle ? Mauvaise pioche, les marchés qui financent les déficits harcèlent ces Etats qui les ont sauvés. Besoin d’un chef protecteur ? Mais quelle protection, quand l’insécurité économique comme celle des biens et des personnes ne régresse pas, mais progresse, et que la protection sociale s’effrite ?
 
Au fond, les Français avaient réinvesti dans la politique en 2007, car ils avaient trouvé trois personnalités qui parlaient de ce qu’ils vivaient et donnaient le sentiment de pouvoir agir. Trois ans plus tard, la capacité d’action des enchanteurs est franchement mise en doute, leur fiabilité aussi et la chanson ne leur parle plus.
 
A moins que nos phénix ne fassent preuve, à nouveau, de courage, de sincérité… Il est tard et ils ont l’air bien fatigués.  








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