« Pourquoi êtes-vous pauvres ? »
Jeudi 4 Novembre 2010 à 14:01 | Lu 8811 fois I 7 commentaire(s)
Journaliste à Marianne, entre société et culture En savoir plus sur cet auteur
Deux ans après sa première publication, le livre de William T. Vollmann au titre provocateur sort en livre de poche aux éditions Actes Sud. L’occasion de se plonger dans cette enquête sombre et intelligente ; un témoignage précieux, mais plus encore, un monument de littérature.
(Extrait de la couverture du livre)
S’atteler à la lecture de William T. Vollmann n’est pas une chose aisée : l’homme est obsédé par les bas-fonds, la crasse et les expériences à la lisière du glauque. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il aime également en rendre compte dans des volumes encyclopédiques de plusieurs centaines de pages. Le lire est donc une entreprise longue, difficile à bien des égards, à l’image de l’infinie et méticuleuse patience qui est celle de Vollmann quand il écrit.
A ces obstacles qui se dressent sur le chemin du lecteur motivé s’en ajoute un autre, peut-être encore plus prégnant dans Pourquoi êtes-vous pauvres ? qu’ailleurs : c’est la gêne. Pour écrire ce livre, Vollmann a parcouru une vingtaine de pays pendant plus de dix ans, allant à la rencontre des mendiants, des infirmes, des prostituées ou des ivrognes qui traînent dans les rues de la planète pour leur demander : pourquoi êtes-vous pauvres ? Il a posé ses fesses de nanti sur leurs cartons, les a pressés de questions pour une poignée de dollars, dans une démarche que beaucoup qualifieront d’obscène, et qui, à tout le moins, mettra tout le monde mal à l’aise.
« Je la payais pour me raconter les détails de son malheur, afin de nous édifier, vous [lecteurs] et moi. » Vollmann rend compte des destins de Sunee, une thaïlandaise alcoolique, des russes Natalia et Oksana qui mendient sur les marches de la même église, des japonais Grande Montagne et Petite Montagne sous leur pont à Kyoto. Il raconte comment chacun essaie d’expliquer sa condition -destin, expiation d’actes mauvais commis dans une vie antérieure, chute du régime communiste, fatalité-.
Pourtant, ce livre est à mille lieues du simple inventaire. A chaque instant, Vollmann interroge sa démarche, ses réticences et ses peurs. Quand il avance une explication, il le fait toujours sous la forme d’une hypothèse soumise au lecteur pour qu’il l’examine à son tour. Chaque témoignage est l’occasion d’une réflexion philosophique sur la condition humaine, au cours de laquelle Vollmann mobilise Montaigne, Thoreau ou Adam Smith. Au Kazakhstan, une famille décide de rester vivre à proximité des fumées toxiques qu’exhale l’usine d’extraction de pétrole toute proche ; Vollmann se penche sur la notion de choix, et sur la culpabilité que lui inspirent son origine et son mode de vie occidental accro au carburant.
Mais Vollmann ne juge personne, ni ceux qui vendent de la drogue pour vivre, ni lui-même, ni celui qui veut respecter sa femme en la voilant, ni celle qui « montre sa vulve » dans un strip-club. C’est d’ailleurs un des aspects qui peut déranger ce lecteur que Vollmann interpelle volontiers tout au long du livre : l’auteur ne reconnaît ni le bien ni le mal, il s’étudie lui-même en étudiant ses frères humains, à commencer par ceux que la misère a rendu « difformes » ou « invisibles ».
« Cet ouvrage n’est pas un livre ‘pratique’. Personne n’y apprendra ce qu’il faut faire et encore moins comment s’y prendre. » Bien que l’entreprise soit gigantesque, Vollmann ne se départit jamais de sa modestie et de ses doutes ; il livre ici une quête humaniste passionnante d’une hallucinante sincérité.
Pourquoi êtes-vous pauvres ? William T. Vollmann, traduit de l'américain par Claro, Babel, Actes Sud, 10,50€
A ces obstacles qui se dressent sur le chemin du lecteur motivé s’en ajoute un autre, peut-être encore plus prégnant dans Pourquoi êtes-vous pauvres ? qu’ailleurs : c’est la gêne. Pour écrire ce livre, Vollmann a parcouru une vingtaine de pays pendant plus de dix ans, allant à la rencontre des mendiants, des infirmes, des prostituées ou des ivrognes qui traînent dans les rues de la planète pour leur demander : pourquoi êtes-vous pauvres ? Il a posé ses fesses de nanti sur leurs cartons, les a pressés de questions pour une poignée de dollars, dans une démarche que beaucoup qualifieront d’obscène, et qui, à tout le moins, mettra tout le monde mal à l’aise.
« Je la payais pour me raconter les détails de son malheur, afin de nous édifier, vous [lecteurs] et moi. » Vollmann rend compte des destins de Sunee, une thaïlandaise alcoolique, des russes Natalia et Oksana qui mendient sur les marches de la même église, des japonais Grande Montagne et Petite Montagne sous leur pont à Kyoto. Il raconte comment chacun essaie d’expliquer sa condition -destin, expiation d’actes mauvais commis dans une vie antérieure, chute du régime communiste, fatalité-.
Pourtant, ce livre est à mille lieues du simple inventaire. A chaque instant, Vollmann interroge sa démarche, ses réticences et ses peurs. Quand il avance une explication, il le fait toujours sous la forme d’une hypothèse soumise au lecteur pour qu’il l’examine à son tour. Chaque témoignage est l’occasion d’une réflexion philosophique sur la condition humaine, au cours de laquelle Vollmann mobilise Montaigne, Thoreau ou Adam Smith. Au Kazakhstan, une famille décide de rester vivre à proximité des fumées toxiques qu’exhale l’usine d’extraction de pétrole toute proche ; Vollmann se penche sur la notion de choix, et sur la culpabilité que lui inspirent son origine et son mode de vie occidental accro au carburant.
Mais Vollmann ne juge personne, ni ceux qui vendent de la drogue pour vivre, ni lui-même, ni celui qui veut respecter sa femme en la voilant, ni celle qui « montre sa vulve » dans un strip-club. C’est d’ailleurs un des aspects qui peut déranger ce lecteur que Vollmann interpelle volontiers tout au long du livre : l’auteur ne reconnaît ni le bien ni le mal, il s’étudie lui-même en étudiant ses frères humains, à commencer par ceux que la misère a rendu « difformes » ou « invisibles ».
« Cet ouvrage n’est pas un livre ‘pratique’. Personne n’y apprendra ce qu’il faut faire et encore moins comment s’y prendre. » Bien que l’entreprise soit gigantesque, Vollmann ne se départit jamais de sa modestie et de ses doutes ; il livre ici une quête humaniste passionnante d’une hallucinante sincérité.
Pourquoi êtes-vous pauvres ? William T. Vollmann, traduit de l'américain par Claro, Babel, Actes Sud, 10,50€
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