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Pourquoi Merkel s'écarte de l'esprit européenGilbert Casasus - Professeur à l'université de Fribourg | Lundi 3 Mai 2010 à 14:01 | Lu 12996 fois
Mme Merkel a du mal à concevoir la Méditerranée comme faisant partie de l'Europe. Elle nous prépare une Europe allemande et ses partenaires devront s'y faire. Gilbert Casasus, notre chroniqueur de l'actualité politique allemande, décrit cette « nouvelle Allemagne», en rupture avec celle d'Helmut Kohl.
Quelles qu’en soient les conclusions et les répercussions, il est indéniablement trop tôt pour tirer les leçons de la crise grecque. Toutefois, aura-t-elle marqué un tournant de la politique européenne de l’Allemagne. Naguère aux avant-postes du projet politique de l’UE, initiatrice en 2000 avec Joschka Fischer du projet constitutionnel et défenseur en 2004 de l’élargissement de l’Union aux PECO (pays d’Europe centrale et orientale), la RFA d’Angela Merkel privilégie désormais l’Europe économique à l’Europe politique.
L’attitude de la chancelière est moins surprenante qu’il n’y paraît. A l’heure de la crise bancaire et financière, elle avait déjà refusé l’idée « d’un gouvernement économique de l’Europe » dont les derniers événements soulignent ô combien la nécessité de son instauration. Opposante irréductible à l’interventionnisme politique, elle a renoué, lors de la crise grecque, avec son ancrage néolibéral manifesté dès le congrès de la CDU en 2003 à Leipzig. En ce sens, Angela Merkel n’est pas une chrétienne-démocrate traditionnelle comme a pu l’être Helmut Kohl lors des seize années qu’il a passées à la chancellerie de Bonn. Au-delà de sa gestion plus ou moins critiquée de ces dernières semaines, l’actuelle chancelière a une vision géographique et culturelle de l’espace européen relativement différente de celle de ses prédécesseurs. Native de Hambourg et ayant grandi dans le Nord de la RDA, soit respectivement à quelques encablures de la Mer du Nord et de la Baltique, Angela Merkel n’a aucune perception, voire aucune compréhension pour le bassin méditerranéen dont elle n’intériorise toujours pas qu’il puisse aussi baigner les rives de quelques pays membres de l’Union européenne. De là aussi, son opposition, quoique justifiée à certains égards, au projet sarkozyste de « l’Union pour la Méditerranée » en 2007. De surcroît, toujours persuadée que le totalitarisme européen n’aurait existé qu’à l’Est, elle oublie totalement que la Communauté européenne avait permis à la Grèce, au Portugal et à l’Espagne de trouver un havre de paix démocratique, après avoir été meurtris des années et des décennies durant par le fascisme et la dictature militaire. C’est pourquoi, elle n’est pas en mesure de partager intellectuellement l’avis de l’ancien Secrétaire d’État aux Affaires étrangères de Valéry Giscard d’Estaing, Pierre-Bernard Reymond, qui en 2009 évoquait, à l’exemple de l’adhésion en 1981 de la Grèce à la CE, le « sentiment que le berceau de l’Europe rejoignait, du point de vue de la civilisation et de la culture, l’Europe qui avait en quelque sorte devancé son géniteur dans sa création ». En réalité, un certain arrière-plan historique manque à Madame Merkel. Bonne, voire très bonne, dirigeante pour gérer le quotidien, elle ne fait pas partie de ces rares hommes et femmes politiques qui savent renoncer à leur égoïsme et par conséquent dépasser leurs propres intérêts nationaux, sinon électoraux. Chancelière de l’État le plus important de l’Union européenne, elle privilégiera désormais l’Allemagne puissance aux dépens de l’Europe puissance. En ce sens, exception faite peut-être de Ludwig Erhard, ne serait-elle pas en train de devenir la moins européenne des chanceliers que la République fédérale ait connus depuis sa création en 1949 ? Rien ne sert pourtant d’accabler la seule personne d’Angela Merkel. Celle-ci ne reproduit que l’image d’une Allemagne qui, vingt ans après son unification, croit avoir un moindre besoin d’Europe que ce ne fut le cas à l’heure de sa division. La République fédérale se sent aujourd’hui animée par une volonté croissante de s’affirmer sur le plan international, quitte à diminuer l’influence qu’une Union européenne plus forte et plus unie, serait en droit de revendiquer, si elle-même n’était pas régulièrement traversée par d’incessants conflits, les uns plus nuisibles que les autres pour sa propre image de marque. Ainsi, et de manière presque paradoxale, la RFA profite de la crise politique de l’UE pour asseoir son modèle aux dépens de ceux en vigueur dans les autres pays membres de l’Union. De ce point de vue, l’épisode grec sert également un certain nombre de desseins allemands. Plusieurs responsables politiques européens, Jean-Claude Juncker en tête, ont alors entièrement eu raison de réagir ces dernières semaines. Devinant à juste titre que l’attitude du gouvernement de Berlin pourrait se renouveler dès la première occasion venue, que ce soit pour dénoncer les déficits dans d’autres pays de l’espace méditerranéen ou pour remettre en cause les politiques communautaires, à l’exemple de la PAC, ils ont pris les devants pour rappeler à la chancelière son devoir de solidarité au sein de l’UE. Par conséquent, c’est avec une « autre Allemagne » que l’ensemble de ses partenaires européens auront vraisemblablement affaire. Certainement moins conciliante qu’elle n’a pu l’être dans le passé, elle ne jouera plus le même rôle que celui endossé, d’ailleurs souvent aux côtés de la France, dès les premières étapes de la construction européenne. Sans aucun doute est-il trop tôt pour tirer définitivement les leçons de la crise grecque, mais non pour s’interroger sur le nouveau positionnement de cette « autre Allemagne » qui, qu’on le veuille ou non, n’inspire plus la même confiance que celle qu’elle avait su susciter lorsqu’elle fut dirigée par des chanceliers dont l’histoire a d’ores et déjà reconnu de leur engagement européen.
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