Marianne2 2012

Pour tout comprendre des crédits toxiques

Jeudi 22 Septembre 2011 à 18:01 | Lu 10210 fois I 0 commentaire(s)

Emmanuel Lévy - Marianne

Après son petit précis du spéculateur sur CDS, Marianne poursuit le décryptage des techniques de la finance moderne. L'enquête de Libération sur les crédits toxiques, qui ruinent les collectivités, a mis en lumière un nouveau compartiment de spéculation, les crédit structurés.


« La hausse du franc suisse, c’est un collège en moins pour la Seine-Saint-Denis », s’énerve Claude Bartolone dans Libération du 21 septembre. Le quotidien livre une enquête fouillé e sur ces fameux prêts toxiques qui plombent les collectivités depuis la crise et dont il fait sa une : « Dexia : la banque qui a ruiné 5 000 communes. »

On a beaucoup glosé sur le fameux effet papillon : «  Un simple battement d'ailes d'un papillon peut déclencher une tornade à l'autre bout du monde ». Décrivant notre terre comme un village planétaire, la formule donne à penser que tout cela entre dans l’ordre naturel des choses. Une sorte de dégât collatéral contre lequel il ne sert à rien de lutter. C’est pourtant faire bien peu de cas du cheminement. Car entre les deux événements, hausse du franc suisse, d’une part, et le collège fantôme, d’autre part, s’est construit un lien de cause à conséquence que seuls les doigts de la fée finance savent tisser.


Mais que vient faire le franc suisse dans cette histoire ? A travers cette question, c’est tout l’enjeu de la finance sophistiquée qui apparaît. « Votre futur métier ? Calculer, échanger de la volatilité, c’est à dire du risque », expliquait à l’auteur du papier pour son premier cours un professeur de finance à l’attention de ses élèves futurs traders. Il aurait pu ajouter « et le fourguer si possible à ceux qui n’y comprennent rien » 


La finance moderne s’appui sur une approche probabiliste du monde, de sorte que le risque une fois modélisé devient un prix. Les financiers vont pour cela appliquer les mêmes méthodes que les assureurs, qui calculent le prix d’une police pour un risque d’incendie détruisant une maison. Mais dans notre histoire, si l’on a compris qui sont les dindons de la farce, ceux qui n’y comprennent rien, les collectivités, qui est la maison ? Et qui est le risque ?

Pour comprendre ce lien, il faut d’abord faire un petit détour.


Au commencement: un problème de taux de change chez Airbus

Prenons un exemple. Celui d’Airbus et du dollar. 

Pour Airbus qui facture ses avions en dollars, mais les construit en Europe avec des couts en euro, la parité du dollar avec l’euro est primordiale. Toute chute du dollar est un sinistre pour l’avionneur. Pour faciliter le raisonnement, supposons que cette parité est de 1,2 dollar pour 1 euro, au moment où Airbus fait son projet en 2000 par exemple. Si un avion lui coute 200 millions d’euros à produire, cela veut dire qu’il faut absolument à Airbus facturer son Axxx au moins 200*1,2=240 millions de dollars. Ce prix catalogue s’établi pour être compétitif vis-à-vis de son concurrent Boeing.


Mais que se passe t il si l’euro passe à 1,4 voir 1,5 $…


Problème : comme l’avion, lui, vaut toujours 200 millions d’euros à produire, il faut désormais qu’Airbus encaisse 200*1,5=300 millions de dollars. Autant dire que, les compagnies aériennes se tourneront vers Boeing. Face à ce risque de change, la finance propose ses services. Elle va offrir à Airbus une couverture contre la hausse de l’euro. Pour que l’avionneur puisse s’immuniser contre cette variation de change et obtenir ses 200 millions d’euros quel que soit la quantité de dollar, l’avionneur va payer une banque pour transférer son risque.


Evidemment en 2000, personne ne sait quelle sera la valeur de l’euro face au dollar en 2012. De même que un assureur ne sait pas si une maison va bruler, ni quand. Mais qu’importe. Les petits génies de la finance sont là pour cela, ils vont calculer une police d’assurance à Airbus. Grace à cette prime de l’ordre de 10 millions d’euros, soit 5% du montant du contrat, Airbus va pouvoir être certain à la fois de maintenir son prix catalogue à 240 millions de dollars et d'encaisser ses 200 millions d’euros, comme si rien ne s’était passé. Si le sens de la parité était allé dans l’autre sens, Airbus aura donc payé « pour rien », comme c’est le cas pour une assurance incendie quand le feu ne se déclare pas. 

Dans le cas contraire, que se passe-t-il pour la banque qui a vendu cette assurance? Elle a encaissé la prime mais porte maintenant sur elle le risque de change. Si elle ne fait rien et si la hausse de l’euro se produit, elle aura certes encaissé 10 millions d’euros, mais elle devra assumer la différence entre 300 millions de dollars et 240 millions de dollars, soit 40 millions d’euros. 

Evidemment, la banque va chercher à répliquer ce que font les assureurs qui ont des obligations réglementaires autrement plus strictes que les banques (encore que). Autrement dit, multiplier le nombre d’assurés, avec des risques différents et investir l’ensemble des primes. Elle va évidemment le faire. Pourquoi hésiter. Si un client B est prêt lui à payer 10 millions d’euros parce qu’il a peur que l’euro baisse vis-à-vis du dollar, la banque sera ravie de lui prendre son argent. D’autant plus ravie que le risque qu’elle a transféré dans ses livres depuis A est partiellement annulé par celui opposé qu’elle a transféré depuis B. 

Le business est suffisamment gagnant, mais pas assez, il n’y a en effet aucune chance pour que la banque réussisse à  équilibrer les positions sans finalement porter un risque. Même si, déjà, le business est très rentable. Imaginez, elle a multiplié les clients et porte par exemple 100 milliards de risque à la hausse de l’euro,  et 120 milliards pour une baisse, soit un solde de 20 milliards. Pour ce risque résiduel de 20 milliards, elle a largement été rémunérée. Mais ce n’est pas suffisant….Elle va donc se mettre a chercher quelqu'un pour porter les 20 milliards de risque de trop…. 


Au final: un collège en moins

Et c’est là que rentrent en jeu nos collectivités. Théoriquement, une banque est considérée comme conseil de son client. Elle est là pour leur vendre des produits qui conviennent à leur profil, comme disent les banquiers.


Là aussi prenons un exemple. Une ville balnéaire populaire comme le Tréport (Seine Maritime) tire une grosse partie de ses ressources fiscales de l’activité touristique. Pour elle, un été pourri va de façon certaine grever ses rentrées fiscales. Il n’y aurait donc rien d’absurde à ce qu’un banquier lui propose par exemple un prêt dont le taux est fonction de la météo (ne rigolez pas, ca pourrait exister). De sorte que, si le temps est pourri, et que les touristes ne sont pas au rendez-vous, la baisse de ses recettes soit plus ou moins compensée par la baisse de ses charges grâce à de plus faibles remboursements…cela aurait à la limite un sens. Un tel crédit qui incorpore des éléments complexe est dit structuré. 


Dans nos exemples, la banque veut vendre son risque sur la parité euro dollar, cela aurait pu être avec le Franc suisse tandis que la ville du Tréport serait intéressée par un produit sur la météo.

Dans la vie réelle que se passe-t-il. La ville du Tréport voit son taux lié à celui du franc suisse dont elle n’a cure…. 


En réalité, le système financier cherche toujours des dindons à qui refourguer le risque. Tel est pourtant le métier central des banques, leur core business comme disent les financiers, pour lequel elles sont rémunérées. Car prêter c’est prendre un risque. Un risque de non remboursement, le client fait défaut, comme un risque de taux, elle prête à 5 % sur 30 ans quand au milieu du guet son refinancement passe à 7 %, par exemple


Voilà ce qui rapproche nos collectivités, des dindons des subprimes. Dans le film Cleveland contre Wall Street, étaient décris ces fameux prêts ninja. L’offre de crédit vers les pauvres était vendu comme une TV au super marché. On ne paye rien durant 2 ans, puis après on paye un crédit selon des taux variables. Bingo, en fourguant « du variable » les banques se déchargent du premier risque : le risque de  taux. Qu’importe l’évolution future de leur refinancement, ce sont leurs clients qui trinquent en supportant toute hausse du prix de l’argent.


Second risque : le risque de non remboursement. La titrisation répond à ce problème. En plaçant l’ensemble des crédits qu’elles ont consentie dans une grande enveloppe et en la revendant à d’autres, elles se défaussent sur autrui….


«Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.» Ce vers tiré d'un poème de Réné Char est l'un des favori des libéraux. Ils ont voulu y voir une éthique de la responsabilité individuelle à travers l'apologie du risque. Trente ans de dérégulation et de libéralisation de la finance ont surtout permis de transférer le risque vers les plus fragiles, collectivités ou individus.


De sorte que, grace à l'intermédiaire de Dexia, la banque qui a fourgué le pret au Tréport, laquelle s'est elle même fait refourguer le mistigri par la banque qui a structuré le pret à Aibus, le risque de change a couté un collége.... 









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