Marianne2 2012

Pour renouveler l'action collective, si on revenait à Socrate ?

Jeudi 23 Septembre 2010 à 17:01 | Lu 10598 fois I 34 commentaire(s)

Journaliste à Marianne, entre société et culture En savoir plus sur cet auteur

Après la quatrième grève contre la réforme des retraites, Marianne2 s'interroge : les formes d'expression traditionnelles (grèves, manifestations) ont-elles encore un sens et une efficacité ? Maryvonne David-Jougneau, philosophe et sociologue, explique en quoi Socrate « le dissident » peut constituer un modèle pour mener les batailles d'aujourd'hui.


Les syndicats appellent à une nouvelle grève aujourd'hui 23 septembre. Pourtant, la loi est bouclée, et le gouvernement n’a eu de cesse de répéter qu’il ne plierait pas. Au delà des effets de réthorique, peu de manifestants d'aujourd'hui pensent pouvoir faire reculer le gouvernement. N’y a-t-il pas quelque chose de désespéré dans cet ultime appel à la mobilisation ? Est-ce que nos habitudes en matière de protestation ont encore le plus petit effet sur qui que ce soit ?
 
On se désespère du fait que les jeunes ne votent pas et qu’ils se désintéressent totalement du collectif.  Mais n’est-il pas légitime de rester chez soi quand tout indique que « l’affaire est scellée » ? Ceux qui se désintéressent de la chose publique se justifient en disant qu’ils ne se sentent représentés par personne, ni par les hommes politiques, ni par les syndicats ; quelles formes d’engagement sincère et potentiellement efficace reste-t-il à cette jeunesse que l’on dit « désabusée » ?

Et si, pour apporter des éléments de réponse à ces questions, il fallait en revenir aux sources, à la réflexion initiale sur le vivre ensemble que nous apporte la philosophie ? Et si Socrate, qui a vécu au Vème siècle avant JC, était porteur d’un exemple qui peut être utile à notre époque ?  

Maryvonne David-Jougneau, agrégée de philosophie et docteure en sociologie, a publié aux éditions Actes Sud Socrate, dissident : aux sources d’une éthique pour l’individu-citoyen.  Son essai brosse le portrait d’un homme « dissident » mais néanmoins soucieux de l’intérêt commun et du bien de la Cité, et prêt à mourir pour ne pas sacrifier à son idée du « juste ». Difficile d’imaginer un engagement plus total. Peut-on s’inspirer de Socrate pour imaginer de nouvelles formes d’engagement ? Doit-on tous entrer en dissidence ? Marianne2 s'est entretenu avec l'auteur.



Marianne2 - Comment peut-on résumer l’éthique socratique et en quoi elle peut constituer un exemple ?

Maryvonne David-Jougneau- Si j'ai écrit ce livre sur Socrate, c'est qu'on le présente d'ordinaire comme quelqu'un qui se méfie de la politique -ce qui est vrai à certains égards- de sorte que Socrate devient l'alibi d'un individualisme contemporain. Or ce Socrate que je reconstitue à partir de la lecture de Xénophon* est très soucieux de l'intérêt commun et du bien de la Cité. Pour que la Cité aille mieux il faut d’abord que chacun joue son rôle en en respectant la finalité. Pour le dire avec des exemples contemporains : que le juge ait un souci de justice et non de sa future promotion, que le médecin ait le souci premier de soigner et non de gagner le maximum d'argent, que les parents jouent leur rôle de parents en s'interrogeant sur sa finalité. Enfin, bien sûr, que l’homme politique songe au bien commun et non à sa carrière. Il y a là l'exigence d'une éthique personnelle dont Socrate nous montre la voie. Car, pour Socrate le « souci de soi » implique le souci de l'autre et aussi le souci du bien de la Cité.



Si on considère que notre époque subit une crise des valeurs, que les institutions et les organismes représentatifs s’essoufflent, le « retour sur soi » de Socrate peut-il être une solution ?

Maryvonne David-Jougneau
Maryvonne David-Jougneau
« Le retour sur soi » est connaissance de Soi ou de l'Homme qui permet d'accéder à des valeurs essentielles. C'est le souci de soi qui permet d'accéder à une manière d'être homme, qui est vécue immédiatement comme un « bien » ou un progrès en l’humanité. Il y a comme une « expérience du Bien dans certaines pratiques qui ne laisse pas de doute et qui pousse à sa mise en œuvre. Or la «démarche éthique», prônée par Socrate, qui reste exemplaire et particulièrement utile à notre époque, c'est précisément de ne pas accepter le divorce entre ce qu'on dit et ce qu'on fait. C'est en cela qu’il ouvre la voie de la dissidence qu’on peut définir, avec Václav Havel**, comme « un redressement civique qui repose sur un redressement éthique ».



En quoi Socrate est-il « dissident » ?

Socrate est d’abord philosophe, il est dans une recherche de sagesse. Mais son exigence de vérité l’amène, à certains moments de sa vie publique, à s’opposer à la majorité de ses concitoyens ou à désobéir à un ordre qu’il juge injuste, au risque de sa vie. « L’injustice ne passera pas par moi  » : tel était le credo des dissidents des pays de l’Est. Tel est le credo de tout dissident dont l’idéal-type est magistralement introduit dans la culture occidentale par Sophocle, dans son Antigone***. C’est surtout à son procès que Socrate entre en dissidence : il  décide de « parler vrai » ou de philosopher, transgressant tous les codes à respecter par l’accusé, et signant par là-même son acte de mort. Il est reconnu coupable par 281 voix contre 220.

J’analyse ce choix de la mort comme l’acte de transgression par lequel Socrate vient interpeller les consciences de toute époque sur le droit de penser et d’exprimer ce qu’on pense, comme un droit fondamental de tout être humain. Après cet appel aux consciences, il envisage sa réhabilitation posthume. Pari gagné !  On peut dire que par sa démarche de dissident, il a sauvé la philosophie, mise en péril par ce procès. L’enjeu est à la fois personnel et collectif, mais c'est néanmoins l'individu qui décide, en son âme et conscience, de dire non à un ordre injuste qu’il juge insupportable, là où d’autres le supportent. C'est  toujours un choix individuel et on ne peut pas dire aux gens : soyez dissidents !

Vous dites « choix individuel »… Il ne peut donc pas y avoir de pratique collective de la dissidence ? Je pense par exemple au Manifeste des 343 salopes ou plus récemment à l'Appel à la résistance citoyenne contre le fichage des enfants **** ?

Ce sont là de bons exemples où les individus s’exposent nommément pour soulever un problème cadenassé par le pouvoir, en interpellant les citoyens. Ces luttes collectives, à mi-chemin entre dissidence et résistance organisée, se sont révélées souvent efficaces. Leur parenté avec la dissidence, c’est que le citoyen fait irruption dans le champ public en tant qu’« acteur social », avec son identité et sans que sa parole soit légitimée par son statut. De quoi se mêle-t-il ? disent ses adversaires. Or, ils témoignent ainsi que la chose publique les concerne suffisamment pour qu’ils y engagent leur vie professionnelle, leur réputation, leurs conditions de vie ; pour qu’ils prennent des risques. C’est leur rapport au politique et le dépassement de la coupure privé/public, au cœur de notre démocratie moderne, qui les apparente à la dissidence.



Peut-on imaginer d'abandonner les formes traditionnelles d'engagement et de contestation (manifs, grèves, tracts, tentatives de ralliements en tout genre) au profit de l'entrée en dissidence ?

Non, la dissidence, et les formes de luttes apparentées qu’elle inspire, est intéressante pour montrer ce que peut un individu qui ose défendre les valeurs ou les principes au sein d’une institution, dans une entreprise, dans un pays, quel poids social il peut avoir -s’il arrive à se faire entendre- pour réveiller les consciences qui seraient prêtes à accepter tous les compromis. Mais le dissident paie souvent cher sa transgression en solitaire et mieux vaut organiser, là où c’est possible, une résistance collective. Le recours à la dissidence ne se pose que lorsque les autres formes de luttes pour dénoncer l’injustice se sont avérées inefficaces. Il y a surtout des champs du politique où l’expression de masse reste sans doute mieux adaptée, même s’il pourrait être souhaitable d’en renouveler les expressions.   





DAVID-JOUGNEAU Maryvonne, Socrate, dissident : aux sources d’une éthique pour l’individu-citoyen, Actes Sud (Solin), 2010

www.david-jougneau.fr

*Xénophon, Les Mémorables
**
Václav Havel, Essais politiques, Seuil (Points), 1991, p.50                         
*** Voir à ce sujet : DAVID-JOUGNEAU Maryvonne, Antigone ou l'aube de la dissidence, L'Harmattan, 2000
DAVID-JOUGNEAU Maryvonne, Le dissident et l’Institution ou Alice au pays des normes, L'Harmattan,1989.
**** L'appel à la résistance citoyenne contre le fichage des enfants








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