Pour Céline, « ni fleurs ni flonflons »
Mardi 25 Janvier 2011 à 12:01 | Lu 8187 fois I 111 commentaire(s)
Aliocha - Blogueuse associée
Pour la blogueuse Aliocha, peu importe finalement que l'on célèbre ou non Céline, sa place n'est pas dans les célébrations des « commémorateurs professionnels », peu adaptées selon elle au génie dérangeant de l'auteur.
L’homme est loupé, écrivait Céline. Il l’a démontré d’ailleurs, non seulement à travers ses romans, mais aussi dans ses effroyables pamphlets antisémites qui lui valent aujourd’hui d’être privé de célébrations républicaines à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition. Je veux dire que lui-même était loupé puisqu’il s’est compromis par la pensée et par l’écrit dans le pire des crimes du XXème siècle. Serge Klarsfeld s’est ému que la République puisse le célébrer et Frédéric Mitterrand l’a entendu. Ni fleurs ni flonflons, donc, pour Céline. Au cachot l’artiste ! Il a l’habitude. On est même tenté de croire que toute sa vie il l’a cherché. De fait, je pense qu’il tirerait de cette nouvelle brimade la plus profonde satisfaction. S’il rêvait d’entrer dans la Pléiade de son vivant, je doute en revanche qu’il aurait apprécié de se retrouver enseveli sous les discours pompeux de ceux qui ne l’ont pas lu mais à qui on a dit que c’était un génie. Céline cherchait trop la critique intelligente pour supporter les blablateries convenues des commémorateurs professionnels.
Le génie, cette difformité
Sortir Céline des réjouissances républicaines, c’est montrer qu’on refuse de célébrer un homme qui, précisément, a bafoué les valeurs de la République, nous dit-on. L’argument se tient. J’avoue même y avoir souscrit entre vendredi soir et ce matin. Et puis j’ai relu Philippe Muray, à l’invitation de Jérôme Leroy et de manière plus indirecte, de Chimulus. Et je me suis souvenu qu’il fallait à tout prix résister à l’empire du bien, à l’ère hyperfestive, à tout ce qui nous amène à penser de force que le mal est derrière nous. Non, nous ne marchons pas vers le meilleur. Tout au plus jugeons-nous les erreurs du passé pour éviter de voir celles du présent. Avant que d’autres à leur tour ne nous jugent. Mais les fondamentaux demeurent : l’homme est toujours un salaud. Le problème, c’est qu’il s’obstine à conjuguer ses analyses à l’imparfait, à s’aveugler sur le présent, à désigner des boucs-émissaires pour se convaincre que le mal est partout ailleurs qu’en lui. Et surtout à polir soigneusement la représentation qu’il se fait du réel, convaincu qu’en extirpant le mal des discours, il l’éradiquera de la réalité. Exit donc Céline. Ce salaud génial, cet oxymore embarrassant. Car pour faire triompher l’empire du bien si magistralement décrit par Philippe Muray, rien ne doit déranger le discours médiatique pétri de bons sentiments et d’optimisme factice. Et surtout pas les artistes que l’on somme de rester dans les limites du bon goût et de présenter un profil éthique incontestable. Milos Forman dans l’inoubliable Amadeus nous avait pourtant rappelé que génie ne rimait pas forcément avec morale. Pauvre Salieri, coupable d’avoir pensé que Dieu distribuait l’inspiration aux âmes pures et droites, quand celle-ci semble au contraire jaillir le plus souvent d’une sorte de monstrueuse difformité de l’esprit et du caractère.
Sortir Céline des réjouissances républicaines, c’est montrer qu’on refuse de célébrer un homme qui, précisément, a bafoué les valeurs de la République, nous dit-on. L’argument se tient. J’avoue même y avoir souscrit entre vendredi soir et ce matin. Et puis j’ai relu Philippe Muray, à l’invitation de Jérôme Leroy et de manière plus indirecte, de Chimulus. Et je me suis souvenu qu’il fallait à tout prix résister à l’empire du bien, à l’ère hyperfestive, à tout ce qui nous amène à penser de force que le mal est derrière nous. Non, nous ne marchons pas vers le meilleur. Tout au plus jugeons-nous les erreurs du passé pour éviter de voir celles du présent. Avant que d’autres à leur tour ne nous jugent. Mais les fondamentaux demeurent : l’homme est toujours un salaud. Le problème, c’est qu’il s’obstine à conjuguer ses analyses à l’imparfait, à s’aveugler sur le présent, à désigner des boucs-émissaires pour se convaincre que le mal est partout ailleurs qu’en lui. Et surtout à polir soigneusement la représentation qu’il se fait du réel, convaincu qu’en extirpant le mal des discours, il l’éradiquera de la réalité. Exit donc Céline. Ce salaud génial, cet oxymore embarrassant. Car pour faire triompher l’empire du bien si magistralement décrit par Philippe Muray, rien ne doit déranger le discours médiatique pétri de bons sentiments et d’optimisme factice. Et surtout pas les artistes que l’on somme de rester dans les limites du bon goût et de présenter un profil éthique incontestable. Milos Forman dans l’inoubliable Amadeus nous avait pourtant rappelé que génie ne rimait pas forcément avec morale. Pauvre Salieri, coupable d’avoir pensé que Dieu distribuait l’inspiration aux âmes pures et droites, quand celle-ci semble au contraire jaillir le plus souvent d’une sorte de monstrueuse difformité de l’esprit et du caractère.
L’homme est mauvais
Dommage que la lucidité ne fasse pas partie des valeurs républicaines. Entendons-nous bien, je pense au fond que Céline n’avait rien à faire dans ce cirque pour mille raisons, et en particulier pour celle qu’on invoque. Au surplus, nous nous épargnons ainsi de blesser des gens à la douleur infiniment respectable. Céline s’en remettra et les céliniens aussi. Ce qui est plus ennuyeux, c’est le flot d’absurdités qui se sont greffées dans le débat. Le génie, sommé d’être vertueux, la République qui se bande les yeux pour se refaire une virginité, la croyance idiote dans le fait qu’il suffit d’écarter les gêneurs trop voyants et de psalmodier « plus jamais » pour que le monde comme par enchantement devienne un paradis. Les grands noms de la littérature n’ont de cesse de nous mettre en garde sur le fait que l’homme est mauvais, pas entièrement certes, mais un peu quand même. On peut au choix accepter d’entendre l’insupportable ou se réfugier dans les auteurs à la mode, type Marc Levy, Anna Gavalda, Eric-Emmanuel Schmitt et autres producteurs de bons sentiments à fort tirage. Alexandre Jardin confiait récemment sur un plateau de télévision qu’il n’écrirait plus jamais de la même façon depuis qu’il s’était plongé dans son histoire familiale pour en extraire le mal et le porter en pleine lumière. Il était temps ! Qu’il comprenait que toutes ses bluettes passées n’étaient qu’une gigantesque fuite devant la réalité. Ainsi en va-t-il de la quasi totalité de nos auteurs français contemporains, à l’exception notable de Houellebecq. Il y a d’un côté les conteurs de bluettes et de l’autre tous ceux qui se demandent avec une obsession qu’ils prennent pour de l’inspiration pourquoi le trou de leur c… est plus rond que leur nombril. Ce ne sont pas des génies, ils ne dérangent personne. On pourra un jour les commémorer, à supposer bien sûr qu’on se souvienne de leur nom après leur disparition. Je gage même que nul n’aura l’idée d’aller vérifier que leur vie était exemplaire. On ne fait pas de procès aux conteurs industriels d’historiettes, ni aux décortiqueurs de névroses moisies. Parce qu’ils ne touchent à rien d’essentiel, ils ne dérangent absolument personne. « Je suis le prince des médiocres », clame Salieri à la fin du film.
Dommage que la lucidité ne fasse pas partie des valeurs républicaines. Entendons-nous bien, je pense au fond que Céline n’avait rien à faire dans ce cirque pour mille raisons, et en particulier pour celle qu’on invoque. Au surplus, nous nous épargnons ainsi de blesser des gens à la douleur infiniment respectable. Céline s’en remettra et les céliniens aussi. Ce qui est plus ennuyeux, c’est le flot d’absurdités qui se sont greffées dans le débat. Le génie, sommé d’être vertueux, la République qui se bande les yeux pour se refaire une virginité, la croyance idiote dans le fait qu’il suffit d’écarter les gêneurs trop voyants et de psalmodier « plus jamais » pour que le monde comme par enchantement devienne un paradis. Les grands noms de la littérature n’ont de cesse de nous mettre en garde sur le fait que l’homme est mauvais, pas entièrement certes, mais un peu quand même. On peut au choix accepter d’entendre l’insupportable ou se réfugier dans les auteurs à la mode, type Marc Levy, Anna Gavalda, Eric-Emmanuel Schmitt et autres producteurs de bons sentiments à fort tirage. Alexandre Jardin confiait récemment sur un plateau de télévision qu’il n’écrirait plus jamais de la même façon depuis qu’il s’était plongé dans son histoire familiale pour en extraire le mal et le porter en pleine lumière. Il était temps ! Qu’il comprenait que toutes ses bluettes passées n’étaient qu’une gigantesque fuite devant la réalité. Ainsi en va-t-il de la quasi totalité de nos auteurs français contemporains, à l’exception notable de Houellebecq. Il y a d’un côté les conteurs de bluettes et de l’autre tous ceux qui se demandent avec une obsession qu’ils prennent pour de l’inspiration pourquoi le trou de leur c… est plus rond que leur nombril. Ce ne sont pas des génies, ils ne dérangent personne. On pourra un jour les commémorer, à supposer bien sûr qu’on se souvienne de leur nom après leur disparition. Je gage même que nul n’aura l’idée d’aller vérifier que leur vie était exemplaire. On ne fait pas de procès aux conteurs industriels d’historiettes, ni aux décortiqueurs de névroses moisies. Parce qu’ils ne touchent à rien d’essentiel, ils ne dérangent absolument personne. « Je suis le prince des médiocres », clame Salieri à la fin du film.
Une haine tristement universelle
Il n’y a que le génie qui dérange. Parce qu’il transgresse, déborde, chavire, bouleverse, dynamite. Il ne gène plus les princes aujourd’hui, mais la tyrannie molle de l’optimisme béat. Cette pensée unique gavée d’antidépresseurs, alimentée par la lâcheté, imposée par le manque de talent, encouragée par la perspective d’une rentabilité facile et sans risque. La haine contenue dans les pamphlets céliniens n’est rien d’autre que l’expression d’un sentiment si répandu à l’époque qu’il déboucha sur l’horreur que l’on sait. Si elle s’exprime de manière délirante, c’est qu’elle est délirante.
Il n’y a que le génie qui dérange. Parce qu’il transgresse, déborde, chavire, bouleverse, dynamite. Il ne gène plus les princes aujourd’hui, mais la tyrannie molle de l’optimisme béat. Cette pensée unique gavée d’antidépresseurs, alimentée par la lâcheté, imposée par le manque de talent, encouragée par la perspective d’une rentabilité facile et sans risque. La haine contenue dans les pamphlets céliniens n’est rien d’autre que l’expression d’un sentiment si répandu à l’époque qu’il déboucha sur l’horreur que l’on sait. Si elle s’exprime de manière délirante, c’est qu’elle est délirante.
Plutôt que de s’efforcer de l’oublier, il vaudrait mieux la regarder en face. Et arrêter de jouer les équilibristes en saluant le Voyage tout en dénonçant le reste. Il faut tout prendre dans ce fils maudit d’un siècle abject. Céline n’a pas inventé l’antisémitisme, ni le racisme, pas même la haine de l’homme pour l’homme, sa fascination de la destruction, de lui-même et des autres. Il les a exprimés, de toutes les manières possibles, y compris à la première personne du singulier. Il s’est laissé traverser par la folie du siècle pour mieux en rendre compte. Mais on peut continuer de penser que son délire n’engageait que lui. Et lire Gavalda. Pour oublier.
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