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Polygamie: les rodomontades de Monsieur Hortefeux

Vendredi 11 Juin 2010 à 14:01 | Lu 11823 fois I 36 commentaire(s)

Eric Conan

Le cas Lies Hebbadj est un exemple de ces comportements passéistes qui se protègent derrière la rhétorique à la mode de la liberté des mœurs occidentales et du droit de chacun de vivre comme il veut. Une rhétorique subtile dont le meilleur pédagogue est Tariq Ramadan.


Il faut lire le long communiqué officiel de quatre pages de Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, à propos de la mise en examen de Liès Hebbadj, le sympathique citoyen nantais désormais bien connu pour ses nombreuses « maîtresses » bâchées d’un niqab, ses 15 enfants et ses 175 000 euros de prestations sociales obtenues en moins de trois ans.

C’est, dans la forme – grandiloquente - et le ton - grave et quasi-militaire - un bulletin de guerre : on a l’impression qu’un nouveau Carlos vient d’être arrêté. Le Ministre de l’intérieur relate dans tous les détails le déroulement de cette vaste opération qui a mobilisé les sommets de la sécurité publique. « Lorsqu’à la fin du mois d’avril, j’ai été informé du comportement de Liès HEBBADJ, j’ai immédiatement demandé au préfet de la Loire-Atlantique de saisir l’autorité judiciaire pour que la vérité soit connue. Une enquête approfondie a été menée par la police judiciaire. Je tiens à en remercier le directeur général de la police nationale, Frédéric PECHENARD, et le directeur central de la police judiciaire, Christian LOTHION, ainsi que les policiers qui ont concouru à cette enquête. Liès HEBBADJ est désormais livré à la justice. ».

Actes de terrorisme ? Détention provisoire ? Non, « Il est désormais placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de quitter le territoire français. » Et mis en examen pour toutes sortes d’infractions à la législation sociale et d’escroqueries aux prestations sociales.

« La justice décidera. », poursuit le ministre de l’Intérieur qui précise : « Il ne s’agit pas, pour moi, d’un simple fait divers mais d’un fait de société. Au-delà de cette situation particulière, il y a aujourd’hui des dérives, que l’on ne peut accepter et en face desquelles l’on ne doit pas fermer les yeux. Je les bloquerai. Je les bloquerai sous l’autorité du Président de la République et du Premier
ministre, en liaison avec le Garde des Sceaux, avec le Parlement.
 »

Que veut-il « bloquer » avec le sommet de l’Etat ainsi appelé à la rescousse ? La « polygamie de fait » et la « perception injustifiée de prestations sociales ». Parce que, selon le ministre, « Rejoindre notre communauté nationale, ce ne sont pas seulement des droits, c’est aussi le devoir de respecter les règles fondamentales du pays d’accueil (…) Les fraudeurs doivent être punis. Ils doivent bien le savoir : la puissance publique finit toujours par l’emporter. »

Le ton déclamatoire de Brice Hortefeux, qui surjoue avec simplisme sa victoire sur Liès Hebbadj, masque en fait une difficulté redoutable qu’il feint d’ignorer mais qui, sur le terrain, désoriente policiers, magistrats, juristes et bien d’autres fonctionnaires. Le cas Hebbadj est un exemple de plus de ces comportements moyenâgeux qui se protègent derrière la rhétorique moderne et branchée de la liberté des mœurs occidentales et du droit de chacun de vivre comme il veut : polygame, moi ? Mais non, j’ai plein de maîtresses, c’est cool, non ? Quinze enfants ? C’est merveilleux, les familles multiples, plurielles, recomposées : ils ont plein de mamans ces enfants ! Voile, tchador, niqab, burqa  ? Mais c’est le droit des femmes de choisir à quelle mode elles veulent s’habiller ! Ce discours habile sait qu’il peut compter sur l’armée des idiots utiles que sont les perroquets du « droit à la différence » et du « vivre ensemble » qui embrayent par réflexe. Polygamie ? Ah ! Ah ! Et Bocuse ? Et Mitterrand, ils n’étaient pas polygames ? Et Badiou alors ? Le voile ? Mais vous ne comprenez rien au féminisme islamique ! La dignité des femmes cloîtrées chez elles ? Et les clubs sado-maso alors ?

Cette rhétorique subtile, dont le meilleur pédagogue est Tariq Ramadan, est de plus en plus utilisée. On la trouvait derrière la démarche d’un autre sympathique citoyen qui avait obtenu en 2008 l’annulation de son mariage parce qu’il avait découvert que sa femme n’était pas vierge. Le tribunal n’avait fait qu’appliquer la loi sur le mariage que sa réforme libérale de 1975 transformait en contrat autogéré entre deux personnes, le juge devant suivre leur accord pour le faire ou le défaire, ce qui était le cas en l’occurrence. L’irruption d’un motif (la virginité) que d’aucuns jugeaient archaïque n’est que la rançon d’une volonté émancipatrice du lien conjugal qui a livré de plus en plus l’union du mariage au consentement ou dissentiment privé (« ça les regarde ! ») grâce à un code civil ou les droits de l’homme l’emportent de plus en plus sur le droit social. C’est ce même paradoxe qui a déjà conduit le législateur à un retour en arrière peu remarqué : la possibilité de se marier à 16 ans, qui avait été saluée en France comme une libéralisation du droit et un progrès a été récemment abrogé par le Parlement au motif de mieux lutter contre les mariages forcés…

Le roulement de tambour de Brice Hortefeux n’est pas le premier. (que l’on se rappelle, il y a quinze ans, le tonitruant « Je le répète, la polygamie est interdite en France ! » de Jacques Chirac). La liste est longue de ces coups de gueule de politiques qui se font simplement plaisir pour masquer leur désarroi face à ce problème redoutable posé par des comportements qui vident de leurs sens bien des avancées des droits de l’homme (et de la femme) grâce aux libertés que permettent ces avancées. L’archaïsme holiste se love dans les avancées de l’individualisme.








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