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Pie XII : et si Marianne se trompait?

Roland Hureaux - Chroniqueur associé | Lundi 11 Janvier 2010 à 17:01 | Lu 24295 fois

Notre une du samedi 02 janvier « le pape qui garda le silence face à Hitler », qui traitait de la possible béatification de Pie XII, a fait réagir. Y compris parmi nos chroniqueurs réguliers. Parmi eux, Roland Hureaux estime que, face à la Shoah, Pie XII a agi en homme responsable plutôt qu'en donneur de leçons.



Selon une thèse devenue désormais classique, Max Weber distingue l’éthique  de la responsabilité et l’éthique de  la  conviction. L’homme de conviction est  soucieux de témoigner de ce qu’il croit juste, même si cela le prive de moyens d’action , voire a des effets pratiques négatifs. L’homme de responsabilité s’efforce de calculer dans chaque circonstance  les effets positifs et négatifs de ce qu’il dit et fait et mesure ses  propos en fonction de cela.

Devant  ce dilemme, il est évident que, depuis toujours, les chefs de l’Eglise catholique se situent du côté de l’éthique de la  responsabilité. Parce que, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains, les bons chrétiens ne sont pas des adolescents attardés, et parce que l’Eglise catholique a des responsabilités effectives : entre 1939 et 1945, celle de millions de catholiques mais aussi de centaines de milliers de juifs réfugiés dans les institutions (1) !  

Il y a une immaturité inouïe à imaginer que le pape aurait pu prendre la parole à tort et à travers sans se préoccuper d’abord de cette responsabilité. C’est toute la différence avec un Bernard -Henri  Levy ou d’autres  intellectuels médiatiques qui peuvent, à Sarajevo ou à Tbilissi, faire des proclamations destinées à passer dans l’histoire (y passeront-elles ? c’est une autre affaire) sans se préoccuper de leurs effets.

C’est aussi plus largement la différence entre la morale classique, issue d’Aristote et des stoïciens, fondée sur  l’objectivité et une morale existentialiste  fondée sur la subjectivité, où le bien consiste à rechercher en chaque circonstance la posture « moralement correcte », à sculpter, de pose en pose, la statue sublime de quelqu’un qui aura toujours été du bon côté. 

Le Pape n'est pas un prophète

Il est vrai que la tradition de l’Eglise assigne aussi aux papes et aux évêques une fonction «prophétique».  Mais les prophètes de la Bible se situaient en dehors des institutions et n’avaient aucune responsabilité; ils pouvaient de ce fait, sans autre risque que pour eux-mêmes, invectiver les pouvoirs en place. Il est évident que ce n’est pas la  position d’un pape ou d’un évêque qui est d’abord un « pasteur », c’est-à-dire,  selon la même Bible, l’homme qui garde le troupeau contre les loups.

Ces évidences posées, il est clair que ce qu’il convient de faire dans le cadre de l’éthique de la responsabilité est affaire de circonstances. Rien ne permet de dire que, par rapport à telle situation, le pape aurait pu, en étant moins « prudent », améliorer la balance bien/mal. Il faut une présomption singulière à ceux qui n’ont  pas vécu les mêmes événements, ni jamais exercé des responsabilités analogues,  pour porter des jugements péremptoires à ce sujet.

Dans cette logique, il est aussi choquant d’entendre certains catholiques dire que le procès en béatification est une question interne à l’Eglise, une affaire de sacristie en quelque sorte, qui ne concernerait que les vertus privées du pape, sans considération de son rôle historique. Nul doute que si l’ «avocat du diable » (une fonction officielle dans la procédure en cours !)  arrive à prouver que dans telle ou telle circonstance le comportement du pape   a eu des effets négatifs sur les juifs ou sur d’autres, il ne saurait être canonisé.
 
Comme le dit Serge Klarsfeld (2), une prise de parole solennelle lors de la rafle des juifs de Rome aurait   « sûrement amélioré la propre réputation de Pie XII aujourd’hui. » Mais quel criminel aurait-il été s’il avait, pour forger son image devant l’histoire ou même préserver l’honneur de l’institution, sacrifié la vie ne serait-ce que d’un des milliers d’enfants  juifs réfugiés  dans les jardins de Castel Gondolfo et de multiples couvents !

Une prise de parole utile ?

Il faut une singulière méconnaissance de ce qu’avait été le régime nazi pour imaginer que ce genre de proclamations aurait pu l’émouvoir. L’exemple souvent cité de la protestation forte des évêques hollandais face  la déportation des juifs  qui a attiré des représailles non seulement sur les catholiques mais surtout sur les juifs qu’ils protégeaient, est éloquent par lui-même.

On dit qu’une parole plus nette du pape aurait au moins pu faire entrer les catholiques dans la résistance. Tiens donc ! Les officiers catholiques allemands auraient compris que leur devoir était d’assassiner Hitler. Pie XII n’ayant rien dit, ils n’y ont pas pensé !

Comment peut-on dire aussi que le pape n’a rien dit contre le nazisme alors qu’il avait été le sherpa qui rédigea de bout en bout l’encyclique  Mit brennender sorge  (1937).

Il fut, dit-on, obsédé par l’anticommunisme. Parole légère s’il en est ! Oublie-t-on qu’entre août 1939 et juin 1941, Hitler et Staline  sont alliés, un plan d’extermination des prêtres et des élites polonaises est à l’œuvre et des centaines de milliers de catholiques  polonais  assassinés. Pas de protestation mémorable non plus. Pourquoi ? Je ne sais.  

On reproche assez à l’Eglise ses interdits, ses censures, ses condamnations souvent bruyantes et si impopulaires mais elles ne visent généralement que les siens avec le but et donc l’espoir de les réformer.

Rien de tel en la circonstance ; comme tous les papes, Pie XII croyait au diable et, de propos privés qu’il a tenus, il semble qu’il ait considéré Hitler comme un possédé. Nonce en Allemagne sous la République de Weimar (3), il ne se faisait en tous cas aucune illusion sur le personnage et savait mieux que quiconque l’abîme du mal auquel l’Europe était alors confrontée. Il savait que, face  à la « Bête immonde », rien ne sert  de chercher à l’attendrir, il faut en priorité limiter les dégâts en n’attisant pas sa fureur.

Rien à voir dans cette attitude avec le pétainisme un peu ballot des évêques français. Le célèbre regard  immobile de Pie XII derrière ses lunettes rondes n’est pas celui d’un couard paralysé par la trouille, mais celui d’un homme totalement lucide sur l’ampleur de la catastrophe et pénétré de son immense   responsabilité.

De fait, le vrai mystère de Pie XII n’est pas tant son comportement pendant la guerre que la lecture qui en est faite soixante  ans après. Comment ce pape qui fit de son vivant l’objet d’éloges unanimes du monde juif  (Ben Gourion, Golda Meir, Albert Einstein, Léo Kubowitski, secrétaire du Congrès juif mondial, le gand rabbin de Rome etc) et non juif, peut être aujourd’hui ainsi vilipendé ?

Le basculement s’est fait avec la pièce « Le Vicaire » (1963), œuvre littéraire et non  historique due à un personnage douteux, proche des milieux négationnistes. Il coïncide surtout avec l’émergence de la génération d’après-guerre dont l’irresponsabilité en tant de domaines avait besoin d’un paravent idéologique : identifier, dans la ligne de l’Ecole de Francfort et au rebours du vécu des contemporains, nazisme et tradition en fut une des clefs de voûte.
 
Mais quelque archéologie qu’on en fasse (au sens de Michel Foucault), la lecture rétrospective  du comportement de Pie XII n’en demeure pas moins un  mystère. « Bienheureux êtes vous si l’on vous insulte, si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi ». (Mt 5, 11). Ceux qui font de Pie XII un « bienheureux » ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

1) Est-il nécessaire de dire que ces centaines de milliers de Juifs cachés dans les institutions catholiques ne l’étaient pas à l’insu du pape ou malgré lui ?  
2) Le Point, 24/12/2009
3) C’est à cette époque qu’il fut photographié à la sortie d’une réception, des militaires allemands lui rendant les honneurs. Comme ils portent déjà l’uniforme des soldats nazis, l’usage pas toujours innocent de cette photo  prête à confusion.



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Du plus récent au plus ancien | Du plus ancien au plus récent

151.Posté par Alain RIOU ( pas l'ancien Journaliste) le 18/01/2010 16:35

Les réactions au sermon sont révélatrices de l'esprit de ceux qui se disent croyants . C'est écoeurant .
Les pires sont les croyants qui ne sont d'aucune religion ... Ils sont en contact direct avec leur dieu .Ils l'ont connu directement sans passer par les textes préhistoriques ...
Quand les croyants auront prouvé l'existence de leur dieu je discuterais de leur croyance . En attendant je constate que les plus modérés ( les plus humains )d'ent...

150.Posté par Galloo le 17/01/2010 21:19

C'est justement ce que la correspondante disait......
A quand le rtectificatif aussi grand que la couverture....

149.Posté par Mat le 17/01/2010 20:26

Marianne est-elle si honnête que cela ?
A mon avis, non !
Voyez la différence : une couverture voulue, travaillée, scandaleuse par l'amalgame qu'elle véhicule, que tout le monde aura vu, au moins en kiosque en prenant son métro ou son train. Et la désinformation continue. Tout cela avec la bénédiction de JF Kahn qui y va de ses grandes imprécations...
De l'autre, un rectificatif, sur le seul site internet, histoire de sauver la face....Et alor...

148.Posté par bonobo le 15/01/2010 21:44

Dominique Farrugia décoré de la Légion d'honneur et là personne ne s'offusque, pauvre France!
http://www.lepost.fr/article/2009/12/11/1836084_dominique-farrugia-decore-de-la-legion-d-honneur...

147.Posté par rudolf BKOUCHE le 15/01/2010 20:50

Il faut lire les écrits des chefs de l'Eglise.
La béatification de Pie IX a une signification claire, surtout si on compare les écrits de Pie IX et ceux de JP II.
La question principale est la lutte contre l'athéisme et cette lutte passe pas la condamnation des Lumières.
Que l'Eglise e-ait condamné le totalitarisme, j'en suis d'accord, mais le problème est moins la lutte contre le totalitarisme que la lutte contre l'athéisme.
Je ne vois pas qu...

146.Posté par Denis Laplante le 15/01/2010 20:27

Dire que le pape condamnait moins le totalitarisme que le communisme, ce n'est que balivernes. Le nazisme, le communisme et le totalitarisme en g/en/eral ont tous /et/e condamn/es par l'Eglise. Pas l'un "un peu", l'autre "moyennement" et l'autre encore "beaucoup". Tous sont ali/enants pour l'homme.

145.Posté par Etienneth le 15/01/2010 11:35

Qui est le rigolo qui a fait dire cela á Roselyne Bachelot .

Je doute en effet qu'un ministre puisse en arriver a melanger les sujets de cette facon....

144.Posté par Roselyne Bachelot le 15/01/2010 09:55

Avec tout ça on ne sait toujours pas si Benoit XVI est pour ou contre la vacciantion contre H1N1

143.Posté par Ed Bloom le 15/01/2010 00:13

@ 134.Posté par Agathe
Des archives… Le fait qu’ils rassemblent et classent leurs archives eux-mêmes ne me choque pas, c’est bien le boulot des archivistes, non ? Et c’est un boulot qui doit être fait au préalable avant d’en laisser un libre accès, pour en assurer la traçabilité et la conservation. Et en plus de ça, une partie des documents est certainement étudiée pour le procès en cours. A mon sens, ça doit se faire ainsi à peu près partout,...

142.Posté par Bicou16 le 14/01/2010 21:39

Merci de cet excellent article. Dommage que Marianne se soit salie avec une "une" bête destinée à faire vendre.
Au lieu de vomir les autres, que tous les donneurs de leçon pensent au moins 1 minute par jour à ceux qu'ils pourraient faire, eux, pour venir en aide aux malheureux d'aujourd'hui: massacres au Congo, séisme en Haiti, etc. Dormez tranquilles, c'est tellement plus facile de critiquer les comportements d'il y a 70 ans.

141.Posté par rudolf BKOUCHE le 14/01/2010 20:30

pour 140
je ne dis pas que JPII a eu tort de lutter contre le communisme. Je dis, pour être un lecteur de JPII, que la question était moins le totalitarisme soviétique, même s'il l'a dénoncé, que l'identification du communisme aux Lumières et qu'il a écrit contre les Lumières.
S'il a béatifié Pie IX, c'est parce qu'ils étaient intellectuellement proches contre les "erreurs" de la modernité et en particulier des Lumières.
Il s'agit plus d'une e...

140.Posté par Denis Laplante le 14/01/2010 19:48

rudolf bkouche (au no 39) semble oublier que Jean Paul II (Karol Wojtyla) a v/ecu l'invasion des Communistes en Pologne et vu ce qu'ils ont fait aux Polonais. Le totalitarisme au moins autant que le communisme /etait \a combattre, pour un rel\evement non seulement des Polonais mais de toute l'humanit/e.

139.Posté par Denis Laplante le 14/01/2010 19:30

Bien parl/e, Roland Hureaux! J'en ai marre, comme on dit chez vous, de toutes ces fausset/es v/ehicul/ees si sinc\erement et un peu trop vite qui cr/ee des mauvaises r/eputations chez des personnes innocentes. Il faut dire non pas ce qu'on croit ^etre, mais ce qui est.
Mgr Fulton J. Sheen de New-York /ecrivait un jour: "Il n'y a pas 100 personnes aux U.S.A. qui ha"issent l'Eglise catholique, mais il y en a des millions qui ha"issent ce qu'ils ...

138.Posté par Jean-Marc le 14/01/2010 19:20

Découverte d’un réseau d'aide pour les juifs créé par Pie XII

communiqué par le site www.h2onews.org, je cite :

"Aujourd’hui H2news diffusera en exclusivité sur son site www.h2onews.org, un entretien avec le père italien Giancarlo Centioni, dernier témoin encore en vie, qui a fait partie du réseau clandestin créé par Pie XII , durant la seconde guerre mondiale, pour aider les juifs à fuir les persécutions nazies.

"Le père italien raconte comme...

137.Posté par Delebecq le 14/01/2010 17:06

Je tiens à féliciter M. Hureaux pour son article - d'une hauteur de vue et d'une indépendance d'esprit inouïes dans la grande presse -, ainsi que Marianne, qui a accepté de le publier. La liberté de pensée existe donc bien encore. Qui l'eût cru?

136.Posté par Dark Ghost le 14/01/2010 10:05

@ 135.Posté par Agathe le 13/01/2010 23:12

Non mais vous avez du mal à comprendre ou quoi, il a été inscrit automatiquement si vous préférez aux jeunesses hitlériennes comme tous les garçons d'Allemagne de cette époque. Lui ou ses parents n'en sont aucunement responsable puisque c'était automatique.

Ensuite quel est le rapport entre la culture de mort (au passage vous parlez de quoi là), la pilule (laquelle ?) et Benoit XVI ?

Puisque vous avez...

135.Posté par Agathe le 13/01/2010 23:12

@ Dark Ghost,

Vous écrivez: "Vous rendez-vous compte que vous reprochez à un gamin de 11 ans d'avoir été enrôlé sans son accord dans les jeunesses hitlériennes ?"
Et moi catho, je dis quoi aujourd'hui à mes filles et à mes fils? Acceptez la culture de mort? Prends la pilule ma fille, fait comme Joseph Ratzinger en son temps... suit l'air du temps?
Et à mes fils? Oui, oui, entre à l'UMP... et soutenez de ce fait le PC chinois qui massacre? Le P...

134.Posté par Agathe le 13/01/2010 23:02

@ 119. Ed Bloom le 13/01/2010 03:34,

Où veux-je en venir? Saint Paul a fait preuve de zèle après sa conversion: Benoît XVI va-t-il prier devant les avortoirs romains (ce que font les évêques américains et espagnols)? Non. Pourquoi? Il préserve sa petite santé? [Ainsi il préfère faire la messe de minuit plus tôt: qui sauve sa vie la perdra... une personne déséquilibrée l'a fait tomber. Comprenne qui peut... Dieu agit aussi par les fous. Peut-êt...

133.Posté par Rosa le 13/01/2010 22:52

Bravo pour cet excellent article. C'est tout à l'honneur de Marianne que de l'avoir publié. Il faudrait maintenant le coucher sur papier.
Il me reste tout de même, vis à vis de la béatification de Pie 12 deux objections :
1 - un procès de béatification est un véritable procès, comme en Cour d'Assises, avec le défenseur de la personne à béatifier que l'on appelle procurateur, et l'accusateur - qui cherche à récuser les arguments de la partie ad...

132.Posté par Toucan le 13/01/2010 22:46

Bravo et chapeau bas, enfin un article qui relève le niveau, on n'y croyait plus.
Un peu d'honnêteté et du bon sens, ce n'était finalement pas trop demander, à quand la version écrite de l'article?

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