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Personne n'a rien compris à la chute du Mur

Gilbert Casasus - historien | Lundi 9 Novembre 2009 à 07:01 | Lu 6826 fois

L'historien Gilbert Casasus déconstruit le film de la Chute du Mur tel qu'il nous est présenté. Un récit qui nie souvent sa dimension chaotique, incompréhensible, presque involontaire, où les acteurs ont vécu les événements sans arriver à les expliquer ni à les diriger. Contrairement à ce qui s'est passé en Tchecoslovaquie ou en Pologne, les mouvements ciotyens est-allemands n'avaient guère de porte parole.



En Pologne, il y avait eu Lech Walesa. En Tchécoslovaquie, Vaclav Havel et Alexander Dubcek furent les hommes de la révolution de velours.
En Hongrie, le Ministre des Affaires étrangères, Guyla Horn, avait ouvert le rideau de fer le 27 juin 1989 avec son homologue autrichien Alois Mock.
Quant à l’Union soviétique, elle avait choisi avec Mikhaïl Gorbatchev dès 1986 la voie de la réforme avec la Perestroïka et la Glasnost.
Celles-là même que réclamait à corps et à cris une population est-allemande venue fêter en héros, le 7 octobre 1989, le chef du Kremlin lors des cérémonies du quarantième anniversaire de la République démocratique allemande.

En revanche, aucune personnalité n’a émergé du lot des manifestations qui se sont déroulées en RDA. Certes, il y eu le «Neues Forum » avec Bärbel Bohley, Jens Reich, Reinhard Schult, voire Katja Havemann, la veuve de l’un des dissidents les plus connus de l’Allemagne de l’Est. Mais aucun d’entre eux n’a véritablement incarné le mouvement de protestation qui s’est dessiné à partir de la fin de l’été 1989. De même Christian Führer, le pasteur de la Nikolaïkirche de Leipzig a rassemblé, très tôt, autour de lui un groupe restreint d’opposants au régime. Pour autant, il n’est jamais devenu le leader d’un mouvement populaire et pacifique qui n’a pas su se doter d’une forte personnalité. Aucune figure charismatique  n’est alors parvenue à défendre des centaines de milliers d’Allemands de l’Est qui n’accordèrent plus la moindre légitimité aux dirigeants de la SED (parti unique est-allemand).

Cette carence a cruellement fait défaut à un mouvement citoyen qui a été très vite récupéré, jusqu’à l’unification allemande du 3 octobre 1990, par les partis et les hommes politiques ouest-allemands.
De plus, l’hétérogénéité de ce mouvement, que l’on a encore parfois peine à qualifier de « révolution citoyenne », constituait l’une de ses principales faiblesses politiques.

Comme le soulignait dès 1999 le sociologue allemand Detlef Pollack, on discernait quatre mouvements protestataires en RDA durant l’automne 1989. Agissant d’abord de manière autonome l’un par rapport l’autre, ils réunissaient :
- les partisans des droits de l’homme;
- les communistes réformateurs;
- les participants aux manifestations de masse;
- et ceux qui avaient choisi la fuite vers la RFA;
Avec pour dénominateur commun leur opposition au régime de la SED, dont ils dénonçaient tous la raideur, ils ont néanmoins réussi à conjuguer leurs forces et à accroître leur influence sur le cours des événements. En revanche, ils ne sont jamais arrivés à les contrôler, le relais ayant été pris dès la fin du mois de novembre 1989 par ceux qui, après s’être déclarés « être le peuple », se voyaient déjà à n’« être (plus qu’) un (seul) peuple ».

De fait, chaque témoin de l’époque était dépassé par l’histoire qui se déroulait sous ses yeux. Même ses acteurs n’étaient plus maîtres de leur destin, de sorte que la chute du Mur de Berlin s’effectua dans une précipitation quasi anecdotique, le porte-parole du Politburo ayant même oublié de lire une déclaration rédigée quelques heures plus tôt par le comité central du Parti socialiste unifié de la RDA.

Surpris par le contenu d’un texte que visiblement il ne comprenait pas, il annonça, sans s’en rendre compte, la disparition du Mur. Sa chute n’avait donc rien de spectaculaire. En revanche, elle aurait pu être dramatique si les garde-frontières, tenus à l’écart de la décision du gouvernement est-allemand, avaient appliqué à la lettre leurs consignes et tiré sur la foule venue découvrir, parfois pour la première fois de leur vie, Berlin-Ouest.
       
Dès le lendemain du 9 novembre 1989, Willy Brandt fut acclamé par les Berlinois de l’Ouest.  Devant la Mairie de Schöneberg, qu’il avait occupée vingt-huit ans auparavant lors de la construction du Mur, il prononça sa fameuse phrase selon laquelle « se réunissent dans leur croissance les êtres unis dans leur essence ». Quant à Helmut Kohl, il n’a jamais été l’homme de la chute du Mur de Berlin. Par contre, il demeure le père de l’unification allemande. Le 9 novembre 1989, il se trouvait en Pologne, pays dirigé à l’époque par Tadeusz Mazowiecki, un ancien proche de Walesa, premier dirigeant non communiste d’un pays de l’Est. A la nouvelle de la chute du Mur, le chancelier interrompit un voyage officiel qui, malgré l’amorce d’un rapprochement entre Bonn et Varsovie, resta néanmoins marqué par une certaine incompréhension.

Le chancelier refusa toujours de reconnaître la ligne Oder-Neisse,
une pomme de discorde qui accompagna tout le processus d’unification jusqu’à la signature des «accords 2 + 4», en date du 12 septembre 1990. Ce fut là sa seule faute majeure commise durant les mois qui conduisirent l’Allemagne à son unification et qui firent d’Helmut Kohl l’un des grands hommes politiques de la seconde moitié du vingtième siècle.



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