Marianne2 2012

Pater ne nous délivre pas du mâle (et tant mieux)

Mercredi 29 Juin 2011 à 15:01 | Lu 4609 fois I 0 commentaire(s)

Journaliste à Marianne, entre société et culture En savoir plus sur cet auteur

Que ceux qui ont été déçus par la Conquête de Durringer se rassurent, le film politique de l'année est bien dans les salles. Il s'appelle Pater, et c'est une leçon d'audace et d'intelligence.


Certains veulent être astronaute ou pompier, vétérinaire ou footballer. Pour avoir 80 ans, Alain Cavalier n’en est pas moins un enfant facétieux : « On dirait que je serais le Président, et que toi, tu serais le Premier ministre ». Voilà le jeu qu’il a proposé à Vincent Lindon, qui -ça tombe bien-, a fait de l’incarnation d’autres personnes que lui-même son métier. Il accepte, et les deux compères « jouent », tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, comme à la meilleure époque des après-midis goûters chez les copains.

Ils se déguisent avec les attributs des personnages qu’ils ont choisis, costumes sombres et cravates, ils s’emparent de leur caméra respective, et en avant, ils font de la politique. 77 heures de rush, filmées au cours de rencontres échelonnées sur un an. De quoi devenir schizophrènes… « On dirait que je serais entrain d’écrire un discours », « on dirait qu’on serait hyper déçus parce que notre loi n’aurait pas été votée », « on dirait que finalement, je te dégagerais de ta place et que ce serait plutôt moi, le président ».

Pas crédible ? Et bien si, pourtant. Et comment. L’image vacille quand la caméra change de mains, le son est approximatif, la lumière bien trop faible. Pire : le réalisateur, l’ « aîné, » donne ses indications sans prendre la peine de couper le moteur, et les acteurs sortent régulièrement de leur personnage, jusqu’à être pris de fous rires quand l’absurdité du jeu de rôle leur saute au visage. Et pourtant, Pater s’impose comme le film politique le plus renversant de l’année, reléguant La Conquête à une vague parodie du « Bébête show ». Tout y est.

Puisque nous sommes en République, et que n’importe quel citoyen peut se porter volontaire pour représenter les autres, pourquoi pas Alain Cavalier, avec sa diction impeccable, et sa classe qui se passe de brushing et de talonnettes ? Puisque tout membre de la société civile peut, en principe, exercer une fonction politique, pourquoi pas Vincent Lindon ? Avec ses tics qui lui secouent le visage de spasmes et de clignements d’yeux, et qui d’habitude, s’effacent quand il joue, on découvre un homme empreint d’un réel souci pour les autres, offusqué par la domination des « dealers » sur les « drogués ». Un homme « terriblement sympathique », comme dit Alain Cavalier quand il observe son poulain alors qu’il passe un coup de fil dans le jardin. Avec des conseillers intelligents, un bon rasoir, quelques costumes bien coupés, et surtout, avec de la « bonté » en lui, Vincent Lindon ne voit pas pourquoi il ne serait pas Premier ministre. Et il a raison.

Avant d’être une carrière, la politique est une affaire d’hommes (et pas de femmes apparemment, puisqu’on n’en voit aucune dans Pater). Comme Le Président, autre réussite cinématographique de l’année (tout aussi exempt de présence féminine), le film montre des hommes qui mangent et qui boivent bruyamment, qui s’emportent et se marrent, qui mangent encore, qui s’époumonent contre les injustices sociales, avant de se resservir un petit coup à boire. Loin, très loin des figures lisses et bien rangées qu’on a l’habitude de voir…

Dans Pater, deux hommes pataugent entre le narcissisme que leur inspire leur statut, même fictif (!), et des idéaux qu’ils ne veulent pas lâcher. Ce sont des citoyens lambda, réalisateur et comédien de profession, qui font l’effort de réfléchir à la chose publique, à l’organisation de la société et du monde. Beaucoup le font le temps d’un dîner arrosé entre amis, eux l’ont fait le temps d’un film. Et ça donne vraiment envie d’aller jouer avec eux.

En salle depuis le 22 juin








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