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Orthographe, français, les médias sont aussi responsables

Philippe Bilger - Blogueur associé | Mardi 29 Septembre 2009 à 17:01 | Lu 10317 fois

Les journalistes écorchent le français en plein JT et les étudiants truffent leurs copies de fautes d'orthographe. Pour Philippe Bilger, il y a urgence, la langue française doit être sauvée. Mais qui va s'en occuper ?



(Flickr- Môsieur J.'s photostream - cc)
(Flickr- Môsieur J.'s photostream - cc)
Depuis quelques semaines, la France est agitée par l’un de ces grands débats dont elle raffole : beaucoup d’effervescence, aucune incidence sur le réel. L’orthographe est devenue, à la suite notamment de la sortie du livre de François de Closets, une passion nationale et on feint de s’apercevoir aujourd’hui de l’existence d’une catastrophe qui, au fil des années, n’a cessé de s’amplifier. Pour ma part, si j’osais, j’y ajouterais volontiers le délitement préoccupant de l’expression orale et, si j’avais encore plus d’audace, je rêverais d’un enseignement qui permettrait à notre société de se « tenir droit », une sorte d’orthocivisme.

Sur ce dernier plan capital, comment ne pas tirer un exemple lourd de sens à la suite de la fusillade de Saint-Ouen et des morts qu’elle a causées en pleine cité, en relation avec un trafic de stupéfiants selon la police (Le Figaro, Le Monde). Je constate par une analogie qui ne me semble pas abusive qu’en même temps que la liberté d’expression est démembrée au profit de tel ou tel groupe qui en désire une part, des bandes s’approprient une portion de territoire et sans gêne aucune font du hors droit comme des skieurs imprudents font du hors piste. Bientôt, on risque d’avoir une France, lieu et esprit communs, qui ne sera plus qu’un mot dépouillé de toute substance civique.

Pour l’orthographe qui « fout le camp » au point enfin que des directeurs d’IUT vont remettre la dictée à leur programme et qu’un certificat d’orthographe correcte pourra être joint maintenant à une demande d’emploi, on a longtemps refusé de considérer le mal en face. On l’a pris au contraire en patience soit en affirmant, singulièrement et collectivement, qu’on ne pouvait rien faire et que notre impuissance était en quelque sorte fatale donc excusable soit, par un procédé plus subtil et pervers, en dévaluant ce dont on n’avait pu empêcher la dégradation. De même que certaines bonnes âmes s’habituent aux malfaisances que la délinquance cause aux autres en s’affichant sensibles et compréhensives à l’égard des transgressions - que faire contre elles sinon les constater, paraît-il ! -, de même l’orthographe a connu un somptueux naufrage qu’on affirme imposé par l’inéluctable pression du siècle.
 
Aujourd’hui, il y a branle-bas de combat. Le Parisien, auquel je souhaite bonne chance en cette période troublée pour lui (on a besoin de ce quotidien), consacre deux pages à l’orthographe défaillante sous le titre choc « Zéro pointé aux diplômés ». Il relève « le top 10 des fautes » mais mon expérience de la radio et de la télévision m’autorise à signaler qu’une erreur grave et fréquente est commise au point qu’on se demande si la règle est encore connue. Il s’agit, avec l’auxiliaire avoir, de l’accord si le complément d’objet direct précède : combien de fois ai-je entendu « je crois que je l’ai pris » alors même que le complément antérieur était au féminin. Carence d’autant plus inadmissible à la télévision où le prompteur est lu, c’est donc la chaîne qui est déficiente ! Des hommes, des femmes politiques, des ministres, des présentateurs de journaux télévisés s’abandonnent à cette impropriété et nous écorchent l’esprit, l’oreille.

Je crois que pour restaurer une orthographe globalement acceptable, sans vouloir aborder le problème d’une culture générale qui en est le terreau nécessaire, il faut au moins considérer que l’écrit et l’oral ont part liée et qu’on ne saurait dissocier la bataille en faveur du premier en laissant le second aller à vau-l’eau. J’insiste sur les politiques et les médias parce que l’effort doit d’abord et principalement porter sur ces professions qui, exprimant et diffusant publiquement, se trouvent avoir une responsabilité particulière sur l’esprit du pays. Elles peuvent le dégrader davantage par leur exemple ou insensiblement lui redonner le goût de la qualité du langage. Je suis en effet persuadé que si des images discutables altèrent  parfois les têtes à cause de la publicité, une lumière en revanche peut être suscitée par des modèles que nous ne pouvons guère éviter médiatiquement. L’exemple doit venir de haut pour que tous au moins se sentent mobilisés par une telle entreprise. Au quotidien. La beauté de la France, la beauté de son langage : c’est un respect qui en vaut bien un autre.

Orthographe, français, les médias sont aussi responsables
Cette volonté d’imaginer un moyen, une méthode pour remettre à niveau ceux qui parlent et écrivent le français en le dénaturant est d’autant plus urgente que la sphère médiatique en particulier ne se tait pas à hauteur de ses imperfections de langage. On n’a jamais connu au contraire tant d’oralité, puisque, comme l’a justement indiqué Serge July dans un livre récent (édition Mordicus), de plus en plus le débat et sa prolixité remplacent l’information et sa densité factuelle. Le « bla-bla sportif », lui aussi, est devenu insupportable et il tue littéralement, en l’étouffant, l’enseignement primordial qu’apportent les images. Le paradoxe est donc que dans le monde politique mais sur un autre registre et dans la bulle médiatique, moins on parle bien le français, plus on est appelé à le parler. Je propose que pour l’ensemble des représentants emblématiques de la parole publique - cette parole, nous étant adressée et transmise, nous concerne au premier chef - il y ait des cours d’oralité qui ne devraient pas négliger les bases pour les moins doués. Il n’y aurait là rien de choquant. Lancer dans l’espace public des paroles qui ne font pas honneur à la forme - je ne discute même pas du fond - représente une tâche qui mérite qu’on l’apprenne et qu’on la maîtrise. On n’entendrait plus sur France 2 à partir de 20 heures des accords à faire grincer même les oreilles les plus bienveillantes !

La politique de civilisation, un temps évoquée par le président de la République puis apparemment remisée dans le placard des concepts inutiles, serait de fait utilement mise à contribution pour appuyer un volontarisme en faveur d’une culture pas seulement de strass et de paillettes : une culture de l’écrit « droit », de la parole « droite » et d’une société « droite ». C’est un sillon qu’il conviendrait de creuser avec acharnement, tant le désastre a pris de l’avance. Qu’on ne s’y trompe pas : s’il y a une volupté du déclinisme, il y a surtout, de la part de ceux qui partagent mon point de vue, une indignation encore impuissante contre les massacreurs tranquilles, inconscients ou vulgairement destructeurs de la langue et de la France, et de son renom au travers d’elle. Ils sont, eux, les véritables responsables d’un déclin qu’il serait déjà beau de pouvoir limiter. Cet affaiblissement plante son poison dans l’âme du pays et a évidemment des conséquences aussi sur son rayonnement et sa force d’attraction.

Que quelques intellectuels parlent et écrivent parfaitement le français ne me console pas. Le citoyen serait-il voué à l’ordinaire ? Je refuse un français à double vitesse. Ou une orthographe de classe.

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