On peut aimer Lévi-Strauss sans l'approuver
Vendredi 6 Novembre 2009 à 17:01 | Lu 8291 fois I 24 commentaire(s)
Paul Jorion - Economiste
Tout en rendant hommage à son ancien professeur, anthropologue passionné par les cultures non-occidentales et extrêmement sensible aux dégâts commis par nos sociétés sur l'environnement, Paul Jorion explique en quoi son approche théorique fondée sur la combinatoire et les permutations, ne le cnvainc pas.
Claude Lévi-Strauss est mort. Il était l’un de ces très grands professeurs dont j’ai eu l’immense privilège de suivre les cours (parmi eux, aussi : Lacan, Leach, Guilbaud, Perelman).
Ordinairement, nous sommes plus critiques envers les vivants qu’envers les morts. Mais ce soir, je ferai l’inverse. Et me demandant pourquoi, je découvre d’abord que la réponse n’est pas parce que Claude Lévi-Strauss ne peut plus me lire : ce n’est pas parce que mon désaccord aurait pu le peiner (après tout, qu’en aurait-il eu à faire que Paul Jorion soit d’un autre avis que le sien ?) non, c’est parce que sa pensée imposait le respect par sa puissance immense, même si son effort me paraissait personnellement d’une certaine manière dévoyé.
Mais dévoyé uniquement dans le cadre de la variété des approches possibles, comme quand on dit : «des goûts et des couleurs, on ne discute pas ! »
La manière dont Lévi-Strauss abordait les choses n’était pas la mienne mais n’en était pas moins certainement l’une de celles possibles – et parmi les plus légitimes – et celle-là, celle qu’il avait choisie, nul ne pouvait mieux que lui-même l’appréhender, la comprendre, et la restituer. Son approche était celle de la combinatoire, et le plus souvent celle dont les mathématiciens parlent comme étant le « groupe de permutations ».
Le principe de cette méthode se trouvait déjà chez Démocrite et on en retrouve la logique dans la table de Mendeleïev, toute en lignes et en colonnes.
Sous-jacente à cette approche, la supposition que la culture reflète essentiellement le « bon à penser », alors que j’ai quant à moi la faiblesse de penser que les institutions humaines trahissent aussi, et peut-être surtout, l’affect : ce que les hommes sont quand ils rient, quand ils sont en colère ou quand ils ont peur.
Ce qui passe en effet à la trappe dans l’approche structuraliste lévi-straussienne, c’est le mal ordonné, les têtes qui dépassent dans les rangs, le non-linéaire, le chaotique, et quand on envisage l’histoire, l’irréversible : tous ces aspects qui sont selon moi loin d’être accessoires quand il s’agit de l’humain.
Le cadre « structural » de la modélisation lévi-straussienne était foncièrement réversible, et rien n’empêchait en principe que l’on y remonte la flèche du temps. Je précise bien « en principe » parce que Claude Lévi-Strauss lui-même était sensible – bien plus d’ailleurs que la plupart d’entre nous – à la dégradation de notre planète, non seulement à sa prédisposition à la corruption, mais plus encore à la capacité que nous avons, nous humains, de la gâcher ou, pour dire les choses plus crûment : de la foutre en l’air.
Ce que nous faisons à la biodiversité, à la diversité des cultures, lui faisait mal dans sa chair et nous ne pouvons rendre un meilleur hommage ce soir à Claude Lévi-Strauss qu’en s’adressant à lui dans sa nouvelle absence pour lui dire : « M. le Professeur, nous ferons nous, personnellement, tout ce qui est en notre pouvoir pour réparer ce monde que notre espèce massacre aujourd’hui avec désinvolture, quand ce n’est pas de gaieté de cœur. Et nous penserons à vous, sachant que sa déchéance vous était devenue insupportable ».
À l’occasion des cent ans de Claude Lévi-Strauss, j’avais écrit le billet Claude Lévi-Strauss, penseur. On trouve aussi sur mon site l’article en anglais qui lui est consacré dans Makers of Modern Culture, article que j’avais rédigé en 1981, et remis à jour en 2006, à l’occasion d’une réédition de cette encyclopédie.
Retrouvez les articles de Paul Jorion sur son blog
Ordinairement, nous sommes plus critiques envers les vivants qu’envers les morts. Mais ce soir, je ferai l’inverse. Et me demandant pourquoi, je découvre d’abord que la réponse n’est pas parce que Claude Lévi-Strauss ne peut plus me lire : ce n’est pas parce que mon désaccord aurait pu le peiner (après tout, qu’en aurait-il eu à faire que Paul Jorion soit d’un autre avis que le sien ?) non, c’est parce que sa pensée imposait le respect par sa puissance immense, même si son effort me paraissait personnellement d’une certaine manière dévoyé.
Mais dévoyé uniquement dans le cadre de la variété des approches possibles, comme quand on dit : «des goûts et des couleurs, on ne discute pas ! »
La manière dont Lévi-Strauss abordait les choses n’était pas la mienne mais n’en était pas moins certainement l’une de celles possibles – et parmi les plus légitimes – et celle-là, celle qu’il avait choisie, nul ne pouvait mieux que lui-même l’appréhender, la comprendre, et la restituer. Son approche était celle de la combinatoire, et le plus souvent celle dont les mathématiciens parlent comme étant le « groupe de permutations ».
Le principe de cette méthode se trouvait déjà chez Démocrite et on en retrouve la logique dans la table de Mendeleïev, toute en lignes et en colonnes.
Sous-jacente à cette approche, la supposition que la culture reflète essentiellement le « bon à penser », alors que j’ai quant à moi la faiblesse de penser que les institutions humaines trahissent aussi, et peut-être surtout, l’affect : ce que les hommes sont quand ils rient, quand ils sont en colère ou quand ils ont peur.
Ce qui passe en effet à la trappe dans l’approche structuraliste lévi-straussienne, c’est le mal ordonné, les têtes qui dépassent dans les rangs, le non-linéaire, le chaotique, et quand on envisage l’histoire, l’irréversible : tous ces aspects qui sont selon moi loin d’être accessoires quand il s’agit de l’humain.
Le cadre « structural » de la modélisation lévi-straussienne était foncièrement réversible, et rien n’empêchait en principe que l’on y remonte la flèche du temps. Je précise bien « en principe » parce que Claude Lévi-Strauss lui-même était sensible – bien plus d’ailleurs que la plupart d’entre nous – à la dégradation de notre planète, non seulement à sa prédisposition à la corruption, mais plus encore à la capacité que nous avons, nous humains, de la gâcher ou, pour dire les choses plus crûment : de la foutre en l’air.
Ce que nous faisons à la biodiversité, à la diversité des cultures, lui faisait mal dans sa chair et nous ne pouvons rendre un meilleur hommage ce soir à Claude Lévi-Strauss qu’en s’adressant à lui dans sa nouvelle absence pour lui dire : « M. le Professeur, nous ferons nous, personnellement, tout ce qui est en notre pouvoir pour réparer ce monde que notre espèce massacre aujourd’hui avec désinvolture, quand ce n’est pas de gaieté de cœur. Et nous penserons à vous, sachant que sa déchéance vous était devenue insupportable ».
À l’occasion des cent ans de Claude Lévi-Strauss, j’avais écrit le billet Claude Lévi-Strauss, penseur. On trouve aussi sur mon site l’article en anglais qui lui est consacré dans Makers of Modern Culture, article que j’avais rédigé en 1981, et remis à jour en 2006, à l’occasion d’une réédition de cette encyclopédie.
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