Nucléaire : l'Iran ne doit pas cacher le Pakistan
Lundi 28 Septembre 2009 à 17:04 | Lu 8274 fois I 51 commentaire(s)
Jean-Louis Denier-Blogueur associé
Alors que l'Iran est sous le feu des critiques au G20 et ailleurs pour ses activités nucléaires, son voisin le Pakistan se fabrique, dans une indifférence quasi-générale, un arsenal atomique à faire pâlir d'envie toute la région. Le sage montre le Pakistan, le fou regarde l'Iran.
Décidément, et pour les politiciens du G20 précisément, si Ahmadinedjad n’existait pas, il faudrait l’inventer tellement il rend de services, en qualité d’épouvantail notamment.
Grâce à lui, on évacue et on passe sous silence ce qui gêne – les piètres résultats et avancées du sommet de Pittsburgh dans le domaine de la coordination des normes et obligations restreignant les dérives spéculatives des économies – et on met en lumière, si ce n’est en scène, un thriller techno-politique digne des meilleurs romans de Robert Ludlum ou de Tom Clancy. Et pour parvenir à créer l’ambiance et à mettre le monde sous pression, en prévoyant le pire bien entendu, on balance généreusement photos et infos recueillies par les satellites espions U.S. et décryptées par les meilleurs analystes de la C.I.A.
De quoi s’agit-il ?
De l’annonce de la « récente découverte » d’un nouveau site iranien d’enrichissement de l’uranium situé près de la ville de Qom et profondément enterré sous terre. Les guillemets importent cependant. Car si politiciens et communiqués officiels comme de presse rivalisent de superlatifs pour mettre en exergue la nouveauté du renseignement, et donc la plus grande dangerosité du programme iranien décidément tentaculaire, il s’avère, en fait, que la détection du site ne date pas d’aujourd’hui mais de quatre ans déjà, ce, bien avant même la première élection d’Ahmadinedjad.
Mais peu importe le flacon (la date) pourvu qu’on ait l’ivresse, celle des annonces solennelles, des mines de dirigeants aussi renfrognées que décidées, et décidées parce que renfrognées, des menaces de sanctions voire d’intervention militaire de moins en moins voilées, le Président Obama lui-même affirmant : « L’Iran doit prendre des décisions pour montrer ses intentions pacifiques ou rendre des comptes (…) ».
Frappe préventive : de la parole au geste, il y a plus qu’un pas
Bombarder l’Iran, ça paraît simple. A l’époque du clic de souris et de la guerre presse-bouton de précision, il suffit d’un satellite, de quelques avions indétectables au radar, lesquels tirent des missiles intelligents qui frappent au cm prés en délivrant des charges explosives capables de réduire en miettes le plus solide des bétons armés quand bien même il serait enterré à des dizaines de mètres au-dessous du sol.
Et voilà, le tour est joué.
Oui, mais…après ?
Car un acte de guerre peut en entraîner un ou des autres en réplique. Et l’on peut faire confiance à la République des Mollahs pour répliquer en cas d’attaque, ce d’autant plus qu’elle dispose de plusieurs atouts pour ce faire.
Il en va ainsi de la géographie puisque l’Iran peut frapper directement ou indirectement – par voie de terrorisme – les principaux sites pétrolifères et routes maritimes de transport situées dans ou à proximité du golfe Persique, menace pesant sur une quarantaine de pourcents des production et convoyages de l’or noir dans le monde, bref…de quoi semer une belle panique et un retour de la récession (si elle s’en est vraiment allée…).
Il en va aussi des alliances. L’Iran, tel un suzerain féodal, dispose de vassaux et féaux prêts à partir en guerre au moindre froncement de sourcil se manifestant sous un turban de mollah. De la sorte, Hezbollah au Liban et Hamas à Gaza et en Cisjordanie se feraient un plaisir d’attaquer Israël par tous moyens s’ils en recevaient l’ordre afin de créer points de tension et de fixation.
Il en va de même, et enfin, de la diaspora chiite dans les pays arabes et, plus générale-ment, de par le monde. L’Iran a, depuis longtemps, implanté de-ci de-là des réseaux terroristes dormants qui peuvent être activés et frapper rapidement sur ordre, qui à Amman, qui à Riyad, qui à Bahreïn, qui à Londres, Paris, etc.
Nos politiciens du G20 le savent parfaitement.
Raison pour laquelle, d’ailleurs, l’Iran continue son « petit bonhomme de chemin atomique » narguant Occidentaux et Israéliens à coup de provocations d’Ahmadinedjad voire, comme c’est encore le cas ce 27 septembre, à coup d’essais de missiles à moyenne ou longue portée.
Mais l’Iran peut aussi se targuer de posséder un ultime atout - aussi politique que casuiste - dans sa manche : dénoncer les activités atomiques du Pakistan et réclamer une parité de traitement.
Les compteurs Geiger du G20 ont des ratés
Car, en effet, il est un phénomène physique curieux. Autant les compteurs Geiger du G20 crépitent et s’agitent quand il s’agit de l’Iran, autant ils demeurent cois et silencieux quand il s’agit du Pakistan.
Et pourtant … !
Le Pakistan possèderait selon les dernières estimations des services de renseignements occidentaux - relayées il y a peu par le New York Times – entre soixante et cent ogives nucléaires, probablement entreposées au sud d’Islamabad.
Mais cela n’est pas tout. Ce même Pakistan dispose de vecteurs, c’est-à-dire de missiles, ayant déjà démontré leur efficacité lors d’essais multiples et réussis, ce d’autant plus que leur fabrication et mise au point découlent d’une coopération très étroite avec la Corée du Nord, contrée pacifique, écologique et démocratique s’il en est. Ces vecteurs lui permettent de frapper l’Inde ou…ailleurs.
Ajoutons que le Pakistan ne se limite pas au développement et à la possession d’armes atomiques « de base ». Il travaille aussi sur des charges au plutonium enrichi, donc ultra -puissantes et dévastatrices, possédant pour ce faire un gigantesque complexe – avec trois réacteurs de production de plutonium plus une usine d’eau lourde– en cours d’achèvement à Khushab.
Il est à noter que ceci est parfaitement connu des principaux leaders du G20.
De même qu’est connu un fait politique : à la différence de l’Inde, puissance atomique elle aussi, le Pakistan n’est pas doté d’une doctrine de « no first use » c’est-à-dire de non-utilisation de l’arme atomique en premier en cas de conflit.
Tous arguments, donc, qui démontrent la dangerosité nucléaire de ce pays.
Un Pakistan gavé aux missiles et à l’islam radical
Le plus inquiétant, dans le décor pakistanais, c’est bien entendu la question du radicalisme islamique.
Ce dernier imprègne toutes les couches de la société pakistanaise, l’armée y compris, celle-là même qui possède le feu atomique. D’ailleurs, c’est à un général – Zia-Ul-Haq, devenu chef d’état puis renversé par ses pairs, ceux-là mêmes qui l’avaient fait roi - que l’on doit ce radicalisme dont l’expression la plus apparente est encore le système d’enseignement public général qui réussit à être pire que les madrasas (les écoles coraniques) dans ce domaine. Ledit système répand un discours islamiste de haine et d’antagonisme avec l’Occident et conditionne les jeunes Pakistanais à coup d’identité musulmane nationale et transnationale avec, sur ce dernier point, l’habituel discours relatif aux injustices de l’Occident envers les musulmans avec l’exemple de la Palestine ou du Cachemire plus proche. De la sorte, la jeunesse pakistanaise perçoit l’Occident comme un ennemi de l’Islam et se tient prête à résister à une éventuelle occupation du Pakistan comme à libérer les musulmans de la domination occidentale.
Nul ne s’étonnera donc de constater que le Pakistan est un édifice politique fragile où l’Etat est faible et gangrené par toutes sortes de maux, le radicalisme islamique le disputant à la corruption en fait de première place sur le podium, la misère – un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté – venant immédiatement après, précédant de peu les rivalités ethniques et claniques entre Pakistanais, lesquelles traversent, dans les deux sens, la frontière voisine avec l’Afghanistan, ce qui n’est pas neutre.
Dans ce magma d’agitations, la menace d’un détournement d’une ou plusieurs ogives nucléaires par des radicaux islamistes n’est donc pas que théorique, de même que celle de la capture d’un ou plusieurs missiles … . Ceci est d’autant plus vrai que celui qui dé-tient actuellement le pouvoir d’appuyer sur le bouton rouge déclenchant le feu nucléaire est le général Afshaq Parvez Kayani, ancien « patron » de l’ISI, ces services secrets pakistanais connus pour entretenir plus que des liens étroits avec l’islamisme radical.
Notre « ami » le Pakistan ?
Considérant tout ce qui précède, on perçoit et l’aveuglement et toute la partialité du G20 qui, à menace atomique identique, fait semblant de ne pas détecter les mêmes taux de radioactivité selon les endroits.
Bien des raisons expliquent cette attitude.
Elles tiennent essentiellement aux politiques et intérêts géostratégiques états-uniens.
Dans l’imbroglio afghan, les USA sont convaincus que le Pakistan représente un levier d’action pour faire pièce voire contrôler la menace talibane.
Dans la partie de bras de fer qui se joue avec la Chine, ces mêmes USA pensent pouvoir transformer le Pakistan en digue antichinoise – de la même manière qu’il servit jadis de digue antisoviétique – afin de contrer les ambitions et menées de l’empire du milieu en Asie centrale, gisements d’énergie et réseaux oléoducs et gazoducs obligent … .
Dans un cas comme dans l’autre, ces espérances sont vaines.
Le Pakistan, en effet, mène une politique, non plus pro-occidentale, mais purement pakistanaise avec une ambition : être « LA » puissance nucléaire du monde musulman, en détenant et les armes et le savoir-faire, le second point n’étant pas le moindre puisque des contacts voire des relations étroites existeraient avec l’Arabie Saoudite afin de permettre au royaume wahhabite de progresser (aussi) sur le chemin de l’atome civil et…militaire.
Aussi, force est de constater que si, aujourd’hui, la mâchoire pakistanaise est encore douce lorsqu’elle mange dans la main américaine les subventions que l’Oncle Sam lui sert généreusement, il n’en sera pas toujours de même, demain ce maxillaire pouvant se mettre à mordre furieusement. Car tout est possible. On l’a vu récemment avec les révélations entourant l’attentat de Karachi qui, en 2002, coûta la vie à 11 salariés de la DCN française alors que la France livrait, à perte, des sous-marins au Pakistan, lequel, pour-tant, semble avoir décidé, à l’époque, de punir notre pays par voie de bombe islamique (pas encore atomique) pour cause de dessous-de-table pas assez conséquents.
Du « Gvain » au « G 0/20 »
Ce sommet de Pittsburgh s’achève donc de façon consternante.
Il élude volontairement la menace que représente le Pakistan en tant qu’Etat à haut risque nucléaire, sous-estimant gravement un fait : il est possible qu’un jour une bombe atomique ravage une capitale occidentale, en Europe, ou en Amérique, et que cet attentat nucléaire ne doive rien à la menace iranienne – réelle il faut le rappeler – mais doive tout au savoir-faire et aux moyens pakistanais (notamment ceux de miniaturisation) tombés entre de mauvaises mains, involontairement ou…volontairement.
« Cachez ces bombes que nous ne saurions voir ! » tel est le non-dit de Messieurs Obama, Brown et Sarkozy. Ce faisant, les uns par aveuglement, les autres par suivisme et dissimulation – rappelons-le : ce G20 de Pittsburgh n’a servi à rien sur le plan économique – démontrent leur profonde incapacité à comprendre certains enjeux géopolitiques, parmi ceux-ci, réaliser que, bien à l’abri derrière l’épouvantail iranien, le Pakistan avance masqué, et n’arrête pas d’avancer.
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