Marianne2 2012

Nouvelle campagne anti-tabac : entre moralisme et bêtise

Dimanche 1 Mai 2011 à 16:18 | Lu 9313 fois I 80 commentaire(s)

Philippe Guibert - Tribune

Pour Philippe Guibert, la nouvelle campagne anti-tabac, qui accentue davantage la peur en apposant des images terribles sur les paquets de cigarettes, dépasse les bornes. Avec une efficacité qui reste toujours aussi discutable.


A part une femme en burqa, peu de personnages contemporains ont suscité la réprobation publique autant que le fumeur. Encore la femme en burqa peut-elle arguer d’une revendication identitaire, revendication de nos jours noble par essence, alors que le fumeur ne peut plaider qu’un plaisir impersonnel pour justifier son vice – minable excuse. D’ailleurs seul l’espace public refoule la burqa, alors que bien des espaces privés sont devenus hostiles au fumeur : c’est la preuve que ce dernier est le rebus de la société, coupable d’une maladie de la volonté, assez veule pour ne pas avoir encore arrêté.
 
Or nous sommes en train de vivre un tournant : avec la dernière initiative des Torquemada de la Santé Publique, des fumeurs ont enfin fraternisé avec des non fumeurs, j’en témoigne et ça faisait longtemps. Même des irrités du tabac ont jugé que, cette fois, « ils vont trop loin ». De fait, après un rude hiver passé à arpenter terrasses et trottoirs, les fumeurs, à peine réchauffés par les beaux jours, ont été immédiatement punis par l’apposition d’images d’enfer sur l’objet de leurs pêchés. Au journal de 20h de Fr2 un président de ligue anti-tige a déclaré qu’il s’agissait de « rendre le paquet moins glamour » ! Quand la « com » déraille, c’est toujours signe que le projet est boiteux : voilà belle lurette que de voluptueuses gitanes n’ornent plus nos paquets, cher Monsieur, d’inquiétantes mises en garde les ont remplacées – à votre demande, non ?

J’ai acheté 5 paquets, afin de les fumer bien sûr, mais aussi d’obtenir un échantillon représentatif des dernières (ex)communications de l’Eglise de la Santé Publique, ce vrai pouvoir spirituel de notre époque, le seul à avoir su imposer aux télévisions quelques interdictions. Or quelle déception ! Nos W. Bush de la lutte anti-tabac ont commis leur première faute et cette « campagne » sera leur guerre d’Irak. A force de vouloir extirper le mal, plein de la bonne conscience de sauver des vies, ils ont mis un peu trop de bêtise dans leur défense du bien. C’est toujours le risque.

Premier constat : les reproductions sont ridicules. On reconnaît mal les organes sur ces vignettes qui rappellent les albums panini de notre jeunesse, quand nous étions de jeunes footeux en bonne santé. Les couleurs et les contrastes ont été forcés, pour faire gore sans doute, et les habitués des opérations à cœur ouvert, vues dans les séries télé, remarquent de suite la supercherie. La prochaine fois, chers Torquemada, capturez des images dans un épisode des « Experts », au moins ça sera réaliste.

Mais on découvre vite qu’il n’y a pas que des images ridicules sur ces paquets, il y en a aussi des stupides. Ainsi de celle qui affuble d’un masque à oxygène le visage d’un enfant, accompagnée de ce conseil : « Protégez les enfants, ne leur faites pas respirer votre fumée ». Comme si les fumeurs passaient leurs temps au dessus des berceaux ou dans les haltes-garderies. On espère que le gosse photographié portera plainte plus tard pour atteinte à l’image de son enfance. Vouloir prendre en défaut nos sentiments paternels ou maternels, c’est vraiment mal nous connaître : les enfants, les fumeurs les respectent, à l’unisson de la société toute entière. Car les fumeurs sont aussi des êtres sociaux, voyez-vous, et reproductibles - quand l’impuissance qui les guette ne les a pas encore atteint.

A l’examen de ces nouveaux paquets, on ne peut donc éprouver que détestation pour des fâcheux qui veulent faire le bonheur des autres à leur place, ce qui est déjà pénible, mais qui en plus enlaidissent sciemment leur vie. Rechercher des images sales, les reproduire plus salement encore, les incruster enfin sur un objet que le fumeur, paraît-il, saisit « 7000 fois par an », c’est pêcher trois fois contre l’esprit, celui des non-fumeurs compris. Du sadisme ? Oui, mais un sadisme moderne qui ne passe pas par le sévice physique, mais par « l’image-qui-fait-peur », pour fouetter les inconscients. Nos néocons de la Santé Publique vivent dans l’imaginaire de la peur, ils ne croient pas à la rationalité des fumeurs. Alors ils ont tout osé…  

Après tant de succès dans la lutte, cette fixette sur la cigarette trahirait-elle une dérive bureaucratique ? L’anti-tabagisme s’inscrivait pourtant dans la longue histoire de l’émancipation humaine : plus de réunions enfumées, ni de trains ni d’avions, de restaurants ou de cafés. A la satisfaction (presque…) générale. Arrêter de fumer était devenu comme une révélation. Son récit pieux relevait d’ailleurs du miracle : « Un matin, au réveil, je me suis dit : tu ne peux plus allumer une clope avant le café. Alors j’ai arrêté ». La prise de conscience de la déchéance conduisait à la rédemption.

Hélas, tout catéchisme suscite ses mécréants, ces minoritaires irréductibles qui finissent par adoucir les oppositions autour d’eux. C’en était trop pour l’Eglise de la Santé Publique, qui a voulu briser dans l’œuf cette sourde résistance qui grandissait. Elle n’a pas compris, cette Eglise, que les temps sont durs : si on ne peut même plus fumer sa clope entre deux jobs, franchement ! Par temps de crise, vos indignations tombent à plat, à côté de S. Hessel. Alors des tolérances finissent par s’autoriser ; on observe aussi des rechutes, des repentants qui replongent…

Des mauvais esprits se disent, de plus : quelle hypocrisie quand même, plus on lutte contre la clope, moins on endigue les trafics de dopes ! Un livre récent préconise la libéralisation du cannabis et la fondation Terra Nova l’accompagne de son flamboyant progressisme pour économistes dirigeants. Pour de pauvres parents, essayer d’arrêter de fumer quand les pétards circulent comme des billes au lycée des ados, ça demande une foi de charbonnier ! Quand tant de licences sont encouragées un peu partout, pourquoi ne pas s’accorder quelques menues libertés ?

Vous avez voulu, j’en suis sûr, mettre un coup d’arrêt à ces dégoûtants dérapages. Plutôt que d’engranger les succès acquis et tirer les leçons de ces inévitables ratés. Car le paradis de la santé publique n’existe pas sur terre et le mal renaît sans cesse sous de nouvelles formes.

Alors vous avez foncé, tête la première. Il sera temps de vous en servir à nouveau, quand la bosse de la finesse vous sera venue.








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